‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 58 sur 114 · PARTIE I · texte numérisé non relu

PARTIE I

SI Dieu t'accorde un fils, ô mon cher enfant , donne-lui tout d'abord un nom agréable, car c'est un des devoirs des parents de donner à leurs enfants un nom euphonique. Ne lé confie ensuite qu'à des nourrices et à dits gouvernantes sages et affectueuses; puis, lorsqu'il sera en âge d'être circoncis, acquitte-toi de ce précepte et célèbres en la fête selon tes moyens.

Fais-lui ensuite enseigner le koran de

manière à ce qu*il le puisse réciter de mémoire K Lorsqu^il sera plus avancé en âge, si tu fais partie du commun du peuple, fais lui apprendre un métier ; mais si tu veux en faire un soldat, fais-lui enseigner Je maniement des armes et l'équitàlion; il faut qu'il apprenne à manier toutes les armes. Lorsqu'il se sera perfectionné dans ces exercices, il devra apprendre à nager, ainsi que j'ai dû le faire moimême.

ANECDOTE

J'étais âgé de dix ans; j'étais confié à un chambellan qu'on appelait Bâmenzer, qui était passé maître dans les exercices au corps; un eunuque noir, nommé Reïhân, également habile dans ces exercices, était aussi auprès de moi. Mon père (que Dieu ait son âme en sa miséricorde !) me confia à ces deux hommes, afin qu'ils m'enseignassent réquitation, le maniement de la lance, à'^icer la javeline, à manier la chicane ', àf^|^|>èr la balle ^, à jeter le lasso, en un rapty tous les exercices virils.

Un jour, le chambellan Bâmenzer et Teunuque Reïhân se présentèrent devant mon père et lui dirent : — « Le fils de

notre seigneur a appris tout ce que nous sommes capables de lui enseigner; que notre seigneur lui commande de se rendre demain à la chasse, afin qu'il y fasse preuve de son habileté. » Mon père donna son assentiment ; je déployai à la chasse mes talents, il gratifia mes maîtres de robes d'honneur et leur dit : — • « Mon fils a, sans contredit, fort bien profité de vos leçons, mais vous ne lui avez pas enseigné le plus utile de tous les exercices. — Quel est- il donc? s'écrièrent-ils. ^ Tous ceux qu'il a appris, répliqua mon père, se réduisent à ceci qu'en cas d'urgence, s'il n'est pas capable d'agir en personne, un autre peut le faire à sa place, mais vous avez omis de lui enseigner le seul peutêtre qui, en cas urgent, ne peut être mis en pratique que par lui-même et qu'au-»

cun autre ne peut faire pour lui. — Mais quel est donc cet art ? demandèrent ils derechef. — La natation que seul, en vue de son propre salut, il peut pratiquer, ce que nul ne saurait taire. » *

Mon père fit venir d'Abesgoun * des marins auxquels i^pidonna de m'enseigner à nager, Q|'^$Uoi je réussis, sinon par inclination^ i^^moins par force , si bien que, plus tàrd^^ti me rendant en pèlerinage à La Mekke, notre caravane tut un jour attaquée par des brigands près de Mossoul, les Arabes étant en nombre supérieur au nôtre, nous dûmes céder. Bref,

je rentrai presque nu à Mossoul et je ne trouvai pas d^autre moyen de continuer mon voyage que de prendre une embarcation avec laquelle je me rendis à Bagdad où je pus arranger mes affaires et, avec l'assistance du Très-Haut, m'acquitter du pèlerinage. J'arrive au but que je me propose par ce récit. Avant d'atteindre Ebkara®, il existe dans le Tigre un tourbillon qu'un marinier habile et expérimenté peut seul franchir; sMl ne sait pas manœuvrer, la barque sombre infailliblement. Nous étions plusieurs voyageurs à bord; quand nous arrivâmes à cet endroit périlleux, notre marinier manquant d'expérience . dirigea sa barque dans le tourbillon oti elle fut engloutie; de vingtcinq passagers, tous périrent, à Texception de moi-même, d'un vieillard de Bassora et d'un de mes esclaves fort adroit nommé Kavi, qui nous sauvâmes à la nage.

A la suite de cet accident, je sentis redoubler mon affection filiale et j'augmentai les aiMnônes que j'avais coutume de faire en mémoire de mon père et pour le repos de son âme. Je compris que ce sage vieillard avait agi^n prévision de ce c^ui venait d'arriver et avait voulu que j'apprisse à nager sans savoir combien ce talent me serait un jour utile.

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Il est donc indispensable de faire enseigner à ton fils tout ce qui peut être appris en fait d'arts et d'exercices corporels, ce n'est qu'ainsi que tu t'acquitteras des devoirs qu'impose la paternité. Nul n'est assuré contre les hasards de la vie et ne peut prévoir ce qui lui arrivera ; il se présente telle occurence où l'acquisition de certains talents est de grande utilité; il ne faut donc rien négliger pour les enseigner.

Si, dans le cours de leur enseignement, il arrive que les maîtres châtient ton fils, ne te laisse pas attendrir et laisse-les le punir; les enfants n'apprennent pas les sciences, les arts, les humanités ^, la philosophie par inclination naturelle, mais bien à l'aide de la verge»

Si ton fils commet quelque inconvenance qui excite ton courroux, ne le châtie pas toi-même; réprimandée ses maîtres et recommande-leur de soigner l'éducation de leur pupille et de le punir; ton fils ne ressentira pas ainsi de rancune contre toi, sois toujours sévère envers lui afin de lui inspirer une crainte salutaire et qu'il ne te méprise pas.

Ne refuse à ton fils, ni argent, ni rien de ce <^Ê^\ peut désirer dans la mesure de tes melons; si tu agis ainsi, il n'aura

aucun motif de souhaiter ta mort pour jouir de tes biens.

Sache qu^une bonne éducation est la plus grande richesse et le plus bel héritage que tu puisses léguer à ton fils. S'il n a que de mauvaises dispositions, que t'importe? Remplis tes devoirs paternels en ne négligeant rien pour le bien élever.

Son intelligence fût-elle bornée, si lu ne la cultives pas, le temps, pendant le cours de ton existence, s'en chargera; on a dit :

« Quiconque n*est pas élevé par ses parents, le sera par le jour et la nuit. » En ce sens et sous une forme différente, mon aïeul, Chems el Moâli * a exprimé la même pensée : « Celui que ses parents n'éduque pas le sera par les deux périodes ®. »

Remplis donc tes devoirs pour que ton fils se conduise selon la situation qui lui aura été dévolue. En sortant du néant pour passer à l'existence, Thomme porte en lui son caractère qui ne se fait pas connaître à cause de la faiblesse et de la débilité naturelles à l'enfance, mais au fur et à mesure du développement corporel et intellectuel, les bons et les mauvais côtés du caractère s'accusent plus nettement et quand l'homme parvient à son développement complet, ses qualités et ses défauts atteignent aussi leur apogée.

Fais donc de l'éducation de ton fils la meilleure partie de ton héritage, et en la

lui transmettant, tu auras rempli ton devoir à son égard.

Les Bis des grands n^ont aucun legs plus précieux que l'instruction et l'éducation, de même que les fils des gens du commun n'en ont pas de préférable à Pexercice d'une profession manuelle.

Quoique toute profession puisse être exercée par des gens bien nés, cependant la science et l'éducation sont une chose et la pratique d'un métier en est une autre.

Mais, en fait, je suis d'avis que l'exercice d'une profession est la plus utile de toutes les connaissances, et que si un homme de naissance est apte à en pratiquer plusieurs, il n'a point à en rougir, mais plutôt à s'en honorer, lors même qu'il n'en tire pas les moyens de son existence.

ANECDOTE

Lorsque Gouchetassif *° fut chassé de sa capitale (il serait trop long d'en raconter tous les détails, ce qui d'ailleurs, n'est pas le but que je me propose), il se réfugia sur le territoire romain et arriva enfin à Constantinople dans le dénuement le plus absolu. 11 aurait rougi d'implorer quelque secours. Etant encore enfant, il avait vu dans le palais de son père des

forgerons occupés à fabriquer des couteaux, des épées, des étriers et d'autres objets de ce genre. Il semble qu'il était prédestiné à ce métier, car ïï allait fréquemment à Patelier et observait avec une SI grande attention le travail des ouvriers qu'il apprit enfin à forger. Or, un jour qu'ail se trouvait à Constantinople, dans le besoin, ne sachant que faire, il passa devant l'atelier d'un forgeron et lui offrit ses services. Celui-ci le prit à gages et le prince vécut ainsi de son travail pendant tout le temps qu'il passa en cette ville sans recourir à aucun, jusqu'à ce qu'il pût retourner dans sa patrie ainsi qu'on le sait. Il déclara ensuite que les grands de son empire ne devaient pas rougir de faire enseigner à leurs fils une profession manuelle, car il peut se présenter telles occurrences cti la valeur et le courage sont inutiles et oîi la pratique d'un mé* tier quelconque peut être de grand avantage. Depuis lors, ce fut la coutume en Perse qu'il ne se trouvait pas un seul gentilhomme qui ne pût exercer une profession manuelle quoiqu'il n'en eût pas le moindre besoin, ce qui devint par la suite un usage général.

Apprends donc tout ce que tu pourras,

tu en retireras toujours quelque avan* tage.

Lorsque ton fils aura atteint la puberté, observe sa conduite, et si tu découvres en lui des aptitudes à diriger une famille et si tu le juges en état de s^établir, occupetoi de le marier. Cherche-lui une femme dans une famille étrangère, car celles de la tienne seront toujours de ton sang avec ou sans une nouvelle alliance *^; il te faut donc choisir une femme en dehors de ta famille, de sorte que la tienne et celle de ta bru n'en forment plus qu'une et qu'en l'accroissant, ta puissance et ton influence soient d'autant plus grandes; tu te créeras ainsi une double source de fortune *^.

Mais si tu ne crois pas que ton fils soit capable de fonder une famille, ne voue pas au malheur une vierge musulmane en contractant une alliance qui rendrait misérable la condition des deux époux.

Laisse, en ce cas, ton fils agir à sa guise, et lorsqu'il sera avancé en âge, il agira, soit pendant ta vie, soit après ta mort, selon ce que le destin lui aura assigné.

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