‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 81 sur 114 · DE LA POESIE · texte numérisé non relu

DE LA POESIE

SI tu cultives la poésie, recherche avant tout la clarté et évite avec soin tout ce qui serait obscur, ainsi que toute tournure dont le sens quoique intelligible [>our toi même ne saurait être compris du ecteur qu^à Taide d'un commentaire, car le poète écrit pour le public et non pour lui-même. Ne te contente pas de mètres mesurés et de rimes vides; ne compose jamais sans art et sans méthode; des vers peuvent être à la fois corrects et insipides. Pour plaire, la poésie, l'archet et la voix doivent être maniés avec une certaine expression.

L^art poétique consiste dans lemploi judicieux et précis des expressions, de

l'antiphrase, de rappropriation, de Tallégorie, de la métaphore, de la répétition, de Taccouplement, du ryhtme, des nuances, de Tapocope, du parallélisme, de Tacrostiche, de la césure, du vers libre, de la double rime, du vers renversé qui peut se lire dans les deux sens, et des divers mètres primitifs et secondaires ^

Si tu dois traiter un sujet élevé, use surtout de la métaphore, qu^elle soit cependant vraisemblable; emploie la de préférence s'il s'agit d'un dithyrambe ; s'agit-il d'une ode ou d'une chanson, prends un ton aisé, doux et tendre.

N'emploie que des rimes usitées et connues et évite celles qui sont froides ou étranges; choisis des expressions et des tournures délicates afin de plaire aux grands et aux humbles, c'est ainsi que tes œuvres deviendront populaires. Evite un rhytme pesant qui est rapanage d'un esprit lourd et chagrin qui ne saurait s'exprimer avec agrément; cependant, si tu en es requis, tu pourras user d'un rhytme de ce genre, mais seulement en ce cas.

Tu étudieras tout d'abord Part de la versification et la science de la prosodie, les noms des divers mètres de l'art poétique, afin que si l'occasion se présente de disputer, d'éclairer une citation ou d'être mis à répreuve, tu ne demeutt^ pas court.

Etudie aussi les cercles j^tiques des Persans; fixe dans ta mémoire leurs déno-

minations ainsi que celles des mètres qui en dérivent, tels que le Hiièdj, les huitième, septième et troisième mètres, les épitres erotiques, les mètres primitifs et secondaires, les quatrième, onzième et douzième mètres; les modifications du second mètre, les treizième, quinzième, neuvième et dixième mètres. Tu devras encore connaître à fond les rhytmes arabes tels que les troisième, second, cinquième, quatrième et premier mètres, etc., ainsi que les cinquante-trois genres et les quatre vingt-deux espèces qui dérivent des dix-sept mètres primitifs *.

Quelque soit le genre de ta composition poétique, dithyrambe, chanson erotique, satire, élégie, chant religieux, écris dans la perfection et ne fais jamais une œuvre incomplète. N'exprime pas en vers ce qu'on ne saurait dire en prose, qu*on peut comparer au sujet dont la poésie serait la souveraine; or ce qui ne sied pas au serviteur, messied, à plus forte raison, au maître.

S*agit-il d'une épître erotique ou d'une chanson, sois langoureux et tendre; d'un dithyrambe, sois fier, hardi et élevé»

Rends-toi bien compte de la valeur du sujet que tu célèbres, afin que tes éloges soient en rj^pport avec ses qualités et ses mérites; s'iufril d'un personnage qui n'a jamais mtiflKtn eustache, ne féerie pas qu'il est caplble de pourfendre un lion

d^un coup de son épée, de supporter le poids d'une montagne sur la pointe de sa lance, ou de fendre un cheveu avec sa flèche ! Célèbres-tu un homme qui n'a jamais enfourché un âne ou n'a jamais eu le derrière sur une selle, ne compare pas sa monture à Doldol ^ à Bordk*, à Rakhche^ ni à Chébdi:^ ®! En un mot, que tes expressions soient conformes au caractère au personnage. Le poète doit bien connaître les dispositions de celui dont il chante les louanges et juger de ce qui peut lui plaire afin de le célébrer de manière à exciter sa satisfaction ; autrement, il n^atteindrait pas le but de ses désirs '^.

D'autre part, dans tes poèmes, n'affecte pas une trop grande humilité et ne t'abaisse pas outre mesure, à moins que tu ne fasses Téloge d'un personnage qui en soit absolument digne.

Ne te livre pas habituellement à la satire, car la cruche n'est pas toujours rapportée intacte de la fontaine *.

Ne néglige pas de célébrer Tunité divine et, en général, tout sujet religieux, tu en recevras la récompense en ce monde et dans l'autre.

Ménage les hyperboles, car même en poésie, l'exagération est ridicule K

Fais toi un devoir de célébrer par une élégie la perte de tes amis (iyig'srands.

N'écris pas de la ^^^^^^iÊÊniff^ l'ode et l'élégie, la satire et le diÇMStnbe. Si tu

veux écrire une satire et si tu ne sais comment t'y prendre, fais précisément le contraire de ce que tu ferais si tu composais un éloge, car tout ce qui est Topposé de la louange ne peut être qu'une critique. Il en est de même de Télégie comparée à la chanson.

En tous cas, tire tout de ton propre fonds et ne sois pas un simple plagiaire des œuvres de tes confrères, ou des citations que tu aurais entendues, autrement ton génie poétique ne saurait prendre de Pessor et tu ne ferais aucuns progrès. Cependant, lorsque ton talent sera mûri et que tu te sentiras assez fort, tu pourras tirer parti d'une expression ou d'une tournure d'idées qui t'aura frappé, mais à condition de ne pas l'employer exactement dans le même sens. Si, par exemple, tu as remarqué quelque chose de ce genre dans une satire, emploie la dans un dithyrambe et réciproquement, si tu Tas trouvé dans une chanson, fais en l'application dans une élégie etviceversa^ de sorte qu'on ne puisse en deviner Torigine.

Si tu veux célébrer quelque personnage en vue de tes intérêts matériels, ne te présente pas sous un aspect misérable ni avec des vêtements sordides; aie toujours la physionomie, ou verte et souriante, garnis la mémoir^jjj'un grand nombre d'historiettes, de l^endes merveilleuses, de face-

ties et de plaisanteries, et rappelle-toi que

tel est le moyen de plaire tant aux gens

du commun qu^à celui qui est chanté par 1 * A^

le poète

Page 1