DU COMMANDEMENT MILITAIRE
SI lu es appelé un jour à commander une armée, pourvois tout d'abord à ses besoins de tous genres; fais, de ton côté, tout ce que tu pourras, dans son intérêt, et sollicite, en sa faveur, les grâces de ton souverain. Fais-toi surtout redouter. Applique-tci à l'étude de l'ordonnance et de la stratégie. Au jour du combat, place les ailes de ion armée sous le commandement de généraux expérimentés et dispose à l'arrière de tes ailes, afin de les bien appuyer, tes soldats et tes officiers les plus agucriis.
Si tu reconnais la faiblesse de Tenncmi, ne le méprise pas cependant et agi comme tu le ferais s'il était plus fort. N'attaque
pas imprudemment, tii^ pourrais ainsi causer la perte de ton armée! ne sois pas non plus pusillanime, car elle ne tarderait pas à se débander. Que tes armes et tes chevaux soient toujours en bon état. Ne néj;lii;e pas le service de l'espionnage ni rien de ce qui peut te renseigner sur la situation de l'ennemi, et fais faire jour et nuit de fréquentes reconnaissances.
Quand les armées seront en présence, aie la physionomie calme et souriante er l'adressant à tes soldats écrie- toi : — « Que sont donc ces chiens que nous allons culbuter en un instant ^ ! *
Ne déploie pas toutes tes forces à la fois, fais donner bataillon par bataillon ^^ régiment par régiment; appelle les généraux et les colonels par leur nom à tour de rôle en disant : - « Eh! un tel, marche avec tes hommes! — Eh! un tel, avance avec tes gens! » — Tu garderas auprès de toi ceux qui font partie de ton état- major \
Tu accorderas une récompense honorifique ou pécuniaire, ou une augmentation de solde à quiconque se distinguera par une action d'éclat, qui abattra ou blessera un ennemi ou sera lui-même blessé, qui s'emparera d'un cavalier, dun cheval ou ramènera quelque prisonnier.
Ne te préoccupe pas de t'enrichir non plus que d'intéréis mesquins si tu veux réussir; en effet, te sachant désintéressé,
les soldais seront toujours disposés à combattre et nul ne montrera de la làcheié; tu remporteras ainsi la victoire.
Si tu crois pouvoir vaincre sans le secours de Tétat-major, ne te jette pas dans la mêlée, demeure â ton poste sans prendre part à l'action, car le commandant en chef ne doit donner en personne que dans les cas extrêmes. Mais le cas échéant, n'hésite pas, combats valeureusement et que la pensée de fuir n'entre pas dans ton cœur, lutte jusqu'à la mort; celui qui ne se soucie pas de périr ne saurait être vaincu. Ne sois pas de ces capitaines dont Esdjèdi "* a dit lors de la conquête du Kharezm par sultan Mahmoud " :
— « Leur général était capable d'anéantir une armée; et tel qu'à la fin. — Il l'anéantit en effet, mais ce fut celle de son maître ».
Lorsque Tennemi prendra la fuite, ne t'acharne pas à sa poursuite, car le retour pourrait présenter certains obstacles et nul ne saurait prévoir ce qui peut arriver. Le grand Prince, mon père ^' (Dieu l'ait en sa miséricorde)! ne poursuivait jamais l'ennemi en déroute et ne permettait à aucun de ces soldats de le faire, pourtant, il n'y a pas eu plus grand homme de guerre. Sultan Mahmoud observait le même principe et ne se lança jamais contre Tennemi après la défaite,
parce que les troupes pressées pendant la retraite combattent avec acharnement et vendent chèrement leur vie.
Si Tennemi revient à la charge, n'accepte pas le combat afin de ne pas compromettre la victoire. Si tu es contraint de lutter, de même qu'avec les yeux du corps, tu aperçois un moyen d'en sortir, cherche le encore avec les yeux de Tesprit afin de t'assurer une retraite dans le cas où les choses tourneraient contre le gré de tes désirs. Pénètre-toi bien delà nécessité de suivre ce conseil que je répète ici quoique j'aie pu te le donner déjà.
Si, occupant une position peu favorable, tu en aperçois une meilleure un peu en arrière, garde-toi cependant de rétrograder, car le général qui recule d'un seul pas s'expose à être battu. Avance autant que lu le peux, mais ne recule jamais.
Conduis-toi de manièreà ce que les soldais ne jurent que par ton âme. Sois généreux à leur égard, ne leur épargne ni les récompenses honorifiques, ni les gratifications, non plus que les vivres, la boisson et les bonnes paroles. Ne mange pas une bouchée, ne vide pas une coupe qui ne leur soit communes avec toi, ce qu'on acquiert de cette façon dépasse ce que Ton ferait par l'or, Targent et les distinctions. Tiens .les hommes en bonne humeur et satisfaction. Si lu veux qu'ils ne te ménagent pas leur vie, ne sois pas avare de provisions.
Quoique toutes choses dépendent de la prescience et de la volonté divine, cependant mets en usage Jtout ce que l'intelligence pourra te suggérer de Jégitime et d'utile, après quoi remets Tissue des afiaires aux décrets du Très-Haut '^.
Si, dans sa miséricorde, Dieu t'appelle à régner, pénètre-toi des devoirs qui in combent à un souverain et gouverne avec justice afin d'obtenir le Paradis.
NOTKS DU CllAPlTRh: XLI
I. Ség é ki est! Le chien de qui est-ii? esi une locution méprisanic employé tréquemnicnt encore aujourd'hui.
2 Elém, éicndard fi action du régiment ou unité militaire qui correspond au bataillon.
3. Djomlèt cl lùnir, la troupe du commandant, que nous avons cru devoir traduire par étatmajor, quoique l'organisation de Tétai-major européen soit tout autre que celle du corps dont il est question ici et qui n'était pas régulière.