DES DEVOIRS DU SOUVERAIN
SI lu es appelé un jour à régner, sois pieux , respecte l'honneur de tes sujets ; la continence est une conséquence de la piété. En toute occasion, que la réflexion soit ton guide ; médite sincèrement avant de rien entreprendre, car un jugement sain est le premier ministre des princes. Tant que tu peux gagner du temps ne te liâte pas d'agir. Avant de t'avancer en quelque entreprise, considères en l'issue, prévois la tin avant d'engager le début. Sois modéré en toutes choses; quand tu peux user de modération, ne t'en écarte pas,
N'approuve jamais l'injustice, le prince qui la laisse commettre aura une hn dé-
sastreuse. Examine toute affaire avec Vœ'\\ lie la justice, de manière à discerner le droit de Tiniquiié, le souverain qui ne tient pas I'clmI de la justice constamment ouvert perd bientôt la notion du juste et de rinjusie.
Parle peu, mais ne parle jamais que selon la vérité. Ris rarement afin que tes serviteurs ne s'écartent pas des bornes du respect; on a dit : ce qui nuit aux princes est le manque de respect de la part de leurs sujets et l'insoumission de leurs serviteurs.
N'accorde des faveurs qu'à ceux qui en sont dignes. Aie l'extérieur imposant afin de ne pas être ridiculisé par les troupes et par le peuple. Sois fidèle à tes promesses et observe scrupuleusement tes traités, sois clément envers tes sujets mais impitoyable pour les méchants. Récompense les bons, mais sois en même temps sévère, surtout à l'égard de ton vézir *, à qui, sans aucun doute, tu ne te livreras pas entièrement et à l'opinion duquel lu ne te référeras pas tout d'abord. Prête Toreillc à tout ce qu'il te dira relativement à une personne, ou à sa manière d'envisager une affaire quelconque, mais ne te range pas aussitôt à son avis; réponds évasivement, allègue que tu dois réfléchir et que, plus lard, tu lui feras connaître ta volonté; cependant, enquierstoi du sujet en question afin de l'assurer si le
vézir agît en vue de tes intérêts ou bien en vue des siens; après amples informations, prononce selon le cas; en agissant ainsi, ton vézir ne pourra te soupçonner de faiblesse et n'essaiera pas de le dominer.
Quand tu auras confié le pouvoir à un de tes serviteurs, confie le lui tout entier afin de ne pas entraver la marche des affaires. Quelque soit ton âge, choisis pour vézir un homme d^un âge avancé, ne confie pas cette charge à un jeune homme, parce que, dit le poète :
— a Le général d'armée ne peut être qu'un vieillard. »
Si tu es âgé, il serait malséant d'avoir un jeune homme pour conseiller; si, au contraire tu es jeune, le feu de ta jeunesse se joignant au feu de celle de ton vézir, ne tardera pas à incendier le royaume.
Le vézir doit être d'extérieur agréable, d'un âge respectable, ou tout au moins mûr, jouir de la plénitude de ses facultés corporelles, être de haute stature et d'un certain embonpoint, car un vézir chétil", de petite taille et à la barbe noire n'inspire aucun respect; à la vérité, un vézir doit porter une longue barbe.
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On m'a conté que le sultan Thoghroul
Bcg * voului confier le vczirat à un des hommes letirés du Khoras.'^àn ; les gens chaitîcsde cette mission, tirent choix d'un savant dont la barbe large et bien fournie dépassait la ceinture, et lui communiquèrent Tordre du sultan en lui disant qu'ils le choisissaient pour vézir et lui contiaient l'administration de la province attendu qu'ils ne connaissaient personne qui en fût plus digne. — « Dites au Maître de rUnivcrs '-^^ repondit le savant, (que Dieu lui accorde mille années d existence !1 que le vézirat requiert des qualités multiples; or, je n'en possède nulle autre que ma barbe et mon Seigneur ne retirera pas grand honneur de cet appendice de son serviteur qui prie sans cesse pour lui, ainsi donc quMl confie cette charge à un autre plus méritant *. »
Favorise tes parents et tes proches, accorde leur des traitements, mais ne confie aucune fonction à ceux de ton vézir, car il ne faut pas, tout d'abord, mettre la graisse sous le nez du chat; en etfet, le vézir ne pourra êiic impartial envers les siens ni les punir en vue de tes intérêts; d'autre part, ceux-ci forts de Tappui de leur parent, commettront mille injustices dont un étranger n'oserait pas commettre la centième partie et le vézir les excusera pour ce qu'il ne saurait pardonner à tout autre.
N'épargne pas les voleurs et ne pardonne jamais à un meurtrier, car si lu fais grâce à celui qui a mérité la mort, le sang qu'il a versé criera contre toi au jour de la résurrection ; en outre, en ne te montrant pas sévère, tu encouragerais les criminels.
Sois clément à l'égard de tes serviteurs et garde les contre les méchants ; le souverain est un pasteur dont le peuple est le troupeau; si le berger ne prend pas soin de ses brebis et ne les préserve pas de l'atteinte des bétes fauves, elles périront en peu de temps.
Si tu découvres qu'un de tes serviteurs s'est rendu coupable de quelque injustice, ne te fie plus à lui, mais n'hésite pas à lui confier quelque service où il peut t'étre utile, il se pourra que le bénéfice qu'il retirera de ce service joint au profit illicite qu'il aura fait suffise pour qu'il vive honnêtement dans la suite ^.
Ne confie aucune lonclion qu'à celui qui est capable de s'en acquitter; rappelletoi que chacun a ses aptitudes particulières, aussi ne distribue les emplois que selon le mérite; de tel qui ne saurait être qu'étendcur de tapis *^, tu ne feras pas un sommelier ; de celui qui est propre à être sommelier, tu ne feras pas un trésorier; d'un bon trésorier, tu ne feras pas un chambellan; car on ne peut confier tout emploi au premier venu, ainsi qu'on Ta
dit : — « A tout emploi, il faut un homme spécial". > — En agissant de cette manière, tu seras à Tabri de la critique et ton service ne souffrira pas. En effet, un serviteur incapable n'avouera pas son ii;norance, il ne s''occupera que de ses intérêts particuliers au détriment du service , n'emploie donc que des hommes à la hauteur de leurs fonctions afin d'être libre de soucis, comme le dit le poète I
— a Nous demandons à Dieu de te faire la grâce,
— De ne confier tes affaires qu'à des hommes capables. »
Cependant, si tu désires favoriser ou distinguer quelqu'un de tes serviteurs, tu peux le faire sans l'investir d'aucune fonction publique, tu peux le combler d'honneurs et de biens sans l'appeler à un service dont il ne saurait s'acquitter et sans donner ainsi une preuve de ton peu de jugement.
Ne souffre jamais qu'on méprise tes ordres, ce serait laisser mépriser ta personne ; Tobéissance au prince est la base de la paix et de la sécurité du royaume et ce qui distingue le monarque de ses sujets, c'est que le premier doit commander et les seconds doivent obéir.
On m'a conté qu'un certain Aboul Feradj de Bost ^ un des serviteurs de ton aïeul, sultan Mahmoud étant gouverneur de Nessà et de Bâverd ^, fit un jour saisir un bourgeois de la première de ces villes, lui extorqua une grosse somme, lui confisqua ses biens, lui enleva tout ce qu'il possédait et le fit jeter en prison. Ce malheureux parvint à s'échapper et à gagner Ghaznîne où, le jour assigné pour la présentation des requêtes, il porta plainte contre le gouverneur. Le sultan lui ayant octroyé un rescrit royal, il retourna dans son pays et le présenta à Aboul Ferâdj qui, supposant que cet homme ne pourrait aisément se rendre de nouveau à la capitale, ne fit aucun cas de l'ordre du prince. Cependant le bourgeois trouva le moyen de refaire le voyage et s'arrêta sur le chemin que suivait Mahmoud en sortant du jardin Piroùzi ^^; il se mita crier, réclamant justice contre le gouverneur de Nessa ; le sultan lui dit qu'il lui ferait délivrer de nouveaux ordres. -— « J'ai déjà porté plainte une fois, s'écria le malheureux, le sultan m'a délivré un rescrit que, de retour chez moi, j'ai présenté à Aboul Ferâdj qui n'y a point obéi. » —
Probablement préoccupé de quelque affaire, Mahmoud se contenia de répondre : --- * Mon devoir est de donner des ordres, si on n\v obéit pas, il ne le reste qu'à te couvrir la tête ae poussière *^ ! — « Seit;ncur, répliqua le plaignant, parce que le représentant de ton autoiiié contrevient à ta volonté est ce à moi de me couvrir la tête de poussière? » — J'ai tort, en effet, repartit le sultan, ce n'est pas à loi, mais bien à moi qu'il appartient d'être afili^é. » — Et il expédia sur le champ aux autorités du pays deux agents adroits avec Tordre formel de recouvrer les biens du bourgeois, de les lui restituer, de mettre au gibet le gouverneur en lui suspendant au col le rescrit royal et de faire publier que tel est le châtiment réservé à quiconque méprisera les ordres de son souverain. Dans la suite, personne n'osa désobéir, les volontés du prince furent exécutées et le royaume jouit de la plus grande sécurité.
ANECDOTE
On m'a encore conté qu'à l'époque à laquelle ton oncle maternel, le sultan Massoud ^^ monta sur le trône, c'était un prince d'une bravoure et d'un courage
incontestables, mais peu capable de gouverner; il était surtout très adonné aux femmes et celte passiou lui faisait consumer vainement son temps et abandonner Tadministraiion de ses Etats, les troupes et les fonctionnaires enhardis par sa conduite prirent l'habitude de la désobéissance et ne s'*occupèient plus des affaires du royaume.
Un jour une femme de Rébât Feravè ^^ opprimée par le gouverneur porta plainte contre lui au sultan qui lui délivra un rescrit auquel le gouverneur, pensant que la plaignante ne retournerait pas à Ghaznine, ne prêta aucune attention. Cependant cette femme se présenta de nouveau devant Massoud qui lui remit un second rescrit, mais elle le refusa en disant que le premier était resté sans effet. — « Eh !
que puis-je faire, s'écria le sultan si l'on ne m'obéit pas? » — Ce que tu peux faire, répondit-elle, c'est de gouverner de façon à ce que les ordres soient exécutés, sinon, remets le pouvoir à un autre et livre- toi à tes plaisirs, de la sorte les serviteurs de Dieu ** ne seront pas victimes de l'injustice et de l'arbitraire. » — Massoud, confus, fit rendre justice à la plaignante, et mettre à mort le gouverneur de Rébât, puis, secouant sa nonchalance, il gouverna dans la suite de manière à ce que nul n'osa plus désobéir.
Un prince qui ne sait pas inspirer la soumission est indii^ne de régner ; de même qu'il existe une grande distance entre ses sujets et lui, il doit encore se distinguer par sa fermeté. La bonne administration d'un Etat dépend de Texécution des ordres du prince, qui ne s'obtient que par une volonté bien arrêtée.
Un souverain ne saurait exiger trop sévèrement la soumission à ses décrets, c''est le seul moyen d'assurer la marche régulière des arïaires.
Ne laisse pas Tarmée opprimer le peuple, aucun royaume ne peut prospérer sans agriculture; occupe-toi donc autant des besoins de la population que de ceux des soldats; le prince est comme le soleil qui ne peut luire sur les uns sans projeter aussi ses rayons sur les autres; on peut tout à la fois inculquer au peuple du respect pour J 'armée et faire de celle ci la protectrice de la nation; les revenus publics sont fournis par Tagriculture qui ne peut prospérer que sous un gouvernement juste.
N'encourage pas les hommes improbes; les dynasties justes sont durables, tandis que celles des princes iniques sont promptement anéanties; de la justice naît la prospérité, l'injustice n'engendre que la ruine; la justice est lente, mais ce qui est fondé sur elle est durable, par Tiniquité on obtient des résultats plus prompts,
mais éphémères. Les sages ont dit avec raison que la source de la prospérité et de la sécurité de Tunivcrs est dans le cœur d'un prince équitable et que celle de la ruine et de la désolation est dans l'esprit d'un oppresseur.
Ne souffre pas que Ton opprime les serviteurs de Dieu. Ne vis pas dans la retraite, car si tu fuis le peuple et ton armée, ils ne tarderont pas à s'éloigner de toi ; veille à leurs intérêts et à leur maintien, car toute négligence à leur égard ne profiterait qu'à tes ennemis.
Ne compose pas ton armée d'hommes d'une même race ou cj'un même pays, autrement tu te ferais leur esclave, et ton autorité en serait ébranlée, parce que, étant tous animés des mêmes sentiments, tu ne saurais maintenir les uns au moyen des autres, tandis qu'au contraire une armée composée de soldats de race et de pays divers est facile à manier en opposant les uns aux autres ses différents éléments; de plus, se redoutant mutuellement, les soldats n'oseront pas désobéir et tu seras ainsi plus sûrement écouté.
Ton aïeul. Sultan Mahmoud, avait quatre mille gardes turcs de Sera ^^ et quatre mille Indiens, ils les mettait sans cesse en suspicion les uns contre les autres de manière que, par suite de leur défiance mutuelle, tous lui étaient soumis.
Fais à tes soldats de frcqucnlcs distri-
butions de vivres et de boissons; accordeleur des récompenses honorifiques et pécuniaires atin de les encourager.
Lorsque lu accorderas une récompense minime, ne le fais pas en public, mais envoie-la en particulier par l'entremise de quelqu'un de ton entourage afin qu^on ne s'aperçoive pas de la parcimonie qui ne saurait être digne d'un prince.
J^ai passé huit années à Ghaznine dans l'intimité du sultan bien-aimé ^^. Je n'ai jamais vu chez lui se produire l'un de ces trois faits : jamais il n^a donné à qui cjue ce fût et publiquement une gratification inférieure à deux cents dinars i^, il se contentait, en tout cas, de la faire remettre au destinataire par l'entremise d'un tiers ou par brevet ^^; je ne Tai jamais vu rire de manière à découvrir ses dents; enfin quelque fût son irritation, je ne l'ai jamais entendu adresser à quelqu'un une parole qui pût blesser Thonneur. On dit que les empereurs byzantins observent autant de dignité; en outre, il existe chez eux une coutume inconnue aux princes arabes ou persans; s'il arrive qu'un individu a été frappé par le souverain, il n'est plus permis à nul autre de lever la main sur lui, parce que, dit-on, celui que le prince a touché ne saurait plus l'être que par un homme d^un rang au moins égal ^^. Mais je reviens à mon sujet.
Je ne saurais, il est vrai, t'engager à