CHAPITRE XXIX
qu'il faui se garder de ses ennemis
UTANT que possible, mon fils, ne te crée pas d'ennemis, mais s'il f arrive de ne pouvoir l'éviter, ne l'en mets pas en peine et ne te trouble pas, car nul n'est à l'abri de quelque inimitié. Garde- toi donc contre les ac||pns déclarées ou secrètes de ton enneiiil'^pe te crois jamais assuré contre sé^rjll^ ^^ ^^ méchanceté ; sois sans cesse jN^glrde contre ses embûches.
Enquierstoi constamment de ses faits et
é. . gestes afin de pouvoir parer ses coups.
IÊv"^ Tant que la chance ne te sera pas favorable, dissimule tes sentiments, sois hautain et hardi à l'égard de ton ennemi si tu le sens plus faible que lui et garde-toi bien de lui faire connaître ton infériorité. Ne
te laisse pas tromper par des apparences aimables ni par des protestations courtoises; si ton ennemi te présente du sucre, sois convaincu qu'il t'offre du poison.
Redoute un ennemi puissant, on a dit que deux sortes de gens sont à craindre :
un ennemi puissant et un faux ami. Ne méprise l'inimitié de qui que ce soit, agis envers un ennemi faible de la même façon que sMl était puissant, ne dédaigne pas de te prémunir contre lui et garde-toi de n'en faire cas.
On m'a conté qu'au Khorassan vivait autrefois un homme sage * très puissant nommé Mahleb. Un jour, passant dans une rue, il marcha sur un morceau d'écorce de pastèque^ glissa et tomba; à peine se fùt-ii relevé, il tira son couteau et se mit à frapper ce morceiiu d'écorce.
Etonnés de ce qu'il faisait, ses gens s'écrièrent : <<-- Comment un personnage d'un rang aussi élevé n'a-t-il pas honte de se commettre avec une écorce de pastèque? — Cette écorce est cause de ma chute, répondit-il, à qui donc m'en prendrai- je? Quiconque me fait tomber est mon ennemi; or, si infime qu'il soit, il
n'en est point de méprisable; celui qui dédaigne un ennemi à cause de sa faiblesse ne tardera pas à voir sa puissance ébranlée. Acharne-toi donc à la ruine de ton ennemi avant qu'il ne cause la tienne. »
Si tu parviens à dompter ton ennemi, n*en parle pas avec dédain et ne le rabaisse pas, car., d^une part, tu n*aurais pas sujet de te glorifier d^un triomphe que tu ne paraîtrais devoir qu'à rintériorité de ton adversaire, et de l'autre, si, ce qu'à Dieu ne plaise! il arrivait qu'il reprît l'avantage, tu serais couvert de honte, paraissant succomber sous les coups d'un ennemi faible et méprisable. Quand un prince a remporté une victoire, même sur un adversaire qui lui est inférieur, ne voit-on pas les poètes et les historiographes célébrer ce triomphe et exalter, en même temps, la puissance du vaincu, louer le courage de son armée, comparer ses cavaliers et ses fantassins à des lions et à des dragons, relever, autant qu'il est possible, la belle ordonnance du centre et des aîles de son corps de bataille et s'écrier enfin :
« — Tel prince ayant, avec ses soldats toujours victorieux, attaqué cette formidable armée, l'a anéantie \ r> — Ils agissent sagement en exaltant ainsi la puissance
de l'ennemi et la force de son armée, car en rabaissant le vaincu , la gloire du vainqueur ne serait pas grande d^avoir battu un adversaire dont ils auraient démontré la faiblesse dans leurs poèmes et dans leurs récits.
ANECDOJK
Jadis régnait à Rei * une princesse nommée Seïdèt ^. C'était une femme de sang royal, chaste, pieuse et douée de grandes perfections. Elle était cousine germaine paternelle de ma mère et avait epo<isé Fakhr ed doulet ^. Son époux, en mourant, laissa un fils en bas âge qui reçut le titre de Medjd ed doulet ^, succéda à son père et régna pendant trente et quelques années *. A l'époque de sa majorité, ce prince se montra incapable et indigne et n'eut d'un monarque que le nom; il passait son temps enfermé dans son palais au milieu de ses esclaves.
Pendant sa vie, sa mère gouverna Reï, Isfahân ''^ et le Kohistân *. J'arrive ici au but que je me propose.
Sultan Mahmoud, ton glorieux aïeul ^, envoya un jour à Séidèt un ambassadeur pour rinviter à faire réciter la prière en son nom, à frapper la monnaie à son
chiffre '® et à lui payer un tribut, la menaçant, en cas de refus, de marcher sur Reï pour s'en emparer et la détrôner. Ce message était tout à la fois comminatoire et élogieux et lorsque Tambassadeur l'eût délivré, Séïdèt répondit : — « Dis au sultan Mahmoud que, pendant que Fakhr ed doulet était vivant, je le soupçonnais de chercher à s'emparer de Reï , mais après la mort de iijon mari et lorsque je fus appelée à goWf^ner, mes soupçons se sont dissipés, parcSi que je pensais qu'un prince aussi grand n'oserait combattre une femme. Cependant, s'il persiste dans son dessein. Dieu m'est témoin que je ne reculerai pas et que je suis prête à la résistance. Cette guerre ne peut se résoudre que de deux manières : de nos armées, Tune sera vaincue : si le sort me favorise, je ferai savoir à l'univers que j'ai battu un prince qui a soumis cent royaumes; les poètes et les chroniqueurs célébreront mon triomphe. Si, au contraire, je succombe, que pourra-t-il publier, lui?
Qu'il a vaincu une femme? Certes, personne n'osera célébrer sa victoire, car elle ne serait guère glorieuse! » — Le sultan comprit la justesse de ce raisonnement et renonça pour toujours à son projet.
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J'ai voulu te démontrer par ce récit qu'il est sage de craindre un ennemi quel qu'il soit et de se tenir toujours sur ses gardes, particulièrement contre un ennemi domestique qui est plus dangereux qu'un étranger à cause de sa connaissance de tes affaires. En outre, s'il te redoute, il ne cessera de songer à te nuire, ce qui lui sera plus facile qu'à tout autre, à cause de sa présence constante dans ta maison.
Ne te lie pas de cœur avec un ennemi, mais feins cependant d'avoir quelque affection pour lui, car cette amitiéapparente peut un jour devenir sincère : ce sentiment naît parfois de l'inimitié, de même que la haine engendre quelques fois Tamitié; or, les sentiments nés ainsi sont ordinairement solides et durables.
Ne fréquente ton ennemi qu'autant que tu ne peux l'éviter et ne lui découvre ton sentiment qu'au cas où il ne peut en résulter rien de fâcheux pour tes intérêts.
Fais en sorte d'avoir plus d'amis que d'ennemis, mais pour plaire à mille amis, ne te crée pas un ennemi, parce que les mille premiers ne se préoccuperont pas de le préserver du mal que ce seul ennemi ne cessera de songer à te faire. Rougis de supporter les caprices ^^ d'autrui, car celui qui n'a pas le sentiment de sa propre valeur perd de sa dignité.
Si ton enliemi est plus puissant que toi, évite de l'attaquer, mais s^il est plus faible, n'hésite pas à lui témoigner tes sentiments. SMl réclame ta protection, accorde la lui, lors même qu'il aurait tout fait pour te nuire; considère ce fait comme une heureuse chance; on a dit, en effet, que la soumission vaut autant que la fuite ou la mort. Mais quand tu t'aperçois de la faiblesse de ton ennemi, écrase le sans hésitation.
Tu peux te réjouir de la mort de ton ennemi s'il périt par ta main, mais s'il périt de mort naturelle ne manifeste aucune joie. Tu ne saurais, en effet, te réjouir que si tu étais toi même immortel, quoique les sages aient dit qu'il est doux de survivre à son ennemi, ne fût-ce qu'un seul instant; mais étant tous mortels, nous ne devons pas nous réjouir de la mort d'un autre, comme je l'exprime en ce quatrain :
— « Quoique la mort te débarasse d'un ennemi,
— Pourquoi te hâter de t'en réjouir?
— Puisqu'un jour la mort doit effacer jusqu'à ta trace,
— Tu ne dois pas être heureux de la mort d'un autre ».
Chacun de nous est revêtu de l'habit du pèlerin, et nous ne devons porter
d'autres provisions que nos bonnes œu vres, car, de tout le reste, nous n'emporterons rien avec nous.
ANECDOTE
On rapporte qu'Alexandre le Grand, ayant parcouru Tunivers et soumis toutes les nations de la terre, retournait dans ses Etats. Arrivé à Damghân ^*, il tomba malade, et se sentant près de mourir, il ordonna qu'après sa mort, on enfermât son corps dans un cercueil en y ménageant deux ouvertures par lesquelles on fît f)asser ses deux mains ouvertes, et qu'on e transportât ainsi atin que tous pussent être témoins qu'il n'emportait rien avec lui.
11 recommanda, en outre, de dire à sa mère que, si elle voulait être agréable à son âme, elle eût à le pleurer en compagnie d'une personne qui n'eût jamais perdu un être cher ou qui fût immortelle '\
Si tu te brouilles avec quelqu'un, agis avec prudence; en effet, si tu tords des fils avec mesure, tu en feras une corde solide,
tandis que si tu exagères la torsion, ils finiront par se rompre. Agis donc en tous cas prudemment avec tes amis comme avec les ennemis; la modération est une partie de la raison.
Ne surexcite pas les mauvais sentiments des envieux en déployant à leurs yeux l'objet de leur*^èonvoitise.
Sois malveillant avec ceux qui cherchent à te nuire, mais dédaigne les ambitieux et les cupides, leur ambition causera leur perte, car la cruche ne retourne pas toujours en bon état de la fontaine.
Oppose la patience aux sots et aux querelleurs, mais ne cède pas aux gens obstinés. En toute occasion, n'oublie pas ta dii;nité et fais-toi une loi de dévorer ta colère en certaines circonstances. Interpelle avec douceur tes ennemis aussi bien que tes amis, use de paroles mielleuses qui possèdent une espèce de magie. En tout ce que tu dis, en bien comme en mal, prévois la réponse et ne fais pas entendre aux autres ce que tu serais fâché d'entendre d'eux.
Ne dis jamais à Tinsu d'un autre ce que tu ne voudrais pas dire en sa présence et ne menace jamais un homme enclin à quereller.
Ne te vante jamais d'une chose à faire et ne dis pas : a Je ferai ceci, je ferai cela. » C'est à ce sujet que j'ai dicté ce quatrain :
— « J'ai chassé, ô mon idole, ton amour de mon cœur;
— J*ai aplani ainsi cette iÉ^^agne de tristesse.
— Je ne te dirai pas aujourd'hui ce que je ferai ;
— Tu le sauras deMua alors que je te dirai ce que j'ai Uit^
Fais plus de cas des actions que des paroles et sois muet en présence de ceux qui peuvent rétorquer tes paroles. Evite la duplicité et garde-toi des gens dissimulés; redoute moins une hydre à sept têtes qu*un homme faux qui, en une heure, peut causer un mal qui ne se réparera pas en une année.
Quel que soit ton pouvoir, ne cherche pas querelle à plus fort que toi. Pyihagore dit qu*il est dix maximes auxquelles il faut se conformer afin de s'éviter des soucis : — Ne cherche pas querelle à plus puissant que toi. — Ne traite pas avec les menteurs. — Ne contredis pas un homme emporté. — Ne fréquente pas les envieux.
— Ne discute pas avec un ignorant. — Ne te lie pas avec un homme de grande beauté. — Ne fréquente pas les avares. — Ne bois pas en compagnie d'un homme envieux et qui a le vin mauvais. — Ne fais pas ta société habituelle des femmes et des jeunes efféminés. — Ne dis ton secret à personne, tu y perdrais ta considération.
Si l'on te trouve quelque défaut, efforceloi de t'en opiriger. Ne te donne pas trop de peine*|MÉir t^ever afin de ne pas tomber facilement. Ne loue personne avec trop d^exagération afin que si tu te trouves dans le cas d'émettre un blâme, tu fouisses le faire gaqfcttre taxé de versariiré : de même oaMpigre personne au point de ne pouvoirnonoer des éloges, le cas échéant.
N'intimide point par ta colère ou des réprimandes sévères celui qui n'a rien à attendre de toi, car sMI peut dédaigner ton dire et tes injures, il ne le craindra pas; or, effrayer celui qui ne te redoute pas serait te ridiculiser toi même. N*humilie pas celui qui espère en toi, ne le repousse pas et n'excite pas contre lui Tanimosité des autres; se rendit- il coupable de fautes nombreuses, excuse-le.
Ne réprimande pas sans motif tes inférieurs afin d'en être bien servi; fais en sorte qu'ils prospèrent, car ils sont, à ton égard, comme un fonds qui te rapporte d'autant plus que tu le cultives et l'améliores. Maintiens tes subordonnés dans l'obéissance, car un serviteur soumis, ne fut-il pas exempt de reproches, est préférable au serviteur honnête mais désobéissant. Ne commande pas le même service à deux personnes afin d'éviter que ni le service ni ton ordre ne soient exécutés, selon le proverbe : « La marmite ne bouc
pas si deux personnes s'en mêlent. j> — Farrokhi ^* dit dans le même sens : « — Une maison gouvernée par deux maîtresses n'est jamais balayée. »
Si tu te trouves en état de subordination, a^is seul et sans Taide d^aucun, tu seras ainsi à l'abri de toute réprimande et te feras apprécier de ton maître.
Sois généreux envers tes ennemis et envers tes amis; sois indulgent pour les fautes d'auirui; oublie les injures; ne sois pas prompt à punir même avec justice; en un mot, sois noble et grand et ton éloge sera dans toutes les bouchts.
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