‹ Le Cabous namè, ou Livre de Cabous de Cabous Onsor el-MoaliChapitre 90 sur 114 · DU SECRÉTARIAT ET DES DEVOIRS DU SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

DU SECRÉTARIAT ET DES DEVOIRS DU SECRÉTAIRE

► de secrétaire, tu devras t'être i expert dans l'art de bien dire, avoir ur mémoire facile que tu exerceras assidu< ment ainsi que la calligraphie *.

On m'a conté que Sâheb Ebbâd ' siégeant au divin * un jour de samedi, se

mit à écrire, puis se tournant vers ses secrétaires, il leur dit : — < Chaque samedi, je m'aperçois d'une certaine altération de mon écriture; cela provient évidemment de ce que je ne parais pas au divan le vendredi * et que par conséquent, un seul jour sans tenir la plume suffit pour altérer ma main * ».

Exerce-loi donc sans cesse à la calligraphie en caractères nets et bien lisibles; que ta rédaction soit toujours claire et correcte; un bon secrétaire doit savoir exprimer beaucoup de choses en peu de mots ainsi que le dit le poète :

— a Bien des subtilités ont été émises par la bouche des hommes ! — Bien des épîtres pleines de sens ont été rédigées avec concision ! »

Orne ta rédaction de métaphores, d'apologues, de versets du Korân et de traditions du prophète, (que les bénédictions soient sur lui!)s*il s'agit de rédiger en langue persane, n^en fais pas un emploi exclusif, car cette langue est peu maniable, surtout celle dite Dèri ^ qui n'est pas convenable, dont il ne faut, en aucun cas, user et qu'il vaut mieux même ne pas parler. Quant à la rédaction en langue arabe, les principes en sont assez connus pour qu'il soit inutile d'en parler. En arabe, la cadence et la rime sont considérées comme des qualités et plaisent fort

â l'oreille, tandis qu'en persan, elles ont un effet désagréable ^ et tu feras mieux de les délaisser. Mais quelle que soit la languedont tu te sers, que ton style soit harmonieui, imagé et concis.

Un habile secrétaire doit être intelligent, connaître tous les secrets de l'art d'écrire et comprendre vivement les sousentendus et les énigmes.

On m'a conté que ton aïeul, sultan Mahmoud ' envoya un jour au khalife de Bagdad, £1 Kader Billâh '" un message pour lui demander la cession de la Transoriane et le brevet d'investiture du gouvernement de cette province, aBn que pendant que d'une part, il s'en emparait

fiar la force des armes, de l'autre, la popu* alion, à la vue du brevet, le reconnût comme son légitime souverain, El KÂder Billâh lui répondit que, dans tout l'Em* pire musulman, il n'avait pas de sujets plus fidèles et plus dévoués que ceux-là; qu'à Dieu ne plût qu'il lui remît le brevet qu'il demandait et que, dans le casoti il persévérerait dans son dessein, il encourrait rindignation du monde entier.

Irrité de cette fière réponse, Mahmoud

s'adressant à Tenvoyé du Khalife : — « Dis à ton maître que puisqu*à ses yeux, je vaux moins que Abou Moslim ^^ c'est une question à vider entre lui et moi :

me voilà prêt, j accours avec deux mille éléphants dont je me servirai pour renverser sa résidence, je les chargerai de la terre de son palais et je la transporterai à Ghaznîne. » — II ajouta d'autres paroles menaçantes au sujet de ses éléphants, et l'envoyé du khalife se retira.

Quelque temps après, le même ambassadeur reparut à Ghaznîne et pour le recevoir, le sultan tint un lever pompeux :

les chambellans et les pages étaient rangés en bon ordre, les éléphants de guerre étaient placés en files aux abords du palais, et de nombreux soldats formaient la haie. L'envoyé fut admis en présence de Mahmoud assis sur son trône et lui remit la lettre du khalife sous la forme d'un rouleau scellé composé d'une main de papier mansouri **, en disant : — « Mon maître te dit par ma bouche : « J'ai pris connaissance de ta lettre, j'ai entendu vanter ta puissance et ma réponse à tes menaces est consignée dans cet écrit. »

Le khadjè Abou Nassir deMochekân ^^ qui était alors chef du bureau de la correspondance, prit le rouleau, le développa et vit en tête ces mots : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux : A. L. M. "»

Le reste était en blanc et à l'extrémité du.

If

rouleau cette formule : « Grâces soient rendues à Dieu et que sa bénédiction s'étende sur le Prophète et sur ses descendants ! »

Mahmoud lui-même et ses secrétaires les plus habiles réfléchirent longtemps sur le sens de cette énigme, ils recherchèrent tous les versets du Korân en tête desquels se trouvent ces trois lettres A.

L. M. ^* ; ils les lurent et relurent, essayèrent de les commenter, tout fut sans succès. Enfin, le khodjé Abou-bekr du Kohistân ^^ qui, encore jeune à cette époque n'occupait pas un rang qui lui permît de s'asseoir en présence du souverain et se tenait debout parmi les courtisans subalternes, prit la parole et dit : — « Seigneur, le khalife n'a pas tracé sans intention ces trois lettres A, L. M, tu l'avais menacé de faire détruire sa capitale par tes éléphants et d'en apporter la terre à Ghâznîne; il a répondu à ta menace par ce verset : — O ne vois-tu pas comment ton seigneur a traité le possesseur des élé' phants *® !

Sultan Mahmoud changea de visage et fut quelque temps sans reprendre possession de lui-même, puis, vaincu par cette pieuse générosité, il versa des larmes et fit ses excuses au khalife. La suite de cet épisode serait trop longue à narrer par le menu; bref, il fit don à Abou-bekr d'un vêtement d'honneur ^"^^ le combla de bien-

faits et l'autorisa à s'asseoir en sa présence. C'est ainsi que par sa pénétration, celui-ci parvint à une haute dignité.

ANECDOTE

On m'a conté encore qu'au temps des Samanides ^*, Abou Ali Simdjour ^® gouvernait à Nichâpour-^; il se déclara maître du Khorassân *^ et s'abstenait de paraître à la Cour. Dans les derniers temps de cette dynastie, les princes Samanides n'étaient pas assez puissants pour contraindre Abou Ali à comparaître, et ils durent se contenter de la mention de leur nom dans la prière publique, de l'empreinte de leur devise sur la monnaie ** et d'un tribut annuel.

Alors vivait à Khodjân, Abdel Djebbâr *^ prédicateur de cette ville, homme savant, jurisconsulte éminent, écrivain habile, de jugement droit, en un mot, un homme accompli. Abou Ali Simdjour le fit venir de Khodjân, le nomma son secrétaire intime, lui accorda une autorité absolue dans son département, et plein de confiance dans sa capacité, il n'entreprenait rien sans le consulter.

A la même époque, Ahmed Râfé le Jacobiteétaitsecrétaire du prince du Khorras-

San; c'était également un homme de grand talent et le gouvernement de la Transoxiane était placé sous sa direction.

Sans s'être jamais vus, mais attirés réciproquement par leur réputniion , Ahmed Râlé et Abdel Djebbâr entretenaient une correspondance amicale ec suivie. Un jour, le prince du Khorassân dit à son vizir : « — Si Abou Ali n'avait pas Abdel Djebbâr pour secrétaire, il serait depuis longtemps réduit à Tobéissance, car toutes ses démarches lui ont été dictées par cet homme. Il nous faut écrire à Abou Ali que s'il est notre serviteur fidèle, il doit, au reçu de cette dépêche, faire trancher la tête de son secrétaire, la mettre dans un sac et nous Texpédier par ce même couriier; c'est ainsi, dironsnous, que nous aurons une preuve de la soumission, car nous avons appris que tu n'agis que sous l'inspiration de cet homme. Si tu te refuses à obéir, sache que moi, prince du Khorassân, je marche en personne contre toi et tu n'as qu'à te préparer à la lutte. >>

Après avoir pris cette résolution, on réfléchitque la dépêche devait être rédigée par Ahmed dont l'amitié pour Abdel Djebbâr éiait notoire et l'un des membres du conseil déclara qu'il était à craindre que Ahmed n'avertit son ami du péril dont il était menacé et que celui-ci ne prit la fuite.

Le prince fit mander Ahmed et lui ordonna d'écrire à Abou Ali dans le sens convenu, puis il lui signifia de ne pas sortir du palais pendant l'espace de trois fois vingt quatre heures avec défense de recevoir dans cet intervalle aucun de ses parents ou de ses serviteurs : a — Parce que, ajouta-t-il, Abdel Djebbâr est ton ami, et, si je ne parviens pas à le saisir; je serai assuré que tu en es la cause. »

Ahmed ne put que se résigner et, fondant en larmes, il se mit à rédiger la dépêche en se disant : « — Plût à Dieu que je n'eusse jamais su tenir une

Flume ! Je n'aurais pas, du moins, écrit arrêt de mort d'un homme aussi distingué. » Il ne trouvait aucun expédient :

enfin ce verset, propre parole du Très Haut rapportée dans le Livre sacré, lui vint à la mémoire : « — Car ils seront mis à morty ou pendus, ou on leur coupera les mains et les pieds, » ** et il se dit :

« — S'il ne devine pas cette énigme et s'il n^en pénètre pas le sens, j^aurai, du moins, fait ce que l'amitié exige. » — 11 termina la lettre, y mit la suscription et inscrivit à Tun des angles en caractères minuscules un -4 et à l'autre un iV, ce qui signifiait : An *^; il présenta la lettre au prince qui ne prêta aucune attention à la suscription et rayant lue, la scella et la confia au messager sans l'instruire de sa teneur en

lui recommandant de faire toute hât pour la remettre à Abou Ali et lui rap porter ce dont on le cliarf^erait.

Ahmed Rât'é lut soumis pendant troi jours à une étroite surveillance après le; quels il lui fut permis de se rendre che lui 0(1 il demeura plongé dans la tris tesse.

Aussitôt arrivé à Niehâpour, le courrie se présenta devant Abou Ali, et lui remi la dépêche que, selon la coutume, celul-c baisa et s'informa ensuite de l'état d sanié du prince. Abdel Djebbâr était pré sent, Abou Ali lui donna la lettre, lu disant d'en briser le sceau et de lui lir les ordres de son suzerain. En recevan la dépêche des mains de son maître, Abde Djebbâr, avant d'en rompre le cachet, ei examina la suscriplion et aperçut au:

angles les deux lettres qu'y avait tracée son ami; à l'instant le verset dont elle sont Us initiales lui vint à l'esprii et i comprit que la teneur ne pouvait être qu' son arrêt de mort; il déposa à terre 1( dépêche sans l'ouvrir, et feignant d'êtr'

Î>ris d'une hémorrhagie soudaine, il port:

a main à son nez et sortit en disant qu'a près s'être lavé le visage, il rentrerai incontinent; il quitta le palais à là hât< et fut se cacher. On attendit quelqu' temps, et ne le voyant pas rentrer, Aboi Ali le fit chercher, mais on ne put le trou ver; quelqu'un dit l'avoir

cheval, puis sortir à pied du palais, qu/il n'avait pas paru chez lui et que personne ne savait ce qu'il était devenu.

Abou Ali fit mander un autre secrétaire à qui il ordonna d'ouvrir la dépêche et de la lire en présence du messager.

A cette lecture, tous les assistans furent saisis d'étonnement et se demandèrent qui avait pu instruire Abdel Djebbâr de la teneur de cette lettre. Quoique Abou Ali éprouvât une vive satisfaction de ce qui venait de se passer, il affecta une grande irritation en présence du messager et fit publier par la ville qu'on eût à livrer Abdel Djebbâr. Celui-ci fit savoir secrètement â son maître le lieu de sa retraite, ce dont Abou Ali fut heureux et remercia le Très-Haut, mais il lui fit dire de ne pas se montrer. Quelques jours après, il congédiait le courrier avec un présent et il lui remit une lettre dans laquelle il exposait les faits en jurant qu'il n'y avait nullement participé.

Le prince du Khorassan fut fort surpris et fit publier des lettres de grâce scellées de son sceau proclamant qu'il pardonnait à condition qu'on lui avouât le moyen par lequel le contenu de sa dépêche avait été connu. AhmeJ se jeta aux pieds du prince en s'écriant : — « Accorde-moi le pardon et je t'avouerai tout! » — Le prince donna sa promesse et Ahmed lui déclara son stratagème; Abdel Djebbâr obtint aussi

sa i^râce, mais le prince ordonna que 1 dépêche lui fûl envoyés afin de s'assure de la vériié du fait qui, à la première in:

pcciion, fut confirmée. On reconnut qu Ahmed n'avait rien exagéré et chacun ac mira U perspicacité de ce savant homm<

Le secrétaire doit toujours être aupH du prince et devancer ses désirs ; il do avoir de la mémoire et l'esprit ouver:

fidèle à ses devoirs et observateur attentii Il tiendra noie de tous les ordres donne à lui-même ou à d'auires ; il se liendr au courant des faits et gestes des membre du conseil et de tous les agenis du gou vernement. 11 s'cnquèrra de tout ce qu se passe, même de ce qui lui semblera in différent pour le moment, car il peut e.

tirer quelque profit un jour ou l'autre mais il se gardera bien de trahir ses pré occupations tant qu'il n'y sera pas con traint. En apparence, il sera indifférent la conduite du vizir -", mais, en son to inléiieur, il ne laissera rien échapper ;i doit tout observer. Il se rendra auss habile comptable. U s'exercera sans cess à la rédaction des lettres d'affaires et ad ministratives, car c'est le principal talen d'un secrétaire, mais sa qualité par excel lence est celle de retenir sa langue et d

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garder religieusement les secrets de son bienfaiteur, de l'informer de tout ce qui se passe et de n''étre ni indiscret, ni obséquieux.

Si tu peux devenir habile calligraphe et capable d'imiter les divers genres d'écriture, ce sera là un talent précieux, mais dont tu te garderas de te vanter afin de ne pas passer pour un faussaire ; tu perdrais, en ce cas, la confiance du prince, et s'il sj présentait quelque cas de contrefaçon, on pourrait te soupçonner d'en être Fauteur.

Ne contrefais aucune écriture pour une bagatelle ou pour t'amuser afin que si Toccasion se présente pour toi de le faire en vue de quelque avantage, tu ne puisses être soupçonné, car des visirs ont fait périr pour ce motif des secrétaires habiles 27.

ANECDOTE

On m'a conté qu'il était une fois un secrétaire fort réputé nommé Rebbi fils de Mothaher de Kasr ^^ qui, avait coutume de contrefaire certains documents officiels. On en avertit le prince qui se trouva dans une grande perplexité, parce qu'il ne voulait ni le faire périr à cause des services qu'il lui rendait, ni dévoiler

sa faute. Il réfléchissait au parti qu'i devait prendre quand il tomba nialade chacun vint le visiter et entre autre Rébbi qui s'assit à son chevet et, selon l coutume, s'enquit de la nature de s.

maladie, le prince lui répondit; Rébb s'informa ensuite de la tisane qui lui étaî prescrite, le prince la lui indiqua, enfir il s'informa de sa nourriture, — ■ celli dont tu uses b, — c'est-à-dire ut semblant d'alimentaiîon ^. Le secrétain comprit que son maîire était instruit di sa conduite; il jura de ne plus recommen cer et obtint son pardon.

Tu vois que la contrefaçon en éci est une grosse atlaire, évite donc de t'er rendre coupable.

Je ne puis m'étendre ici davantage su chacun des points relatifs au secrétariat se serait trop long et je me détournerai:

ainsi du but que je me propose; je m pouvais cependant garder le silence et j'a touché chacun des points principaux. S tu m'écoutes avec l'oreille du cœur, ti pourras retirer quelque profit de me; conseils, car une lumière suffît poui communiquer sa flamme à un nombn infini de bougies.

Si Dieu daigne te protéger et te perme

de t'élever da secrétariat au vizirat, il te faut d'abord connaître les conditions requises pour remplir honorablement cette charge.

NOTES DU CHAPITRE XXXïX

1 . Les fonctions du secrétariat ont, en Orient, une importance plus grande qu*en Europe; elles sont le stage ordinaire des plus hautes dignités; nous pourrions citer tel ]:>ersonnage haut placé aujourd'hui dans Tadministration persane qui a débuté par le modeste emploi de secrétaire pour la langue persane d'une légation européenne.

2. Les Orientaux en général, et particulièrement les Persans tiennent la calligraphie en grand honneur et les autographes des quelques calligraphes célèbres, tels que Mir, atteignent des prix qui égalent ceux que nous mettons aux dessins des grands peintres.

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