DE FAM1LI-F
— Frère, s'écria-t-il, voici tantôt iiuit jours que nous sommes ici. En descendant a l'iiôlcl, ton premier soin, je le sais, a été de rendre compte de notre voyage a notre père; mais tu ne l'as point encore informé de l'exécution de ses volontés, et je crois que lu ne dois point tarder davantage à le faire.
— C'est aussi mon avis, dit Enguerrand d'un air fort dégagé, el mon intention est d'écrire tout a l'heure.
— Eh hion ! alors il faudrait songer à porter les lettres dont nous sommes chargés.
198 LE CAUET
— Oh! c'est déjà fait.
— Comment?
— Oui, je me suis présenté moi-même, ce malin, à l'hôtel de M. le prince de ***.
— Et tu as été admis en sa présence?
— Non pas; mais j'ai laissé la lellre entre les mains de son secrétaire, en demandant une audience.
— Alors, reprit Antoine, qui ne put réprimer uii profond soupir, il faut qu'a mon
DJi ITAMILLE 199
tour je me rende chez M. le grand aumônier.
— C'est inutile, je me suis acquitté de ce soin.
Et comme Antoine ouvrait de grands yeux pleins de stupéfaction, Enguerrand ajouta :
— Oui, j'ai vu Sa Grandeuren personne qui m'a parfaitement reçu, et qui m'a fait l'honneur de m'engager h dîner pour demain.
— Je ne comprends pas, balbutia Antoine, de plus em plus surpris.
—Tu coaipreudras niieiix lout a l'heure, dit Enguerraiul en mellanl la main a un cordon de sonnelle qu'il agita vivement.
Un domcstiquf de riiôfcl entra.
— Vous pouvez, s'écria le jeune héritier de la maison de Beuvron-Hanteroche, introduire rtiomme que j'ai amené avec moi.
— Quel est cet homme? murmura le pauvre cadet, littéralement abasourdi.
— Cet homme est tout simplement, ainsi qu'il s'appelle lui-même, un tailleur pour le civil et le luihtaire. N'avons nous pas
DE FA.\in,LI£ 201
l)esoin de conunander nos vêleraenls? Tu ne penses a rien, toi, en la qualité de cadet. Moi, comme aine, il faut bien que je pense à tout. Allons, mon ami, ajoula-t-ii en se tournant vers le tailleur qu'on venait d'introduire, faites votre office et preneznous mesure, h monsieur et k moi, pour les deux vêlements quejevous ai commandés.
— Par lequel de ces deux messieurs aurai-je l'honneur de commencer? dit le tailleur en artiste qui sait son monde, et avec un accent tudesque des plus prononcés, car, en 1814, les tailleurs et les boltiers en vogue étaient tous Allemands.
— Eh! mais, reprit i^nguerrand, nous
â02 LE CADET
sommes ireres, monsieur et moi; ce sera comme vous voudrez.
— Oh! monsieur, repartit vivement le tailleur en se dirigeant du côté d'Antoine, vous savez que l'aine doit passer avant le cadet. Je vais donc commencer par monsieur votre frère.
— A merveille! dit Enguerrand, qui, se penchant a l'oreille de sou frère, ajouta tout bas : lu vois que je ne le lui fais pas dire.
Antoine allait protesler, mais Enguerrand reprit d'un ton fort absolu:
DIÎ FAMILLii; 203
— Je le veux ; ne nie dois-tu pas obéissance?
Dès que le tailleur eut accompli sa double opération, Enguerrand le congédia en lui disant:
— Ainsi, c'est bien entendu, n'est-ce pas, deux uniformes complets, l'un de gendarme de la garde, l'autre de... séminariste, tout ce qu'il jade plus beau et de plus soigné, pour demain à midi ! On passera la nuit dans voire atelier, mais nous paierons en conséquence et argent comptant. Nous sommes les lils du marquis de Beuvron-Hauteroche, cela doit vous suffire,
204 F.!. CADILT
et si nous sommes salisfaits de vous, vous avez deux clients de plus.
L i-dessus, le tailleur s'inclina profondémentavec une grimace moitié souriante, Dioilié respectueuse, qui en disait plus encore qu'elle n'était grosse ; puis il se retira en marchant à reculons, voyant bien qu'il avait affaire a de jeunes seigneurs de haute et vieille souche.
— Ah çk ! s'écria Antoine, au moment où la porte se fermait, mon cher Enguerraiid, tu vus m'expliquer, j espère, à présent, ce que cela veut dire?
— Cela veut dire, mon cher Antoine,
Di: FAMiLLi: 205
que j'entre au séminRire et que lu me remplaces dans les gardes du roi.
— Oh ! je l'en supplie, frère, ne me plaisante pas! je suis déjà si malheureux !
— C'est justement parce qu«", je ne veux pas que tu sois malheureux que j'exécute un projet que je t'ai déjà annoncé. Oii ! il n'y a plus à s'en dédire, maintenant, puisque j'ai vu M. le grand-aumônier, et que je dîne chez lui demain avec le directeur du séminaire de Sainl-Sulpice.
— Mais l'accomplissement de ce projet est impossible, tu le sais bien.
t06 LE CAiiET
— D'abord, le mot impossible n'a jamais été français, que je sache, et encore moins gentilhomme. Ensuite, pourquoi m'empêcher d'entrer au séminaire, si telle est ma vocation ? J'ai mis dans ma tête de devenir cardinal. Ih bien! c'est beaucoup plus aisé pour un Beuvron-iîauteroche que de devenir seulement colonel, maintenant que l'Europe est en paix. En ma qualité d'aîné de la famille, j'ai de l'ambition, moi. Quoi de plus naturel?
— Mais notre père ne consentira jamais!
— Halle-la! Que veut notre père? Que
DE FAMILLE fO]
son nom soit représenté dans l'armée, fit dans l'Église. Il le sera et très bien.
— iMais tu n'ignores pas, cher Enguerrand, que de temps immémorial c'est l'aîné de notre maison qui porte i'épée.
— Eh bien ! il portera la crosse. Tout change en ce monde, ii faut bien changer un peu. C'est d'aiileurs aussi un emblème du commandement.
— '^'ais telle n'est pas l'intention de notre père.
— Laisse-moi le soin de l'en faire changer.
— Un dernier mot, et ce mot te touchera, frère, j'en suis sûr, plus que tout le reste : notre père est arrivé à un âge où les émotions pénibles sont t)ien à redouter, surtout eu égard à l'affaiblissement de sa santé. Songe aux impressions qu'il éprouvera en apprenant que ses volontés ont été mécounues.Unepareilie nouvelle peut le mettre au tombeau.
— C'est la seule considération qui me touche. Aussi, je ne veux point brusquer les choses, et je me charge de le préparer de mon mieux h une détermination que ton affection aveugle, injuste même, je le sens, dans ce qu'elle a d'exclusif pour moi, admettra parfaitement à la longue. Sois
DE FAMJLLK 209
tranquille, fière, je prends tout sur moi.
— Ah! cher Enguerrand, tu as beau dire, je frémisensongeantaux conséquences d'une pareille incartade. Songe donc que toi-même tu seras le premier a t'en repentir.
— Peut-être oui, peut-être non. Mais qu'importe? Je ne me marie pas avec la soutane ; si Je ne puis m'y faire, eh bien ! j'aurai encore moins de peine k m'en débarrasser que d'une maîtresse, et la maison du roi est comme la maison du bon Dieu : elle sera toujours ouverte k un Beuvron-Hauteroche.
— Frère, ta (eiulrosse est irîgéniouse
âlO LE CAPET
pour nie rassurer; mais je sens que j'ai tort de me laisser tenter et qu'il m'en arrivera malheur.
— Allons donci c'est bonheur que lu veux dire. Tu oublies qu'un amoureux ne peut faire qu'un mauvais prêtre, tandis que moi, j'aime trop toutes les femmes pour en venir jamais à être amoureux d'une seule.
i\mou eux ! soit; mais amoureux sans
espoir !
— Je ne crois pas a l'amoursans espoir, enlends-lu biiMi ? Cela no se voit plus,
mèoie dans les romans. Ou ne fait pas de feu sans uu combustible quelconque, que diable !
- Mais re!rouverai-je jamais celle que j'aime ?
— Belle question! Penses -tu qu'une jeune fille qui voyage dans une magnifique berline armoriée comme celle que nous avons rencontrée sur la route, puisse habiter ailleurs qu-e dans la capitale? Cela posé, j'ai entendu dire qu'il n'y avait à Paris que deux quartiers habités par la noblesse, le faubourg Saint-Germain elle Marais ; le premier pour les riches, le se-
il 2 LE Cadet
c^ml j)Oiir ceux qui ont éprouvé quelques revers. La berline u'uuliquaul aucun revers, i\ y d loul lieu de supposer que la dulcinée habile le nol)le faubourg, c'esla-dire l'espace qui s'étend sur la rive gauche de la Seine en Ire les Invalides el l'O- (léon. ^^"--^iâ
— C'esl uji espace bien considérable, aulanl qu'il m'a semblé dans une de nos promenades.
— D'accord ; mais la population n'y est pas aussi pressée que sur les autres points de Paris. D'ailleurs, pour faciliter les recherches, je vais l'indiquer un moyen
1)K FAMILLV. 213
presque infaillible : a l'époque de l'année oîi nous sommes, en automne, une jeune fille de la noblesse doil aller à l'église ou au théâtre, peut-être bien a l'un et a l'autre. De là, un plan de stratégie tout tracé pour toi. Le matin, il faut parcourir toutes les églises du faubourg Saint-Germain. C'est très bon pour la santé. Le soir, pour le plaisir, tu visiteras successivement les deux ou trois théâtres où se rend le beau monde, la Comédie-Française, l'Opéra et les Bouffes. Je veux perdre mon nom et mon droit d'aînesse par dessus le marché, si, au bout de huit jours, tu n'as pas retrouvé la belle.
•--Ta confiance me gagne^ mon cher
âl4 LE CADET
Enguerrand : mais ai-je bien besoin d'un uniforme de la maison du roi pour me livrer B mes recherches?
— Certainement. Songe donc qu'on ne l'a vu encore qu'en costume de chasseur, et de chasseur des montagnes pnr-dessus le marché, ce qui n'est pas précisément le costume des gens du bel air. Si tu n'as pas déplu sous cet accoutrement, on va raffoler de toi sous l'uniforme. C'est clair comme le jour; et puis, comme disait notre gouverneur, Mars et Vénus ont toujours été d'intelligence.
— Cet uniforme, je n'ai pas encore le droil de le porter.
DE FV.MILLK 2^3
— Tu l'auras bientôt.
Au même iustanl, comme si tout eût conspiré pour vaincre les derniers scrupules d'Antoine, ia porte s'ouvrit, et l'on vit paraître sur le seuil, guidé par un domestique de i'iiôtel, un grand gaillard de cinq pieds six pouces (vieux style) pour le moins, maigre, sec, la peau tannée et presque passée a l'état de parchemin. Ce nouveau venu, qui pouvait bien avoir atteint la cinquantaine!, quoique sa maigreur même lui prêlâlun certain air de jeunesse, était vêtu de l'unifornie traditionnel des gendarmes de la garde, en drap rouge, galonné a la Bourgogne, avec parements, collet et retroussis de velours noir, passemenlés d'or fin; de grandes bottes a l'é-
216 m: cadlt
cujère venaient rehausser encore sa haiile slature. [1 tenait k Ja main un cigare allumé, ce qui, parfaitement reçu à noire époque, constituait, il y a quarante ans, une haute norveaulé. Il s'inclina successivemcnl, avec beaucoup de solennité, devant chacun des deux jeunes gens, puis, s'asseyant en Face d'eux, suivant leur invitation, il s'écria avec un accent dans lequel il eût été difficile de distinguer lequel l'emportait précisément du provençal ou du hollandais:
— Messieurs, lequel de vous deux est M. de Beuvron-Hauteroche?
MonsieuT*; répondit Enguerrand^ Vun
Di: FAMILLli 217
et l'aulre nous avons l'honneur de porler ce nom.
— Ah ! très bien. Lequel alors entre aux gendarmes de la garde ?
— C'est mon frère que voici, repartit Engvierrand avec vivacité.
Ali ! 1res bien.
Jci le nouveau venu crut devoir faire une pause, pendant la durée de laquelle SCS yeux se portèrent alternativement sur îe cigare qu iltenait entre ses doigts et sur
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ses interlocuteurs, puis il reprit avec une imperturbable i2^ravilé :
— Le tabac ne vous incouimode pas, messieurs ?
— Nullement.
— Alors je vous demanderai la permission de rester allumé.
— Comme il vous plaira.
Une satisfa( lion très visible se peignit sur les traits lonp:s et osseux du gendarme de la garcip, qui s'empressa do porter son
DK FAMILLE 219
ci,2'are a ses lèvres, al (jui, après l'avoir aspiré briiyaniment, laissa échapper de sa !);)uche trois ou quatre bouffées de fumée combinées avec un art iutiîii. Celle opéralion préliminaire accomplie, il reprit len- Icment :
— Messieurs, je vous ai demandé vos noms, et je vous prie de m'excuser si je n'ai pas commencé, comme c'était mon devoir, par vous décliner le mien. On me nomme Saint-Andéoî le jeune, pour vous servir....
MM. de Beuvron ne purent s'empêcher d'échanjxer un regnrd de surprise ov en-
220 L.. CADLT
tendant leur interlocuteur s'appliquer une qualification qui concordait assez mal avec son physique avarié et ses cheveux gris. Celui-lui, sans s'en apercevoir, porta de nouveau son cigare à sa bouche, puis il continua :
— ï^e chevalier de Saint-Andéol, si vous voulez, fils puîné du baron de Sainl-Andéol, en son vivant, cornette aux gendarmes de la garde, et ancien compagnon d'armes et d'émigralion de M. le marquis de Beuvron-Hauteroche, votre père sans doute, messieurs.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent, et Saint-Andéol le jeune, ou le chevalîer, s&
I)]î FAMILLE 2'M
mil gravement à fumer son cigare, pendant qu'Enguerrand murmurait entre ses dents :
— Ah çà ! voila un plaisant original!
Qu'est-ce qu'il veut de nous ?
~ Messieurs, reprit au bout de quelque temps le nouveau venu en tirant un portefeuille de sa poche, me ferez-vous l'honneur d'accepter de moi chacun un cigare? C'est du pur havane.
— Merci, monsieur, nous ne fumons
pas.
— Ah ! s'exclama Saint-Andéol avec
ttt ' LE CADLT
une slupéfaclioii prolonde: se niellant en devoir d'allumer un nouveau cigare en remplacenienl de celui qu'il lenail entre ses doigts eî qui était iort avancé, il ajouta, comme s'il se parlait k lui-même et avec un accent de commiséi'ation vraiment comi(|ue: — Tant pis pour eux! tant pis pour eus. !
— Monsieur, dit enfin linguerrand , dont la patience n'était pas précisément le caractère distinclif , nous attendons , mon frère et moi, qu'il vous plaisede nous faire connaître l'objet de votre visite.
— Écoutez -moi, messieurs, répondit Sainl-Andéol avec une imperturbable gra-
Di: FAMlLLi:
\i(é. j'ai conlract?' l'iiabitude (ie fumer tous les jours quatre cigares avant de me livrer aux. douceurs de la conversation, et je crains les écarts du régime.
— Alors, reprit Knguerrand, vous nous permettrez sans doute d'aller faire un tour de promenade en attendant la fin du quatrième cigare.
— C'est fait, dit froidement le nouveau venu en jetant le bout de son cigare, qu'il écrasa sous le talon de sa botte et en attachant sur le cigare qu'il avait allumé pour le remplacer un regard plein de carresse. MainIcnanI, s'ccria-t-il, changeant soudain
LE C.OKT
de ton et se tournant du côté d'Antoine, Die voici k vos ordres, mon camarade, car vous vous l'êtes dès ce moment, et je suis chargé de vous remettre votre brevet.
En parlant ainsi, Saiut-Andéol tira de sa poche un pli scellé d'un ^^rand cachet de cire rouge aux armes de France, qu'il déposa entre les mains d'Antoine, puis il ajouta :
— En même temps je viens au nom de monseigneur le princede***, capilaine-lieulenant de la compagnie des gendarmes de la garde, oîi j'ai l'honneur de servir moimême en qualité de brigadier, vous inviter b dîner pour demain. Monseigneur m'a
l)h FAMILLE 225
commando de vous dire 1res expressément (|u'il aurait grand plaisir h rei evoir le ûls d'un de ses anciens con-pa^'^cions. Puis-je annoncer à monseiji;neiir votre acceptalion?
— Certainemenl ! certainement, s'écria F^nguerrand , voyant qu'Antoine restait muet et interdit, mon frère reçoit avecune profonde ri'connaissance le brevet et l'invitation dont vous êtes porteur, monsieur lo chevalier. N'es-tce pas, Antoine? Mais parle donc !
— Veuillez offrir h monseigneur mes remercimenls, halbiitia le jeune homme ébahi.
Biij Li. CAI)l:T
Monseiiifi^Mir ignorait, reparlil Saiht- Andéol, que vous eussiez un frère cadet. Sans cela il eût sans doule invité l'un et l'autre de messieurs de Beuvron Hauteroche.
-— Mille grâces, uionsieur, répondit Enguerrand; je suis îuol-même invité à diner chez monseigneur le j^rand aumônier.
- Ah ! monsieur veut être d'Ëglise?
~ Ma loi ! oui, monsieur, j'en serai bientôt, s'il plaît à Dieu.
■— Bol état! monsieur, bel état! Après
DE famii.li: ââ7
celui <ie arendarme de la garde, il n'v pas plus beau. Tel que vous me voyez, j'ai eu deux fois la fantaisie d'entrer dans les ordres. La première fois, c'était en 1775, au mois de décembre; j'étais enfant alors, et le roi venait de suprirner la compa£i:nie des gendarmes de la garde, dont mon père était cornette, et où je devais entrer moimême, (leia me fit un grand chagrin ; mais quelques années après , j'éîais devenu homme, j'avais cliangé d'idée, et j'entrais aux. gardes du corps. Plus tard, quand la Piévolulion est venue et qu'il nous a fallu émigrer, me trouvant en Hollande, qui n'est pas un pays très gai, j'ai pensé de nouveau à prendre la soutane ; mais j'ai du y renoncer, parce qu'il m'a été déclaré qu'il me serait interdit de fumer. Or, c'est
^28 LE CADï.T
une habitude que j'avais coiitraclée pour aie désennuyer sous ce vilain cie! brumeux qui rappelle si peu celui de noire i)i'lle Provence (les Sainl-Andéol sont de Provence, vous lesavez). el celle habitude est devenue pour luoi une seconde nature. Quand je n'ai pas fumé dans la matinée mes ({uaîre cis^ares, impossible de prononcer une parole, j'ai la lan«^ue comu!:'! paralysée. Je ne suis plus Provençal, je deviens Hollandais.
— Il n'y paraît plus à présent, dit En-
guerrand.
— Vous trouvez, monsieur !'i'])bé?...
Di: famIlle 229
— L'abhé ! murmura Euguerraud ; que dites vous la ? je ne suis pas même sousdiacre.
— Qu'importe? moi, d'abord, je vous considère comme tel, et puis, avec le nom que vous portez, on va vile.
— Merci de l'horoscope, et va pour abbé !
— Ah çii ! Miou cani<;ra(ie. reprit le briirc-^tiior des iiendannes de la garde en tei>. • (lant laniiiièrement la -iuiin au taciturne Antoine, vous me sem!)l(^z d'un caractère un peu moii.s {:ai que votre frère l'abbé.
230 LE CADtT
Eh bien! je gage que quand vous aurez fumé une douzaine de cigares, vous serez le boute-en-train de la compagnie. Si vous saviez comme c'est agréable!... Avant deux ans d'ici, quiconque ne fumera pas le cigare en France ne sera pas gentilhomme, et ceux qui ne fumeront pas la pipe ne seront pas des hommes : c'est moi qui vous le dis. Il n'y aura que les abbés et les femmes qui seront sevrés de ce doux passe-temps. Et encore les filles d'Eve voudront mordre k la pomme, aussi vrai que je m'appelle Saint -Aniéol le jeune.
— Oui-da! s'écria Enguerrand ; alors, mon gentilhomme, deux cigares, s'il vous plaît, pour mou frère pI pour moi!
DE F.A.Mil.LK 231
— Tourhez là, l'abbé! vous êtes un bon diable, el venez à moi que je vous allume... Y sommes-nous?.., Bravo ! on dirait que vous avez fuméloule voire vie.A voire tour, •non camarade!. ..allons! c'est moins bien, et vous avez tort de tousser ; mais vous vous y ferez à la longue, croyez- moi. et voila deux élèves qui me CeronI honneur.
IJj dessus 11 y eut une pause, pendant la durée de laquelle Saint-Andérd et ses deu\ élèves, comme il les appelait, s'enfumèrent réciproqueijjenl de leur mieux, si bien qu'au bout de quelques instants l'atmosphère de la chambre était devenue si épaisse qu'on entrevoyait à peine la silhou<Ule des trois fumonrs. Cependant le
23^ Li: CADi r
cigare d'Anloine ne larda pas as'éleintlre, el celui-ci profita de cel incident pour s'en aller ouvrir une fenêtre; ce que voyant le brigadier des gendarmes de la garde haussa les épaules en disant :
— Décidémenl.j'auraidela peine h vous former , mon camarade ; mais , peste ! V )lre cadet promet d'être avant peu de première force. Tudieu ! avec son physique (ie femmelette, qu(d gaillard ! Seulement il n'est pas très patient po'.ir v,n abbé, à ce qu'il m'a semblé. Mais bah! le ci;^are donne paliencp, voyez-vous, de même qu'il donne la tempérance, la sagesse, la résignation, la discrétion, toutes les vertus, en :n n)Ol....
DK FA.MILi.E
— Vous voulez (lire toutes les vertus qui n'erï sont pas, interrompit Enguermnd, qui projeta en inème temps une bouffée de tabac au visage de Sainl-Ândéoi.
Celui-ci n'y prit pas garde, tant une fois lancé il était disposé à se griser avec ses propres paroles.
— Oui, messieurs, continua-l-il, avec le ciiîare on j»euf se pnsser de tout : de vin, de jeu, de femmes, d'ariienl même; car l'argent est le métal qui représente toutes ces jouissances. A ce compte, faites-moi l'amitié de me dire si le cigare n'est j)as indispensable h un cadet de faniille.
234 Li: cai)i:t
— Je vais en acheler une proî'ision, dit Enguerrand.
— Vous plaisantez, rald>p, reparlif Saiul- Androl ; mais pensez-vous que ce soit inutile aux aînés? Vous auriez tDrt. Tenez, mon frère le baron a eu bien de la peine de s'habituer au cigare pendant l'émigration ; mais il s'y est fait a la longue, et lorsqu'il aura, en sa qualité d'aîné, épousé notre cousine Dorothée Van Graken, fille unique de l'amiral Van Graken, rien ne manquera a son bonheur; d'abord parce qu'il pourra passer d< s heures fort agréables avec son beau-père, qui ne parle jamais et (\\}'\ fume toujours ; ensuite parce qu'il pourra ov.blier, on fumant îci-méme,
DE FA MI lu: 23o
que sa femme est fort laide, un tant soit peu mûre, et très bossue.
— Tu vois, mon pauvre Antoine, inlerroDîpit Engut'rrand, que tout n'est pas bénéiice daus le rôle d'aine d> (amiile. .
— Oh! non pas, certes, reprit Saint- Andéol : aussi mosi frère, pour retarder un peu son bonheur, prolonge un voya^^e qu'il fait en ce moment dans les Irides ; mais il faudra bien qu'il en reviemie im jour ou l'autre. D'ailleurs, ma cousine est j)uissamment riche, cela le dédommagera.
C'est éjial, dit Encuerrand, laide,
^ -^v lî: cvukt
âgée et bossue ! il faut biei: des cens et bien des cigares pour dédommager d'une pareille trinité d'attributs. C'est un homme eulerré que votre frère, monsieur de Saint- Andéol ; en revanche, vous pourrez faire inscrire sur sa tombe l6 vers de Corneille :
a Que vouliez-vous qu'il fil contre trois? »
—Ouais! monsieur l'abbé, repartit Saint- Andéol, m'est avis que vous préférez les femmes jolies, jeunes el bien faites.
Pourquoi non?
IJE FAMir.LK 237
— El vous vous croyez de la vocation pour être d'église?
— Gerlaineiiient. Voulez-vous que je vous chaule vêpres, monsieur le brigadier? Vous allez voir...
— .îe vous en dispense; il faut que je m'en aille a la parade. Voulez-vous ni'accompagner, mon camarade? je vous présenterai.
— Il n'aura son unilorme que demain répondit Enguerrand.
— A demain donc! A propos, vous avez
%^b . Ll. CADET
sans doute un parrain, iiour enlrer dans les gendarmes de la garde?
— Mais, halhutia Anloine, pas encore...
— Eb bien ! pour peu que cela vous soil agrs'able, je me charge de vous en servir; en (iuali[é de fiis d'un ancien compagnon d'armes de M. le marquis de Beuvron, je réclaiiie la prélérence.
— Et nous vous IV.ccordons de grand cœur, dit Enguerrand.
— Déplus, je me mets enlitToment à votre disposition pour tout ce qui con-
cerne noire éUiï : (iu(*ls, repas, intrigues d'aaiour, pères, usans ou créanciors à battre ou a éconduiie. Depuis tantôt trente ans que j'ai l'honneur de faire partie de la Qiaison militaire liu roi (on voit que Saint Andéol, k l'exemple de bon nombre de gentiUiommes de l'aiicien régime, n'admeSlait pas de solufions de continuité entre 1792 et !8î4j, j'ai approfondi ces diverses matières, et j en possède assez bien la théorie el la pratique. J'ai même consacré mes loisirs d'émigration à la composition de quelques traités que je compte bien vous faire lire : un Manuel du point (V honneur^ par exemple, et un ouvrage auquel je n'ai plus qu'a mettre la dernière main el qui aura pour litre : VArt de ne pas payer ses deius. RnQn, mon camarade, je
240 Llî CADET
suis a vous de loules les manières, et vous pouvez compter en tout el pour loul sur Saint-Andéol le jeune, briii,adier aux gendarmes de la garde du roi. Embrassonsnous, moti cher aîné filleul, et vous aussi 1 al)l)é, car vousêtes un gaillard, eljevoudrais vousvoiraumônierdes gendarines de la garde.Enallendant, je viendrai prendre demain votre frère aîné pour le conduire chez monseigneurle capitaine-lieutenant.
La-dessus , Saint-Andéol alluma son sixièiue cigare el sortit beaucoup moins solennellement qu'il n'y était entré.
A peine il était dehors, qu'Enguerrand
Di FWIILLK 241
?e laissa tomber dans un fauteuil en riant à ^^orge (Jéployée.
— Eh bien ! C! ia-t-il h son frère, que dis lu de ton parrain?
— Mon cher Enguerrand , répondit Antoine, il me se.nble qu'il serait grandement temps de mettre un terme à une plaisanterie beaucoup Irop prolongée.
— Une plaisanterie! fit Enguerrand. se
levant par un vicient soubresaut, tais-toi,
car il n'y a rien de plus sérieux que tout
ceci; le sort en est jeté. Demain je dîne
chez monseigneur le grand aumônier, et t 1^
tkt LE CADF.T
loi chez monseigneur le capitaine -lieutenaal de;* geurdarnies de la garde ; aprèsdemain j'entre au séminaire et loi aux. gendarmes. Dans un an je serai prêtre, ou peu s'en faut; dans un an, lu seras brigadier, comme M. de Saint Aodéol. Viennent ensuite les honneurs, et ils viendront pour loi comme pour moi. Ah! j'oubliais ce qui te lient le plus au cœur pour le moment : ta belle inconnue. Eh bien ! avant peu lu la reirouves, c'est entendu; grâce k Ion uniforme, tu achèves de lui tourner la tète, et puis... le reste te regarde. Maintenant, souviens-loi bien que c'est toi qui es l'aîné et que je ne suis que le cadet. Et sur ce, que Dieu soit en aide à la maison de Beuvron-Hauteroche!
Voici ce qui se passa le lendemain, dans
IVE FAMlLi.E 2S43
la soirée, a l'hôtel de M. le prince de ***, capitaine lienlenant de la compagnie des gendarmes de la garde, où Antoine, revêtu de son brillant uniforme, avait dîné avec un certain nombre de gentilshommes appartenant à cette illustre compagnie.
Après le repas, qui avait été fort gai, on était passé au salon pour prendre le café; et moî)seigneiir inonirait .; se> hôtes un magnilique étendard en soie blanche frangée d'or, que le roi lui avait envoyé le malin et sur lequel étaient brodés les attribut» symboliques affectés de temps immémorial aux gendarmes de la garde; ces attributs consistaient dans un assemblage de traits de foudre éclatant dans l'air,
244 LK ÇAhET
a> ec colle belliqueuse devise : Q od jnbct iiatiis Ju-nier, si bien juslifiée a Nerwinde, u Fonlenoi et dans cent autres coinbals oïl l'intervenlion de la coaipagnie rouge des gendarmes de la garde avait délerminé la victoire. Monseigneur rappelait en ce moment a la nouvelle recrue de la compagnie la part que tous les BeuvroniJauleroche avaient prise à ces conibals, dont la gloire avait été payée par le sang deplusd'un d'entre eux; etil exhortait leur descendant k marcher toujours sur leurs traces. Tout a coup, un incident des plus prosaïques vint faire diversion a ces épiques souvenirs : nionseigneur s'aperçut qu'il avait oublié sa tabatière.
— Monsieur de Bouvron. s'écria-t-il, si
j)K famillk 245
j'ai bonne mémoire, voire père élail un priseur : si vous lui ressemblez sur ce chapitre, donnez-moi une prise de labac !
— Pardon , monseigneur , je ne prise pas, répondit timidement Antoine.
— Ali! je comprends, vous appartenez à la jeune i^énération qui a entrepris de substituer le cii^are b la labalière, et M. de S.'iiut- \ndéol esl doublement votre parrain. Eh quoi ! messieurs, pas un de vous n'a une tabatière? Allons, moi qui me crevais encore de ce monde, je vois que mon temps s'avance, et que le tabac en poudre s'en va rejoindre, dans le firand naufra^^e de.'- choses du passé, la catogan,
les ailes de pigeon et la poudre a la maréchale. Cest grand dommage ; el n'en parlons plus, el qu'on m'aille quérir ma laba tière!
Un des domestiques qui servaient le café el les liqueurs s'empressa d'obéir a cet ordre, el revint bientôt, portant surun plateau d'argent une tabatière de fort bon goût, sur le couvercle de laquelle était peint en miniature un délicieux portrait de femn\e. Antoine qui avait jeté les yeux machinalement sur ce portrait, tressaillit, el sa main tremîdanle laissa échapper la tasse de vieux Sèvres qu'il tenait à la main et qui, bien que tombant sur un épais tapis, se brisa en éclats. Est-il besoin d'ajouter que dans la miniature qui venait de
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frapper ses regardai il avait relrouvé l'iuja^e parfaiîemenl resseuil^lanto de sa boiie inconnue*^
— Allons, s'écria gaîniei»! monseigneur le capitaine-lieulenanl, voilh notre jeune recrue qui conimeuce dès ce soir son oiétier; il taille en pièces... seulement, mon jeune camarade, vous ne paraissez pas vous être pénétré suffisamiïienf le la devise des gendarmes de la garde : Quod juhct ira'ic^ Jupiter, ce {|ui veut dire qu'il 'aui attendre le commandcmeîiL Qu'on apporte une autre tasse a M. de Beuvron-Hautcroche !
S;îint-Andéol, témoin de ce qui venait
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de se passer, prit par la main son malencontreux néophyte, et l'entraînant dans une embrasure de croisée :
— Morbleu! mon camarade, lui dit-il a voix basse, qu'est-ce donc ? qu'avez-vous? seriez-vous malade? vous voilà tout pâle et tout tremblant! Ptemetlez-vous, c'est un petit accident qui peut arriver à tout le monde. Riez, mais riez donc! Songez que Saint-Andéol le jeune est votre parrain, que diablel...
— Deux mots seulement, reprilAntoine d'une voix slrangulée; ce portrait de fejiime... de jeune fille sur cette tabatière, savez-vous quel il peut être?
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— Que vous imporle?
-T- Il m'importe beaucoup.
— Ah! cVst différent. Eli bien, mon camarade, la (iueslion est beaucoup plus embarrassante que vous ne le pensez; notre capitaine est le modèle de toutes les vertus... militaires : mais il faut que vous sachiez qu'il y a une vertu, plus civile que militaire, qui lui faitcomplètement défaut, cFsl la constance... envers les femmes, s'entend.
~ OÙ voulez-vous en venir?
^ A ceci que monseigneur est un vert
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galant qui, à l'exemple du célèbre duc de Richelieu, a la mauie de faire peindre les portraits de ses maîtresses pour orner ses tal)atières. Or, Dieu sait quelle collection il en a. Toutes les paroisses sont la, voyezvous si bien que iiionseif»^neur sérail peutêtre embarrassé lui-même p^our vaus dire le nom que vous désirez savoir.
— Il suffît, balbutia Antoine, dont les dents s'entre-choquaienl violemment sous l'influence des cruelles angoisses auxquelles son âme élail livrée. Vous ni'avez %dit lii'^r que j.e pouvais disposer de vous en toute occasion. J'aurai avant peu un service a vous demander.
— Serait-ce un duei par aventure? Au
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feu qui brille dans vos yeux, je serais tenté de le penser.
— Peul-ètie.
— Bravo! allons, savez-vous que Je commençais à désespérer de vons'/D'abord, vous n'avez pas ia moindre disposition j)Our fumer le cigare; ensuite, a dîner, vous n'avez pas bu et vous avez à peine mangé.Par-dessuslo marché, vous avez !a main malheureuse. Tout cela réuiu Fn'in- (juiétait grandement en ma <iualilé de parrain ; mais je m'y connais, et je lis dans vos regards amour et bataille. Donc il y a encore de la ressource, et nous pourrons faire quelque chose de vous. Touchez Ta,