‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 83 sur 114 · DE LÀ MUSIQUE · texte numérisé non relu

DE LÀ MUSIQUE

SI tu embrasses la profession de musicien, sois tout d'abord aimable, beau parleur et souriant; aie soin d'être toujours vêtu décemment, de te parfumer et de te rendre agréable. Ne joue pas que des andante, car les hommes n^ontpas tous le même tempérament et diffèrent autant par leurs goûts que par leur extérieur. C'est par cette raison gue les maîtres de l'art de la musique ont inventé une méthode. Ils ont d'abord créé le mode khosrovânien qui était usité dans les assemblées royales ; ils ont inventé ensuite un mode plus lent qu'ils ont appelé mode grave ' ; ce mode ayant quelque affinité avec le caractère habituel aux vieillards et aux hommes sé«

ricu X a ||é créé à leur intention ; mais, comprenant*que les hommes ne sont ni tous graves, lA tous atteints par les années, ils se sonff dit qu'il leur fallait trouver quelque chose à. Tusage des jeunes gens; ils ont alors fah choix de poésies d'un rhytme plus vif et les ont adaptées à un mouve- B|CiU plus précipité quMls ont nommé ' alloue léger ^. Ils faisaient alterner ces ''(Jeux modes, de sorte que les jeunes gens aussi bien que les vieillards pussent goûter tour à tour le plaisir que procure la musique. Les enfants, les femmes et les personnes d'humeur frivole se trouvaient encore privés de cette récréation, c'est alors qu'on inventa la chanson légère ^ dont rien ne surpasse l'agrément. Tu te garderas cependant de n'exécuter que des morceaux de ce genre, ainsi que je te lai recommandé au sujet des andante; en toute occasion, joue et chante de manière à satisfaire tous tes auditeurs.

En quelque assemblée que tu sois appelé, observe la complexion de tes auditeurs; les sanguins et les atrabilaires se plairont à l'audition du ton kord; les bi lieux goûteront le ton \ir aigu; les bruns et les maigres préféreront les sons du luth 4, les gens de complexion blonde, humide et grasse rechercheront le ton bam ou grave. Ces divers tons sont conformes aux quatre tempéraments 5, c'est pourquoi tes sages de la Grèce et les anciens

maîtres les ont créés selon ce principe.

Quoique ces préliminaires ne fassent pas, à proprement parler, partit de Tait de la musique, j'ai cru cependant utile de le donner quelques notions sur son origine.

Tu t'étudieras à devenir un conteiir agréable, afin de reposer toi-même et ton auditoire par le récit de quelques historiettes et de facéties.

Si tu es en même temps poète et m^si- . , cien, ne te prends pas de passion pour les

I propres compositions et ne les exécute pas

à tout propos, car il peut arriver que les autres n'y trouvent pas le même charme que toi; les musiciens ne sont pas leurs propres interprètes, mais bien ceux des poètes.

Si tu as quelque connaissance du jeu de tric-trac ou des échecs, et si, en ta présence, quelques personnes font une partie, n'abandonne pas ton instrument pour conseiller les joueurs, car on Va fait appeler pour faire de la musique et non en qualité de partenaire ou de parieur.

En étudiant un morceau quel qu'il soit, observe bien l'accord et la mesure, afin que ta voix ifaille pas dans un ion et ton archet dans un autre.

bi tu es épris de quelque belle, n'exhale

pas ta passion à tout bout de champ, cela ne saurait être du goût de tes auditeurs quoique tu y trouves quelque charme.

Varie tes thèmes, chante tantôt le bonheur de la possession et la douleur de Téloignement, la satire et les reproches, les refus et les dédains, Taversion et TagrélïXent, la coquetterie et l'attachement, les bienfaits et Tabandon, la joie et la plainte ; en un mot, choisis tes chants selon le cas.

Par exemple, ne célèbre pas au printemps les charmes de l'automne, non plus qu'en hiver les douceurs de l'été, et réciproquement; tu sauras tenir compte de la saison, du temps, du lieu et des circonstances, afin de ne pas offenser tes auditeurs par un contraste trop évident entre le sujet de ton chant et la disposition présente de leur esprit.

Si tu es un artiste éprouvé, tu jugeras d'un coup d'œil tes auditeurs; as tu affaire à des gens intelligents et capables de juger? fais de la vraie musique, joue et chante dans des tons élégants, mais choisis des thèmes graves de nature à plaire aux penseurs, tels que la fragilité de ce monde et le dédain qu'il doit inspirer.

Sont-ce des gens jeunes et frivoles? choisis un mode léger et fais choix de chants en Thonneur du vin et des buveurs. As tu affaire à des guerriers, à des gens habitués aux dangers, entonne les distiques transoxaniens qui célèbrent la guerre, le courage et l'attrait des périls.

Ne fais pus un choix CKClusifiJe chants plaintifs et ne te borne pas à l'emploi du mode khosrovânien, en te disant comme prétexte : — « Je me conforme aux règles de l'arti je prélude par le ton rdst et je passe ensuite aux autres selon la méthode et dans l'ordre déterminés, tels oue le ton irdk, ï'achirdn, le ^ir e/kenaè apj^elé aussi mineur, je bou séltk, le ton tsjahâni, le névâ ou plaintif, le bestè-negdr , puis enfin, j'entonne le motif; vous voyez

3ue je suis rigoureusement les principes e mon art. a — Mais pendant que tu tais cette longue ënumération, tes auditeurs seront devenus rares ou auront disparu.

Devine donc ce qui est de nature â leur plaire.

Quand, dans une réunion, la coupe sera présentée à un des convives *, entonne un chant qui lui soit agréable, car si tu n'agis pas selon les désirs de tes auditeurs, ils seront peu disposés à satisfaire les tiens 7, Le principal talent d'un musicien est de se conformer au goût de ceux qui l'êcoutent.

Si tu te trouves dans quelque banquet, ne te presse pas de boire, ne recherche pas le vin vieux ; bref, tant que tu n'auras pas reçu quelque gratification convenable, bois avec modération, mais après que l'hôte t'aura donné des témoignages de sa générosité, agis â ta guise •.

Garde-toi de discuter avec les gens ivres

sur le chant ou le morceau qu'ils requièrent, non plus que sur l'authenticité de Tanecdote qu'ils racontent, fût-elle peu vraisemblable ; ne t'en inquiète pas et laisse-les dire. Entre têtes échauffées par le vin, évite tout sujet de contestation, laisse ceux qui sont ivres agir comme bon leur semble ; les querelles dans la compagnie des grands ne rapportent rien et ne servent qu'à rendre importuns ceux qui y sont mêlés. N'aie pas le vin querelleur, tu y perdrais ton argent, et, en outre, tu risquerais de rentrer chez toi avec la tête cassée, le visage meurtri,* les habits déchirés et tes instruments en morceaux.

Rappelle-toi qu'un musicien est aux gages d'autrui et que celui qui se trouve dans cette situation et cherche querelle, se voit dans l'obligation de payer les autres ^.

Si, dans une réunion, il arrive que quelqu'un fasse l'éloge de ton talent, prends un air modeste et adresse-lui un chant de nature à lui être agréable afin d'encourager les autres à te faire des compliments; or tu sais que les éloges faits de sang froid jsont ordinairement gratuits, tandis que, accordés pendant l'ivresse, ils sont le plus souvent accompagnés de quelque gratification.

Si, sous l'influence des fumées du vin, les convives réclament, avec l'obstination particulière aux ivrognes, la répétition

d'un chant ou d'un morceau quelconque, ne te lasse pas de le répéter jusqu'à ce que tu aies ootenu la satisfaction de ton désir *°. Une des qualités de l'artiste musicien est la patience à Tégard des buveurs; sans elle, il ne réussira jamais. On a dit aussi avec raison que le musicien doit être aveugle, sourd et muet, c'est-àdire qu'il ne doit pas ouvrir les yeux quand il faut les tenir fermés, ni prêter l'oreille mal à propos, ni enfin répéter ce que, dans 1 intimité, il aura vu ou entendu ". Un artiste qui comprend ainsi ses devoirs sera recherché et vivra heureux et satisfait.

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NOTES DU CHAPITRE XXXVl

î. Rcih guéran; mode pesant, grave; dans ce chapitre, Pauieur se borne à donner les noms des modes et des tons sans aucune définition. La musique persane, n'est, croyons-nous, autre que la musique grecque, mais Texercice de cet art, bien que pratiqué dans Tintimité par quelques per~ sonnes appartenant aux classes élevées, est aban-

donné aux gens qui en font leur profession et par suite jette un certain discrédit sur ceux qui s'y livrent. II est arrivé que la pratique de la musique étant laissée aux gens de peu, les principes sont tombés dans TouDli et la routine seule a survécu. Ainsi pendant notre long séjour en Perse, avons-nous en vain cherché quelque ouvrage didactique ou Quelque personne en état de nous renseigner sur rétat de la théorie musicale actuelle. Les musiciens de profession eux-mêmes que nous avons consultés, ne sont pas plus avancés ; ils nous semble que les modes et les tons sont confondus, nous avons dû donc nous contenter de traduire littéralement le texte sans chercher à donner des éclaircissements qui nous font défaut.

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