‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 85 sur 114 · DU SERVICE A LA COUR · texte numérisé non relu

DU SERVICE A LA COUR

*iL t'arrive d'être au service de la cour, et si le souverain t^adtnet dans son intimité, ne t'en enorgueillis pas; fuis cette intimité, mais sers avec zèle et dévouement, car Tamitié du prince engendre souvent la défaveur, tandis que les bons services attirent la faveur.

Plus le prince te témoignera de confiance^ et plus tu te tiendras sur tes gardes; réfléchis à ceci que celui qui a le pouvoir de ^engraisser, a aussi celui de te ruiner. Quelle que soit la faveur dont tu es Tobjet, ne perds pas la tête et ne parle que dans le sens des idées de ton maître; ne le contredis pas si tu ne veux pas périr avant l'heure, car saisir une alêne à pleine

main est une sottise. Ne donne à ton maître que de bons avis afin qu'il ne te fasse que du bien, si tu lui donnes des conseils pervers, tu ne tarderas pas à les voir se retourner contre toi.

ANECDOTE

Au temps oîi Fazloûn ^ régnait à Guendjè * et sur le pays environnant, ce prince avait pour conseiller un déïlémite ^, personnage considérable. D'après les conseils de ce dernier, qui lui recommandait de ne pas offenser un homme de haute naissance, mais bien de le faire périr s'il lui arrivait de le faire, Fazloûn condamnait à mort tout fonctionnaire coupable de quelque faute qui eût pu être punie par la prison. Plusieurs personnages marquants perdirent ainsi la vie. Un jour, le déïlémite encourut à son tour le déplaisir de son maître et fut incarcéré ; de sa prison, il fit offrir au prince des sommes considérables pour q^u'il Tépargnât. « J'ai appris de toi, lui ht répondre Fazloûn, à faire périr un homme de haute naissance qu'il me serait arrivé de blesser. »

Ce déïlémite, par ses mauvais conseils, avait amené ainsi sa propre perte.

Souviens-toi, ô mon fils, quMl vaut mieux être blâmé par les bons qu'applaudi par les méchants. Méfie-toi de la faveur et ne t'enorgueillis pas de ta fortune. Au service du prince, ne recherche que l'honneur, les biens matériels ne tarderont pas à suivre; et l'honneur que procure ce service est au-dessus de tout ce que peut donner la richesse.

S'il t'arrive de ^engraisser au service, fais-toi chétif en apparence afin de vivre en sécurité^; ne vois-tu pas que tant que le mouton est maigre, il est à l'abri du couteau, mais est-il devenu gras? c'est à qui regorgera.

Ne flatte pas ion maître par l'appât des richesses; l'or acquis au service des princes est semblable à la rose qui est brillante et parfumée; ce service met un homme en relief, mais ainsi que la rose, la fortune qu'il procure est éphémère. Il ne te sera pas possible de dissimuler absolument les biens que tu auras acquis au service et chaque pièce d'or que te rapportera ta position sera plus promptement dispersée que la poussière des chemins.

L'honneur de servir est un capital, les avantages matériels n'en sont que les intérêts, il ne faut donc pas sacrifier le premier pour les seconds; tant cjue le capital demeure intact, on peut toujouijs espérer

d'en retirer les intérêts, tandis que s'il périt, on n'y peut plus songer. Celui qui préfère Tor à son talent, ne tardera pas à tomber de la grandeur dans rabaissement.

Souviens-toi que l'avidité des richesses cause la perte de celui qui occupe des fonctions élevées, à moins qu'il ne les recherche qu'avec modération et qu'il en use généreusement, parce qu'ainsi il ferme la bouche aux gens qui cherchent à lui nuire.

Ne trahis pas le maître qui t'élève en honneur et en dignité, tu ne tarderais pas à t'en repentir. La trahison d'un serviteur contre son bienfaiteur, annonce que Dieu le précipitera bientôt du faîte des grandeurs, en effet, nul ne peut commettre un tel forfait s'il n'a pas encouru la colère divine *.

ANECDOTE

On m'a conté qu'un jour, l'émir Fazloun, Abous' Sévàr donna à Aboul' Yessar, un de ses chambellans, l'ordre de prendre le commandement d'un corps de troupes et de se rendre à Berdé ®. Aboul' Yessar répondit par un refus de se mettre en marche avant Thiver, alléguant que le climat de Berdé était fort malsain pen-

dant la saison des chaleurs. Une longue discussion s'en suivit et Témir impatienté s'écria : — « Quelle singulière appréhension est celle-ci ! a-t-on jamais vu quelqu"'un périr avant Theure fixée par le destin? » — « Ceci est parfaitement juste, répondit le chambellan, nul ne meurt avant son heure, mais aussi nul ne se rend à Berdé avant que cette heure n'ait sonné. »

Ne sois pas insouciant de tes amis, et traite chacun selon ses oeuvres, car un des avantages de la puissance est de pouvoir récompenser ceux qui nous sont dévoués et châtier ceux qui cherchent à nous nuire.

L'homme dans une haute situation ne peut ressembler à un arbre stérile ; si Ton ne retire de lui ni bien, ni mal, il n^est qu'un Juif qui possède cent mille dinars dont nul ne retire ni perte ni profit, c'est, en un mot, le dernier des hommes. Regarde tes richesses comme un bienfait de la Providence et n'en sois pas avare à l'égard d'autrui ; le fondateur de notre religion, (que les bénédictions soient sur lui et ses descendants) Ta dit : — a Le meilleur des hommes est celui qui fait profiter les autres des avantages de sa situation ».

Ne t'empresse pas de rechercher du

service auprès d'un prince vieilli au pouvoir, car bien qu'il existe, le peuple est enclin à supposer que les vieillards sont plus près de la mort que les jeunes gens, et d'ailleurs, ils ne pourront guères compter sur un long répit.

Si tu veux conserver ta position à la cour, conforme-toi aux conseils quedonna à son fils Abdallah, Abbas oncle de Moustafa ''' : — « Cet homme, lui dit-il, (c'est à-dire Ali commandeurdes croyants, que le salut soit sur lui!) t'a mis à la tête de ses affaires et il a en toi une confiance absolue, si tu ne veux pas être renversé par tes ennemis, observe ces cinq maximes et tu seras en sûreté : ne profère jamais un mensonge en sa présence ; ne dévoile pas devant lui les fautes d'autrui ; ne le trahis en rien ; obéis-lui ponctuellement, et enfin ne dévoile à nul idolâtre * aucun de ses secrets. » — Tu comprends facilement l'intention qui a dicté ces sages conseils.

Ne manque jamais à ton devoir; si tu as failli, n'avoue pas l'avoir fait avec intention, argue plutôt d'ignorance et fais ton possible pour en convaincre ton maître, car il vaut mieux être accusé d'ignorance que de désobéir ou de manquer de respect.

Sois assidu et zélé et n'attends pas qu'on te commande quelque service, fais-toi même toute chose qui pourrait même

être faite par un autre. Toutes fois que ton maître t'interrogera, fais en sorte d'être toujours prêta répondre, et tiens toi toujours à sa portée de façon que quiconque, il appelle, il te trouve toujours présent. Les princes se plaisent, en effet, à éprouver leurs serviteurs, et s'il te voit une fois, deux fois, dix fois, sans cesse attentif à ton service; il te confiera des fonctions importantes, ainsi que le dit Kaméri le Gorgânien ^ :

« — Parler en ta présence, c'est courir de grands risques.

— Qui sort sans danger de cette mer imposante ? »

Tant que tu n'auras pas supporté les fatigues du subalternat, tu ne goûteras pas les avantages de la puissance ; ne vois tu pas que tant qu'elle n'est pas macérée, la feuille de l'indigo est impropre à la teinture?

Le Créateur de toutes choses (que son nom soit glorifié!) a fait de Tobéissance aux princes un besoin pour les hommes.

Ne témoigne, en présence de ton maître, d'aucun sentiment d'envie contre quelqu'un, de peur que s'il t'arrive d'en parler défavorablement, il n'attribue ton jugement à un sentiment de jalousie, quoique cependant tu le prononces en tonte sincérité.

Redoute la colère de ton maître ; il est deux choses qu'on ne peut mépriser sans

péril, la colère des princes et les avis des sages; celui qui les dédaigne tombera dans rinfortune.

Telles sont, ô mon fils, les règles de conduite qu'il faut observer quand on sert à la cour.

Si de simple serviteur, tu arrives à un degré plus élevé, celui de confident du prince, il me faut t'instruire de la conduite que tu devras tenir dans cette situation.

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