DE J-A VIEILLESSE ET DE LA JEUNESSE
Omon fils, tu es jeune, mais sois mûr d^esprit; je ne prétends pas que tu ne te conduises pas en jeune homme, mais observe une certaine retenue ; d autre part, je ne te demande pas d'être sombre et sérieux à l'excès. La jeunesse est téméraire; Aristote l'a dit : « La jeunesse est une sorte de folie ». Ne demeure pas dans l'ignorance, car si Ja témérité n'entraîne pas de maux graves, il n'en est pas ainsi de l'ignorance. Jouis du temps de ta jeunesse, car lorsque tu l'auras perdue, il n'en sera plus temps ainsi que le disait un de mes amis qui avait consumé sa jeunesse à se tourmenter de ce que, devenu vieux, il ne serait plus l'objet de Tattention des
belles, et qui avouait que, parvenu à un âge avancé, il était le premier à les dédaigner. En tous cas, en eût-il encore la force, la galanterie ne saurait convenir à un vieillard.
Pendant la jeunesse, n'oublie jamais un seul instant ce que tu dois au Créateur; songe à la mort que n'arrête ni Tenfance ni la vieillesse auisi que le dit Esdjedi '.
« jQue tu sois en pleine jeunesse ou arrivé à un âge avancé. — Tu mourras toujours vieux et tu auras toujours vécu jeune ».
Tout être qui a reçu la naissance doit infailliblement mourir.
ANECDOTR •
On m*a conté que, dans une certaine ville, vivait un tailleur qui tenait boutique auprès d'une des portes de la ciié. 11 avait suspendu dans son échoppe un pot dans lequel il avait la singulière habitude de jeter une pierre à chaque convoi funèbre qui sortait de la ville : à l'expiration du mois, il comptait* les pierres afin de connaître ainsi le nombre de personnes qui étaient décédées pendant ce laps de temps. Fuis il suspendait de nouveau son pot et recommençait le même manège. Ce
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tailleur vint un jour à mourir et un de ses clients, ignorant son décès, vint à sa boutique dont il trouva la porte fermée.
Il s enquit d^un voisin du lieu oii il pourrait rencontrer le tailleur. — « Ne te mets pas en peine, répondit le voisin, le tailleur est tombé, à son tour, dans le pot - »
Songe donc à la mort, ô mon tils et ne t'enorg'jeillis pas de ta jeunesse ; en cas d'observance comme en cas de péché, souviens-toi de Dieu, implore sa miséricorde, de manière à ne pas tomber, sans t'y attendre, dans le pot.
Ne fais pas des jeunes gens ton unique et constante compagnie, recherche aussi celle des vieillards ; choisi parmi les uns 6 1: jdl Autres tes amis et tes intimes, de taçGil que si, dans Tardeur de l'ivresse ou dans le feu de la jeunesse, les jeunes gens commettent quelque incartade, ils puissent être réprimandés par les vieillards qui savent bien des choses que les jeunes gens ignorent.
Quoique les jeunes gens aient coutume de se moquer des personnes âgées parcecju'elles sont privées des avantages de la jeunesse, il ne leur sied pas cependant de leur disputer la préséance et de leur manquer d'égards, parce que si, d'une part, celles-ci regrettent leur jeunesse, de Tautre, les jeunes désirent aussi jouir de certains privilèges attachés à la vieillesse. Les vieillards ont goûté les plaisirs du
jeune âge, tandis que les jeunes sens ne savent pas sMls goûteront les satisractions que procure l'âge mûr, ni s'ils atteindront le but de leur ambition. Observe que les uns et les autres se portent mutuellement envie ; car quelque docte que puisse être un jeune homme, il ne sera jamais l'égal d'un vieillard qui sait beaucoup et a beaucoup vu. N'imite donc pas ceux qui méprisent les vieillards : ne leur parle pas inconsidérément car tu pourrais t'aitirer une réponse piquante.
ANECDOTE
On m'a conté qu'un homme accablé d'années, bossu, voûté par Tâge s'avançait péniblement s'aidant d'un bâton ; un jeune homme vint à passer et lui dit d'un ton moqueur : — « Eh, bonhormme, combien as-tu payé cet arc ? ^ ; je voudrais en acheter un pareil. » — « Si tu vis assez longtemps et si tu patientes un peu répondit le vieillard, tu en auras un gratuitement ».
Ne badine pas avec les vieillards; un jeune homme qui ne tient que des discours décents vaut mieux qu'un vieillard lo-
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lâtre. Sois jeune pendant ta jeunesse ,et grave quand lu auras vieilli. Rappelle-toi ce quatrain que j'ai composé à ce sujet :
« Je l'ai priée de ceindre son front (de fleurs). — De s'asseoir à mes côtés et de rassasier mon âme. (de délices). — Rends d'abord, me dit-elle, la noirceur à ta chevelure blanchie. — Que ferais-tu d*un cyprès ^ ? tu es vieux, conduis-toi comme il sied à ton âge.
il ne sied pas à un vieillard de se conduire comme s'il était jeune; c'est-là sonner du clairon pendant la fuile, ainsi que je l'ai dit dans Zàhidî '" :
« C'est sonner du clairon pendant la défaite — que d'agir en jeune homme quand*on a les cheveux blancs ».
Quand tu seras devenu vieux, n'affecte pas les grâces de la jeunesse ; un vieillard folâtre est pire qu'un jeune lourdaud.
Fuis les vieillards de mœurs dissolues.
Sois plutôt partial à l'égard d'un homme âgé, car un jeune homme peut espérer atteindre à la vieillesse, tandis que le premier n'attend que la .mort; lorsque le grain est mûr, si on ne le fauche, il tombe de lui même et le fruit qui est parvenu à sa maturité se détache de l'arbre sans qu'on le cueille et sans qu'on lui imprime nulle secousse. Je l'ai dit, d'ailleurs, dans ce quatrain :
— Aurais-tu placé ton trône au-dessus de la lune ! — Aurais-tu possédé les
richesses et la puissance de Salomon !
Quand le fruit est mûr, il tombe de Tarbre. — Quand tu auras atteint le terme tixé. — Il te faudra partir (de ce monde).
On dit de même en arabe : Quand le fruit est mûr, coupe-le; car si tu attends, il sera pourri av^nt que tu n'aies pu t'écrier: « 11 est mûr. »
Ne crois pas que Ton fera grand cas de toi alors que tes facultés s^afTaibliront, que chez toi le langage, la vue, Touïe, le toucher et le goût seront oblitérés; Texistence sera pour toi sans charmes, personne ne se plaira en ta compagnie et tu seras un fléau pour les autres; la mort est sans doute préférable à une telle existence.
Quand tu sentiras le poids de Page, n'affecte aucune des prétentions qui seient à la jeunesse ; plus on est près de la mort, plus on doit s'abstenir de vaines prétentions.
La vie de Thomme peut être comparée au soleil dans son cours ; à peine est-il descendu sur l'horizon occidental, il a déjà disparu. Je fais cette allusion à moi-même dans ces vers :