CHAPITRE XIV
DE l'amour ^
SACHE, ô mon fils, que les natures délicates sont seules susceptibles de ressentir Tamour, car ce sentiment ayant sa source dans la tendresse du cœur, tout ce qui dérive de la tendresse ne peut-être que délicat, comme le dit le proverbe : — « Quiconque ressemble à son père ne saurait être blâmé. » — L'amour étant un sentiment délicat s'empare assurément d'une nature tendre, ainsi que l'exprime encore ce distique : — « Ce sentiment est délicat et il lui faut un cœur tendre; — partout où il pénètre, il rencontre ce qui est aussi raffiné que lui. »
Ne voit-on pas que les jeunes gens sont plus portés à Tamour que les vieillards
parce que leur naturel est plus tendre?
Les gens rudes et grossiers ne peuvent ressentir l'amour qui n'atteint que les âmes délicates.
Si tu es de caractère rude, fuis l'amour ; fuis-le encore si tu es d'un naturel tendre, car cette passion est féconde en tourments surtout pour l'homme sans fortune, car s'il se livre à Tamour, il court à sa perte ; la pauvreté jointe à l'amour cause la ruine de l'existence particulièrement chez les vieillards qui ne peuvent atteindre (^u'à prix d'argent le liut de leur désir, ainsi que je le dis en ce quatrain : — « Sans argent comme par enchantement, j'ai été atteint de ce mal ; — qu'à cause de ma pauvreté ; je reste privé de te voir. — Je , puis, à ce propos citer ce proverbe : — L'homme qui n'a pas d'argent revient du marché les mains vides. )>
S'il arrive qu'une personne te plaise, ne te laisse pas fasciner par tes impressions, ni subjuguer par la passion ou par le désir ; ce ne serait pas agir sagement, car, en amour, ou l'on possède l'objet de sa passion, ou l'on en est séparé. Or, sache bien qu'une heure de possession ne compense pas une journée passée dans les angoisses de la séparation *. L'amour n'engendre que des tourments, des souffrances et des chagrins, quelque doux qu'ils puissent paraître.
Si tu es séparé de la personne aimée, tu
seras torturé; elle connaîtra ton amour, mais toi, à cause de sa coqueterie, de ses instincts pervers et craignant sans cesse d'éire délaissé, tu ne sauras jamais goûter complètement le bonheur de la possession, parce qu'en outre, tu ne songeras qu'au moment cruel de l'abandon. Ah!
crois-moi, en ce cas, il vaut mieuxt'éloigner.
L'objet de ton amour serait-il, un ange, tu ne serais pas encore à Tabri des critiques qui s'acharneraient à toi et ne cesseraient de dénigrer la personne aimée ; c'est là en effet, une règle générale. Aie donc de Tempire sur toi-même et fuis l'amour que le sage peut toujours éviter, attendu qu^il est impossible que ce sentiment naisse à première vue. Tout d'abord, c'est l'œil qui perçoit, le cœur ne se livre que plus tard; mais lorsqu'il est saisi, le naturel suit la même impulsion ; puis le cœur recherche bientôt une seconde entrevue. Si tu abandonnes ton désir au mouvement impérieux de ton cœur, et si celui ci est d'accord avec ton désir, tu rechercheras donc cette seconde entrevue; si tu y parviens, ton tempérament en sera d'autant plus excité et ta passion deviendra plus puissante; tu rechercheras alors une troisième entrevue et une fois arrivé là, tu entreras en relations et en échange de discours : — « Holà, viens donc voir, Tâne est parti emportant le licol ^. » —
Voudrais-tu te retenir, tu ne le pourras plus, car tu ne seras plus maître de tes actions; ta passion ne fera que grandir et tu seras forcément livré aux impulsions de ton cœur.
Si, au contraire, dès la première entrevue, tu te maîtrises, tu contiendras les exigences de ton cœur par la raison qui s'opposera à ce qu'il te rappelle la personne dont la vue t'aura troublé : occupe alors ton esprit de tout autre chose, cherche ailleurs l'apaisement de tes désirs et fuis courageusement toute occasion de la rencontrer. Tu souffriras peut être pendant une semaine, mais ce souvenir ne saurait hanter plus longtemps tes pensées et tu seras ainsi bientôt délivré de ton tourment. Mais il n'appartient pas à tous d'agir ainsi ; pour guérir ce mal, il faut que la virilité soit jointe à la raison. Dans son traité du diagnostic, Mohammed Zaccharie * mentionne les causes de l'amour et des remèdes à y appliquer; il indique entre autres, les jeûnes fréquents, Phabitude de traîner des fardeaux pesants, les voyages prolongés, les fatigues répétées, Texcès des plaisirs et en général, la pratique des exercices du corps.
Mais s'il t'arrive de t'attacher à une personne dont l'extérieur et la conversation te soient une source de bonheur, j'accorde que tu peux t'abandonner à ton sentiment, car ainsi que Ta dit le Cheikh
Abou Saïd Aboul Khayir ^, il est quatre choses auxquelles Thomme ne peut se soustraire : la nourriture, le vêtement, la dépense et aimer *. Tous, selon la situation respective de chacun, ressentent ces désirs légitimement ou illégitimement.
Uamitié et Tamour sont deux sentiments différents. L'amour ne procure aucun bonheur à celui dont-il envahit le cœur quoiqu'en dise cet amoureux par ce distique :
— Ce feu de ton amour est doux, être charmant ! — As-tu jamais vu une flamme brûlante procurer une sensation agréable?
Sache que l'amitié procure toujours quelque satisfaction, tandis que Pamour ne cause que des peines.
Il peut t'être permis de te livrer à l'amour pendant ta jeunesse; ceux mêmes qui ne Font pas éprouvé t'excuseront à cause de ton jeune âge, mais garde-toi de ce sentiment dans ton âge mûr, car tu serais sans excuse ; cela te serait encore facile si tu étais sans naissance, mais si tu règnes un jour, et si tu parviens à la vieillesse, garde-toi d'y songer, fuis-en même l'apparence et ne découvre jamais un sentiment dont tu serais atteint, car un souverain ne peut que difficilement se livrer à l'amour.
ANECDOTE
On raconte qu'au temps de mon aïeul, Chems el Moâli '^, vivait à Boukhara un marchand qui possédait un esclave évalué à deux mille dinars. Ahmed Djegdi en parla au prince qui ordonna d'envoyer chez le marchand un expert nommé Sadi avec charge d'en faire l'acquisition. En effet, celui-ci acheta Tesclave au prix de deux mille deux cents dinars et le ramena à Gorgàn *. Le prince l'agréa et lui donna la charge de l'aiguière, c'est-à-dire, qu'après l'ablution, il devait lui présenter la serviette. Un jour, pendant que Tesclave remplissait son office, le prince, en s'essuyant les mains, jeta les yeux sur lui; peut-être lui plût-il? Enfin, il lui rendit la serviette. Quelques jours après il dit à Aboul 'Abbâs Ghânèmi : a J'affranchis cet esclave et je lui fais don de tel domaine; rédige l'acte de donation et demande pour lui en mariage la fille du maire de la ville afin qu'elle vienne demeurer avec lui, seulement je lui interdis de sortir avant que la barbe n'ait apparu sur son menton ®. » — Aboul Abbas qui était vizir du prince lui répondit : — « Les ordres de mon Maître sont dictés par la
sagesse, mais s'il me le permet, j'oserai lui demander quelle est son intention?
— Le prince lui ra'ronia ce qui s'était passé et ajouta : — 11 siérait mal à un monarque âgé de soixante-dix ans de s'abandonner à Tamour ; à cet âge je dois veiller à la sécurité des sujets qui ine sont confiés, à ladministration de l'armée, de la nation et de mes états ; en me livrant à Tamour, je ne serais excusable ni aux yeux de Dieu, ni à ceux des hommes. »
Oui! le jeune homme est, en tous cas, excusable, cependant quelque soit son âge, il ne doit pas afficher la passion qu'il a conçue, afin que sa dignité et son autorité n'en soient pas atteintes.
ANECDOTE
Pendant mon séjour à Ghaznine ^'\ j'ai entendu dire que Massoud ** possédait dix jeunes esclaves chargés de sa garde robe personnelle : l'un d'eux, nommé Nouchetéguine Nobi était aimé du sultan; plusieurs années se passèrent sans que Ton
sût lequel de ces pages avait la faveur du prince, parce que chaque fois qu'il leur faisait quelques largesses, il les partageait également, de sorte que chacun pouvait se croire préféré ; quoique Taffection de Massoud se portât sur Nouchetéguine à rinsu de tous.
Cinq années se passèrent ainsi lorsqu'un jour, après avoir bu plus que de raison; le sultan s'écria : — « Rédigez un acte par lequel je donne à Nouchetéguine tout ce que mon père a donné autrefois à Ayâz ** en domaines et en bénéfices! »
C'est ainsi qu'on apprit seulement la préférence dont jouissait cet esclave.
Maintenant, ô mon fils, malgré tout ce que je viens de dire à ce sujet, je sais que si tu te laisses surprendre par l'amour, tu ne feras aucun cas de mes conseils, de moi qui, à un âge avancé, dis ce quatrain à ce propos :
— Tout être raisonnable — doit être comme Ozrà et Vâmik '^. — Quiconque affiche une conduite différente n^est qu'un hypocrite. — Celui-là n'est pas un homme qui n'a pas ressenti l'amour.
Malgré la pensée que j^exprime, n'en fais pas la règle de ta conduite; ne te li-
vre pas à Tamour. Mais si jamais tu donnes ton affection à quelque personne, qu'elle en soit au moins digne : si elle n*est pas un Ptolémée ou un Platon ^^, qu'elle soit, au moins, ornée des dons intellectuels; je sais bien que Jacob ne peut égaler Joseph ^^, encore faut-il que l'objet de ton aftection possède quelques attraits, quelques charmes, quelque piquant de manière à fermer la bouche aux médisants ^® et à être en quelque sorte excusable ; rappelle-toi que les hommes ne cessent de commettre des fautes et d*épiloguer sur celles d'autrui. On disait un jour à un quidam : — « As-tu quelques défauts ? — Aucun. — Ne fais-tu pas ressortir ceux des autres? — Je ne fais que cela. — Eh bien, par conséquent, tu pèches plus qu'aucun d'eux. »
Si tu es invité en quelque lieu, ne te fais pas suivre de celui que tu aimes : si tu ramènes, ne t'occupe pas de lui en présence des autres convives et ne parais pas lui témoigner quelques attentions, ce qu'ils ne pourraient tolérer. Né t'imagine pas que l'objet de ton affection produise sur les autres une impression semblable à celle que tu éprouves, comme le dit le poète :
— Malheur à moi î si tu produis sur les autres — la même impression que sur moi, pauvre moi !
De même que cette personne peut te
sembler être la plus parfaite, tlle peut aussi paraître aux autres la plus disgraciée des créatures.
N'affecte donc pas de lui passer, à chaque instant, des fruits ou des sucreries, de lui prodiguer tes attentions et de l'appeler fréquemment auprès de toi. Evite de lui chuchotter à l'oreille de manière à faire supposer que tu lui parles en bien ou en mal de quelque personne présente; élève plutôt la voix afin d^étre entendu et compris de tous ^".
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