‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 46 sur 114 · DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

DE LA GUERRE

LORSQUE tu te trouveras engagé à la guerre, il ne te faudra pas temporiser, mais tu agiras de façon à ce que si ton ennemi se propose de venir souper chez toi, tu aies déjà déjeuné chez lui ^ Une fois le combat engagé, ne t'épargne pas et fais bon marché de ta vie; sois persuadé que celui qui est destiné à dormir ce jour-là dans la tombe ne reposera pas chez lui, quoiqu^il fasse ^ ainsi que je le dis dans ce quatrain en dialecte du Thabéristân ^, * et dont voici la traduction en vers jpersans :

— « Quand Pennemi aurait la valeur du lion, qu^il s^avance ou qu'il se cache!

— Je parlerai au lion la langue de Tépée.

— Car celui qui doit dormir seul dans la tombe — ne reposera pas ce soir aux côtés de sa femme. »

En marche, avance autant que tu le peux, et ne recule jamais. Dans la mêlée, ne cesse de porter des coups, c'est la meilleure chance d'échapper à l'étreinte de Tennemi ^ qui, en présence de ta bravoure et de ton intrépidité, te redoutera. Sur le champ de bataille attends-toi sans crainte à la mort, conduis-toi en brave et en homme de cœur, rappelle-toi qu'une épée courte s'allonge dans la main d'un héros. Combats vaillamment, sans peur et sans faiblesse ; aurais-tu mille âmes, si tu dois périr, tu n'en sauverais pas une et le plus lâche t'abattrait ; il ne pourrait être d'autre issue que la mort o\i le déshonneur. Si tu préserves lâchement ta vie, tu seras dépourvu de moyens d'existence et couvert de honte en présence de tes compagnons; pauvre et perdu de réputation, lu deviendrais le jouet et la risée de tes égaux; certes, la mort serait préférable à cette existence! car mourir glorieusement vaut mieux que vivre sans honneur.

Ne verse pas inutilement le sang et sois convaincu qu'il ne t'est pas permis de faire périr aucune créature humaine, excepté les brigands, ceux qui dépouillent les cadavres et ceux dont, selon la loi

• Il

sacrée, le meurtre constitue une obligation ®. Le malheur poursuit en ce monde et dans l'autre celui qui a versé le sang injustement. Outre le châtiment qui t'atteindrait au jour du jugement dernier, tu serais ici-bas considéré comme un tyran cruel, tu perdrais la confiance de tes inférieurs et de tes serviteurs; les hommes te fuiraient et n'auraient que de la haine contre toi. Le sang versé injustement est non-seulement puni dans l'autre monde, mais j'ai lu et vu qu'il est encore vengé dans cette vie. Donc, en ton nom et en celui de tes enfants, je t'adjure de ne pas verser le sang innocent. Mais, d'autre part, n'épargne personne quand tu dois punir selon la justice; la clémence, en ce cas, t'attirerait des conséquences fâcheuses, ainsi qu'il esr arrivé à mon aïeul Chems el Moâli *.

ANFXDOTK

On raconte que mon aïeul était cruel à l'excès; l'armée irritée de sa rigueur se ligua contre lui avec mon oncle Félek el Moâli *. Celui-ci, cédant aux instances des soldats qui le menaçaient, s'il n'agissait pas avec eux, d'appeler un prince étranger, et craignant que le pouvoir

n'échappât à sa famille, se saisit de son père Chems el Moâli. J'arrive ici au but que je me propose par cet exemple.

Chems el Moâli ayant éié arrêté, fut chargé de fers, jeté dans une litière et envoyé sous escorte à la forteresse de Djenâchek ®. Parmi les gardes, se trouvait un certain Abdallah, chef de la chamellerie. Chemin faisant, Chems el Moâli s'adressant à ce dernier lui demanda s'il connaissait Pauteur ou le principal instigateur de cette révolution qu'il ne pouvait deviner. Abdallah cita les noms de plusieurs généraux et en désigna cinq qui avaient soulevé l'armée contre le souverain ; il ajouta que lui sixième était impliqué d ans la conjuration, qu'on lui avait fait prêter serment ; il expliqua sa conduite et avoua que la réussite lui était due en grande partie. « D'ailleurs, s'écriat-il, n'accuse ni moi ni les cinq généraux, mais ne t'en prends qu'à toi-même qui, par ta cruauté, t'es attiré ce malheur. » — « Non, non, répartit le prince, je n'ai pas péché par excès de sévérité, mais bien plutôt par trop de modération, car si je m'étais défait de toi et de tes complices, je ne serais pas en Tétat où je suis réduit aujourd'hui ; oui ! en faisant périr six personnes de plus, je régnerais encore en toute sécurité. »

Je rapporte ce fait pour démontrer que lorsqu'il est nécessaire de verser le sang,

on ne doit point hésiter surtout en cas d'urgence évidente.

N'ordonne jamais la castration d'aucun homme, c'est là un crime aussi grand que l'assassinat. Dans un but de vaine ostentation, ne taris pas les sources de la procréation de musulmans, car c'est le comble delà tyrannie. Si tu crois avoir besoin d'eunuques, procure-les toi tout préparés, laisse à d'autres la réponsabilité d'un crime que tu dois éviter de perpétrer ^^.

Quanta la guerre, suis mes conseils; ne ménage pas ta vie, car tant que tu ne seras pas prêt à livrer ton corps en pâture aux chiens, tu ne mériteras le titre de lion ^'. Pénètre-toi de cette pensée que tout être qui naît, doit infailliblement mourir. Les créatures animées se divisent en trois catégories : les êtres raisonnables et immortels ; les êtres raisonnables et mortels; lesêtresirraisonnableset mortels; c'est-à-dire les anges, les hommes, les animaux et les oiseaux J'ai lu dans un livre en langue pehlévi qu'un jour on demanda à Zoroastre en combien d'espèces se divisaient les êtres vivants; ils répondit de cette manière: en parlants ; en parlants et mortels et en ceux qui n'ont point de parole **. Il est donc évident que tout ce qui vit est destiné à mourir, mais aussi que nul ne périt avant Theure fixée par le destin ; on doit donc combattre d'un cœur ferme et avec vaillance afin de

conquérir la fortune et la gloire. Au sujet de la mort et du mourir, le commandeur des croyants, Ali, fils de Abou Thaleb ^^, (que le salut soit sur lui !) s'exprime ainsi : — « Je suis mort le jour même où je suis né. »)

Je pourrais citer bien d'autres exemples à ce sujet, mais on l'a dit : — « Quiconque sait beaucoup, parle peu. » — Je conclus donc en répétant que la fortune et la gloire s'acquièrent en ce monde , mais quand tu as acquis la fortune, il faut savoir la conserver et ne dépenser que sagement.

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