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accompli sa quinzième année et Antoine entrait dans sa treizième. Toutefois, ou eût pris de préférence celui-ci pour l'aîné, tant k cause de sa taille, qui était plus élevée, et de sa robuste carrure, que du caractère sérieux dont l'habitude de la réflexion avait marqué prématurément l'empreinte sur son visaçe. Enguerrand, au contraire d'apparence plus délicate, laissait voir sur sa physionomie mobile et toujours enfantine toute la fougue et l'étourderie d'un âge encore plus tendre.
Il se passa alors, dans celte phase de l'existence des deux frères, un événement qui devait influer plus tard singulièrement sur les destinées de l'un et de l'autre.
Le jour où son fils aîné accomplissait sa quinzième année, M. le marquis de Beuvron, pour consacrer cet anniversaire, avait cru devoir lui faire cadeau d'un beau fusil de chasse, et en même temps il avait chargé un vieux garde du domaine, fort habile tireur, d'apprendre au jeune novice b s'en servir.
Après s'êlre exercé pendant quelque temps sous les auspices et la direction de ce Nestor de la vénerie, Enguerrand n'eut rien de plus pressé que de mettre en pratique les leçons qu'il avait reçues, et, accompagné du vieux garde et de son chien, ainsi que de sou frère Antoine, qu'il voulait rendre témoin
de ses premiers exploits, il se rendit à la t 3
chasse dans les montagnes. Ce fut d'abord, comme on le pense bien, une grande dépense de poudre et de plon)b sans aucun résultat. L'apprenti Nemrod était beaucoup trop étourdi pour qu'il en fût différemment II no se donnait pas le tiemps de viser, négligeait d'épauler son fusil, et faisait enfin tout le contraire de ce qu'il faut faire pour tuer du gibier dans un pays oîi l'on peut dire qu'il se présente de lui-même aux coups du chasseur. Juslejnent impatienté de sa maladresse, il lui arrivait parfois de tendre son fusil à son frère Antoine, et soit hasard, soit justesse de coup d'œil, celui-ci, qui n'avait jamais manié une arme de sa vie, manquait rarement l'objet qui lui était signalé, alouette ou simple passereau , lapin ou lièvre
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même. Enj?uerrand n'en était nulleujent jaloux, el il était le premier a rire de sa mauvaise fortune, bien qu'au château la religieuse et l'abbé s'en montrassent profondément humiliés pour l'honneur de l'aîné de la famille, et trouvassent même
dans ce fait matière à nouveaux griefs
contre Anloine.
Un jour les ùeux cliasseurs, toujours escortés de leur mentor, avaient poussé leur excursion si loin et dans une partie des montagnes telienicnt abrupte et accidentée, que le vieux garde-chasse demanda la faveur de se reposer un peu, pendant que, lestes et ingambes comme on l'est b leur âge, les deux jeunes gens
se mellraient en devoir de f^ravir un grand rocher presque a pic, au sommet duquel ils avaient aperçu une perdrix rouge.
Parvenu sur le faîle le premier, Antoine dit à Enguerrand :
— Si tu m'en crois, frère, nous renoncerons à poursuivre notre chasse. Cet endroit est trop dangereux. On ne se voit pas dans ces hautes tiges de genêts a travers lesquelles nous sommes obligés de nous traîner en rampant. Descendons, pour éviter quelque malheur!
~- Non pas, répondit Enguerrand;
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voifa le chien qui esl sur la trace, et je ne veux pas que lu manques un si beau coup de fusil. Tiens-loi pràt a lirer quand la perdrix va prendre son vol.
— Frère, je t'en supplie, reprit Antoine, descendor)s, je sens que je tirerai mal.
— El moi, je veux que tu lires, repartit Enguerrand. Ne suis-je pas ton aîné? Ne me dois-tu pas le rospi^ct et l'obéissance, comme dit notre tante la religieuse?
— Frère, dit Antoine, que ta volonté
soit faite; mais je suis sûr que je vais manquer aion coup.
—- Et moi, je suis sûr du contraire. Je vois déjà la perdrix dans la gibecière du garde ; attention!
Quelques secondes s'écoulèrent, puis on entendit le vol bruyant de l'oiseau que le chien venait de faire lever, et un coup de feu retentit sur le sommet du rocher.
Un cri perçant répondit h celte détonation, un cri dont l'expression douloureuse vint glacer Antoine jusqu'à la moelle des os. IVembltint, éperdu, il s'élança d'un
bond dans la direction oii il venait de tirer, puis, tout à coup, il s'arrêla comme frappé de verti^'e, l'œil haiçard, les cheveux hérissés; il demeura aiusi, pendant quelques secondes, sans voix et sans souffle. A la fin, sa poitrine se dilata dans une convulsion terrible, et de douloureux sanglots s'en échappèrent.
C'est qu'un spectacle bien cruel venait de frapper les regards du malheurcnx Aaloine.Son frère aîné, l'uniquesoutien de soa enfance, l'uîiique consolateur de tous ses maux, de toutes ses douleurs, gisait pâle et inanimé, renversé sur une touffe de genêts qui l'avait arrêté dans sa chute et empêché d être précipité jusqu'au bas du
rocher. Le san^^ coulait k Qols il'uiie large blessure qu'il avait reçue à la main droite, affreusement labourée par le plomb desdiné k la perdrix.
— Mon frère, mon pauvre frère ! cria Antoine d'une voix strangulée, c'est moi qui l'ai tué? Je ne lui survivrai pas !
En même temps, l'enfant se précipita sur le corps du blessé, qu'il couvrait de baisers et de larmes.
Cependant le vieux garde-chasse, qui avait entendu le coup de feu, et qui ne voyait point paraître les fils de son mai-
tre, scDiil h les appeler avec inquiélude, et, guidé par les aboiements du chien, qui seul répondait a ses cris, il se mil en devoir de gravir le rocher. Comme il pratiquait cette ascension avec beaucoup de ditïiculté, eu égard a son âge. Enguerrand, qui commençait k reprendre ses sens, ouvrit les yeux, et rappelé presque inslantanément, par la vive douleur que lui faisait éprouver sa blessure, k la conscience de ce qui venait de se passer, il balbutia d'une voix faible :
— Rassure -toi, frère, ce n'est rien, je l'espère. C'est ma faute d'ailleurs, et je dirai à notre père que c'est moi qui me suis blessé.
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— Ah! s'écria Antoine avec l'accent du plus profond désespoir, et en s'arrachant
les cheveux, je ne le souffrirai pas !
— Tu ne veux donc pas que je fçuérisse? reprit le blessé d'un tonde doux reproche. Tiens, Antoine, je. te demande de ne pas me démentir, je te le demande au nom de notre mère, qui est la-haut ; me le promets-tu?
Antoine ne répondit pas, mais ses sanglots et ses larmes répondirent pour lui. Bientôt après, aidé du garde-chasse, qui élancha le sang de la blessure et la lava avec l'eau qu'il avait dans sa gourde, il parvint k faire descendre doucement le
blessé jusqu'au pied du rocher, oii on le déposa, puis, le garde s'étant procuré un cheval dans le voisinage, on regagna le château dans le plus triste appareil.
Ce fut une consternation générale a Beuvron-ilauteroche, quand on apprit ce qui s'était passé, et qu'on vit revenir Enguerrand dans un étal si digne de pitié, ileureusement, le médecin qu'on avait envoyé quérir en toute hâte à la ville prochaine déclara qu'il espérait pouvoir éviter toute espèce d'ampulalion, mais (|ue la blessure serait longue a guérir.
Antoine s'installa dès-lors au chevet de son frère et ne voulut jJus le quitler ni jour ni nuit;
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En proie à une flèvre ardente, le bless^'; eut plusieurs fois le délire. Dans ses accès, il était sous l'empire d'une préoccupation exclusive, celle de la réprobation qui se serait attachée à Antoine, du danger même qu'il aurait pu courir, du moment oii l'on aurait vu en lui l'auteur de la blessure au-devant de laquelle il s'était vu en quelque sorte précipité lui-même. Il s'écriait alors avec énergie : « C'est moi qui ai fait le coup, c'est moi qui me suis blessé! Grâce pour Antoine! Il est innocent. » Et ce cruel souvenir brisait le cœur du pauvre Antoine, dont il ravivait en même temps toutes les douleurs. Peu s'en fallut même, plus d'une fois, que, pour échapper a ce supplice et aux remords qu'il éprouvait, l'enfanf, dans sa
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naïve loyauté, n'allât se jeter aux pieds de son père et qu'il ne lui dît : « L'on vous a trompé, le coupable est devant vous, faites de moi ce que vous voudrez. » Mais il recula toujours devant les redoutables conséquences d'une pareille détermination.
Cependant le bon Dieu, touché sans doute des ferventes prières d'Antoine, permit que son frère entrât enfin en convalescence. Quel beau jour ce fiit pour le cadet de la maison de Beuvron que celui où son aîné put quitter son lit et faire sa première promenade, appuyé sur le bras fraternel ! Comme la joie rayonnait sur son front durant cette marche triom-
phale! Ce jour-là, l'abhé dit a la religieuse :
— Grande nouvelle, ma sœur, j'ai vu rire Heraclite !
Et la reliiçieuse répondit :
— Je vais faire une croix à la cheminée; mais dites-moi, monsieur l'abbé, est-ce que dans votre pays en appelle le hibou Heraclite?
La srraiid'mf'.sse.
Dix années se sont écoulées depuis le dernier incident qui forme le préanibule de ce récit, dix années pendant lesquelles Enguerrand et Antoine, d'enfants qu'ils
étaient, sont devenus des hommes. L'abbé
et la religieuse, après avoir accompli envers eux jusqu'au bout la tâche laborieuse qu'ils avaient entreprise, ont été se reposer dans le sein du Seigneur, comme des moissonneurs qui, îe soir venu, se livrent au sommeil quand les gerbes sont liées.
Un seul événement, depuis lors, est venu rompre la monotone uniformité de celle existence d'un vieillard et de deux jeunes gens au fond d'un château perdu au plus profond des montagnes de la haute Auvergne. Cet événement tout à fait inattendu, c'est la restauration de la maison de Bourbon sur le trône de France.
Nous sommes en 1814, !\I. le marquis de
Beuvron touche k son quatorzième lustre» mais c'est un cliêne vigoureux tout prêt de reverdir sous l'influence de cette bienfaisante rosée qu'a répandue, sur les anciens serviteurs de la dynastie, la nouvelle de son relour triomphal. Quant à ses deux, fils, l'aîné a ving^t-quatre ans et le cadet vingt et un. L'un et l'autre réalisent dans leur jeunesse toutes les promesses de leur enfance; et comme la nature semble s'être plu a créer dans les deux frères deux types complètement opposés, il ne sera peut-être pas hors de propos d'esquisser en quelques lignes leur portrait physique et moral, a l'époque où va se passer notre histoire.
L'aîné, qui était le portrait vivant de sa 1 4
llO LE CAuET
mère, avait les membres délicats, les traiis efféminés; et sa taille, qui était d'ailleurs svelle et élégante, atteignait à peine la moyenne. Avec ses beaux cheveux blonds bouclés, l'ovale gracieux et fin de son visage et ses deux grands yeux bleus, au regard langoureux et tendre, on l'eût pris volontiers pour quelque novice et timide théologien , momentanément égaré hors des m iTs de son séminaire; mais, avec un peu d'attention, l'on ne Lardait pas h découvrir, da; s l'expression fugitive de ses traits et dans les diverses attitudes de sou corps, je ne sais quoi de décidé, d'audacieux même, qui trahissait des instincts de mousquetaire ; et si, au premier abord, on avait cru deviner un abbé, ce ne pouvait
être a coup sûr qu'un émule du turbulent abbé de Gondi.
Lecadel, au conlraire, était d'une taille élevée, et son col, nerveux et court, qui supportait une tête puissante et presque carrée, venait s'attacher fortement k de larges épaules en harmonie avec; sa solide membrure. Sa physionomie, ouverte et martiale, qui rappelait, a s v méprendre, celle de son bisaïeul, tué glorieusement à la bataille de Steinkerque, ne brillait pas précisément par la régularité, mais elle respirait k la fois l'énergie et la bienveillance. Le front manquait d'élévation , et les yeux, étaient petits, mais lorsqu'ils venaient a s'animer, d'épais sourcils d'un
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blond lirant sur le fauve, el une chevelure à l'avenant, achevaient de donnera la tète du cadet de la maison de Beuvron-Hauleroche une vague ressemblance avec celle d'un lion. Antoine en avait parfois les allures sauvages el nonciialamraenl majestueuses.
C'était bien le descendant de ces fiers Arvernes dont parle Jules César dans ses Commentaires, et qui tinrent si longtemps en échec les phalanges romaines a l'entrée de leurs retraites. Ces mains, d'une vigueur peu commune, étaient faites pour lancer le javelot ou manier la framée; il n'y avait pas d'armure assez lourde pour lasser ce corps, doul les muscles d'acier
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étaient à l'épreuve de toutes les iuiempéries et s'étaient façonnés a des courses sans fin à travers les passaises les plus périlleux des montagnes.
Sans chercher à établir ici un parallèle dont le développement résultera bien plutôt de notre récit, Enifuerrand de Beuvron, avec son organisation élégante, mais frêle et un peu débile, avec son intelligence plus vive que sûre, personnifiait assez bien tout ce que notre dix-neuvième siècle a de poli et de brillant dans !a forme, de fiévreux et de maladif au fond, tandis que, dans son frère Antoine, revivaient la foi naïve, l'ignorance et les mœurs pleines de rudesse, en mèrnc temps que de simplicité des vieux à^rs de notre histoire.
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Quelle que fût la différence de leurs penchants et de leurs ^oûts, il était un point sur lequel les deux frères semblaient être en parfaite conformité d'idées : sans que ni l'un ni l'autre se fût donné le mot, ils s'absentaient régulièrement du château le plus qu'ils pouvaient. Enguerrand passait une benne part de son temps h la ville prochaine, ou dans les manoirs du voisinage, à festoyer avec quelques jeunes gentilshommes voués comme lui a une dangereuse oisiveté. On jouait aux cartes, on buvait et on faisait la chasse aux beautés faciles de la contrée. Pendant ce temps-là, Antoine, toujours timide et sauvage, enfourchait son cheval, et, armé d'un fusil et d'un coutelas, suivi seulement d'un grand lévrier qui l'avail pris en alTcction,
i! s'en allait, solitaire et pensif comme le fils de Thésée, de tragique mémoire, déclarer la guerre aux hôtes des monts et des bois, gibier peut êlre moins accessible que l'autre.
Confiné au fond de son appartement, M. le marquis de Beuvron-Hauleroche ne se préoccupait guère de l'absence de ses deux fils, pour lesquels il sentait que l'existence sédentaire ne pouvait avoir aucun attrait. Aussi bien, malgré sa préférence très marquée pour l'aîné de ses enfants, il n'était pas iiomme a rompre avec les traditions de l'ancien régime en matière d'éducation. On sait que ces traditions, de peur (l'atTaiblir par un conlacl Irop fré-
quenl le respect dû à l'aulorilë paternelle, réduisaient le père de famille, surtout dans les familles nobles, au rôle de ces divinités de l'Jiide , incessamment ensevelies sous un voile mystérieux que les prêtres soulèvent seulement dans les fêtes solennelles.
Par une sorte d'analoi^ie avec l'usage que nous venons de rappeler, le marquis avnit coutume de sortir régulièrement de son château, les dimanches et fêles, pour aller entendre la messe dans l'église paroissiale du village, et recevoir sur son passage les respects des anciens vassaux, de ses ancêtres. Ces jours-la il exigeait in)périeusemenl que ses deux fils fussent
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préseols à ses côtés, l'aîné a sa droite , le cadet k sa gauche; ce dernier à dislance respectueuse. Sous aucun prétexte il n'eût souffert qu'on dérogeât a cette règle imprescriptible, et c'est tout au plus s'il eût admis un cas de maladie grave et bien constatée pour qu'on pût se dispenser de l'accompagner. Sous ce rapport, comme sous d'autres encore, M. le marquis de Beuvron se montrait un émule acharné du roi Louis XIV. Or, voici ce qui se passa lejourde l'Assomption du moisd'aoûl 1814.
Les cloches sonnaient depuis longtemps à triple volée, invitant les fidèles a se rendre à l'office divin, et, contre son habitude, le marquis, dont la ponctualité était pro-
verbiale, n'avait point encore paru. Chacun se demandait avec une curiosité qui n'était pas exempte d'inquiétude, le motif d'un semblable retard. Le seigneur châtelain n'était point malade, car on savait, au contraire, que depuis le retour de ses princes légitimes il n'avait pas éprouvé le moindre accès de goutte et de rhumatisme.
r^es inductions et les commentaires les plus dénués de fondement commençaient à avoir cours , lorsqu'un serviteur du château vint révéler une nouvelle bien étrange. Pour la première fois de sa vie, iM. Antoine de Beuvron, qui était parti la veille pour la chasse, n'était point rentré
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le soir au château, et c'est en vain qu'on l'attendait depuis le matin. Son frère aîné, justement inquiet d'une absence si prolongée, avait voulu envoyer des exprès audevant de lui; mais le marquis s'y était opposé, n'admettant pas qu'aucuû accident eût pu mettre obstacle au retour d'Antaine un jour de fêle solennelle.
Cependant, après avoir, contrairement à toutes ses iiabitudes, attendu le retardataire pendant deux gros quarts d'heure, non sans froncer plus d'une fois le sourcil, le marquis se détermina à se mettre en route pour l'église paroissiale, accompagné de son seul fils aine. Ce jour-la Enguerrand , qui, malgré la légèreté de
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son caractère, avail pour son frère une viveaffecMon, se montra, pendant toute la durée de i tfîce divin, distrait et préoccupé, tournant incessamment ses regards vers la porte de l'église, comme s'il se fût attendu a cliaquo instant a voir apparaître Antoine; mais ce fut en vain.
La grand'messe terminée, on retourna au château. De plus en plus inquiet sur le sort d'Antoine, Enguerrand, sans rien dire a son père, monta a ctieval et parcourut lui-même tous les environs , s'enquérant auprès d'un chacun si l'on avail vu son frère; la réponse fut la même partout:
M. Antoine de Beuvron était sorti du château la veille au matin, k cheval, accom-
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pagné de son grand lévrier; mais comme il n'avait point pour habitude de suivre les routes frayées, on l'avait bientôt perdu de vue, et l'on ne savait ce au'il était devenu. Faliail-il donc penser qu'entraîné par son ardeur pour la chasse, il s'était égaré, ou même qu'il avait trouvé la mort au fond de quelque précipice? C'est une induction qui aurait pu nêlre pas dénuée de fondement s'il se fui agi de quelque chasseur novice; mais Antoine n'était pas moins plein de prudence et de sangfroid que de souplesse et d'agilité, et nul d'ailleurs, dans toute la conirée, n'était plus familier que lui avec la lopograi)hie des montagnes.
La journée se passa donc comme la
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matinée, sans qu'aucun indice pûl être recueilli sur uti événement non moins étrange qu'imprévu. Le soir venu, au moment où l'on allait se mettre à table pour le souper, on entendit retentir dans le lointain \es> aboiements du grand lévrier. Enguerrand tressaillit et s'élança hors du château. Quelques minutes a peine s'étaient écoulées, qiji'il entrait dans la cour avec un visage radieux, tenant par la main son frère Antoine, qui était descendu de cheval et marchait péniblement. A ce moment, l'une des fenêtres du château s'ouvrit, et à la douteuse clarté du crépuscule du soir, on vil apparaître sur le balcon la figure froide et imposante du marquis de Beuvron-Hauteroche.
— Est-ce vous, Antoine? s'écria le vieillard d'une voix sévère.
— Oui, nion père, c'est lui, répoudit vivement Enguerrand, Dieu soit loué!
— Ce n'est pas à vous de parier, reprit le marquis, quand c'esl votre frère cadet que j'interroge. Antoine, ^oula-t-il en abaissant sur le nouveau venu un regard profondément scrutateur, vous avez manqué a votre devoir en ne vous joignant pas h votre frère aîné pour m'accompagner a la grand'messe. Qu'avez-vous a répondre?
En entendant retentir cette voi\ froide
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et pénéiranle comme l'acier qu'on enfonce dans la chair, Antoine sembla s'éveiller en sursaut d'un songe, et attachant sur son père des yeux pleins de trouble et d'effroi, il ouvrit la bouche pour parler; mais la parole expira sur le bord de ses lèvres. Son frère, qui le coulemplnit depuis quelques instants avec une inquiétude visible, repartit vivement :
— Pardon, mon père, si j'élève encore la voix sans êlre interrogé par vous: mais ne voyez-vous pas comme mon frère est pâle et semble avoir peine a se soutenir ? ses vêlements sont en désordre et presque en lambeaux... O mon Dieu! n'estce pas du sang que j'aperçois"* Mon frère!
DE famIlle 65
mon pauvre frère ! que t'esl-il arrivé?... Parle, parle, je l'en supplie !...
Un sourire d'une douceur et d'une mélancolie inexprimables se peignit sur le visage d'Antoine, pendant qu'avec un accent saccadé et qui trahissait l'invasion de la Oèvre, il articulait péniblement les paroles suivantes :
~ Rassure-loi, mon bon frère ; et vous, mon père, daignez m'excuser... pour mon manquement a un devoir sacré... Un accident qui... sans doute n'aura pas de suites fâcheuses... m'a retenu loin de vous... Attaqué par une louve à laquelle je venais
de tirer un coup de fusil et que j*avais 1 &
blessée, j'ai dii luller avec cet animal devenu furieux, et j'ai subi ses morsures. . . J'en souffre... un peu... mais ce ne sera rien. C'est pour cela que j'ai été forcé de m'arrêter la nuit hors du château, dans, la cabane d'un pâtre qui m'a recueilli, car il paraît que je m'étais évanoui.
— Ouais! s'écria le marquis en hochant la tê!e, voilk une louve comme je n'en ai rencontre de ma vie! De mon temps, les genlilshon>mes faisaient la clia^se aux bêles fauves, et ce sont les betes fauves, a présent, qui font la chasse aux gentilshommes !
Une légère rougeur vint empourprer
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les joues pâles d'Antoine, pendant que le marquis parlait ainsi, et comme les gens du château, tous rassemblés a cette heure, pour le souper, s'étaient groupés autour des deux jeunes gens, le vieux gardechasse, se reculant instinctivement, murmura à mi-voix :
-^ M'est avis que celle louve-fa pourrait bien avoir été atteinte de la rage.
Aussitôt un grand vide se fit dans le groupe, qui s'élargit sensiblement; mais Antoine reprit tranquillement :
— Je ne pense pas qu'il en soit ainsi,
plaise h Dieu! La iouvo aura pris peur pour ses louveteaux, qui étaient tout proche, et c'est pour cela qu'elle s'est jetée sur moi avec taul d'acliarnemeût... Mainteuaiil elle ne se jettera plus sur personne.
— Il suffit! dit le marquis; si vous no vous étiez point laissé entraîner si loin du château par votre passion pour la chasse, vous auriez pu rentrer dès hier soir, et ce matin vous n'auriez point donné un grand scandale en vous abstenant de paraître a la messe en compagnie de votre frère aîné. Vous avez encouru ainsi une punition : vous garderez les arrêts dans votre chambre pendant un mois.
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En enleiidant loiiiber sui' sa lète, du Iiaul du balcon seigneurial, celle seulence sévère, une violente émoliou apparut sur les traits d'Anloine, et, pour la première fois de sa vie, il osa relever le front vers son juge et faire entendre une respectueuse réclamation.
— Mon père! s'écria-l-il d'une voix suppliante, rétractez, je vous en conjure, une punition bien rigoureuse... pour une faute involontaire... Daignez considérer que je suis l)lessé.. que je souflre...
Et en clTet, les lèvres d'Anloine, pendant qu'il s exprimait ainsi, étaient agi-
tées convulsivemeot par la fièvre, ses dents claquaient avec violence, et ses yeux élaieul devenus presque hagards.
— Faites-lui grâce, mon père, reprit Fiiguerrand, et nous serons deux à vous remercier.
Soit que la nuit, qui s'avançait, ne permît pas au vieillard de se rendre un compte bien exact de la situation de son fils cadet, soit qu'avec le caractère absolu dont la nature l'avait doué il lui répugnât de rétracter ses volontés une fois qu'il les avait formulées, il se contenta de pencher sa tête avecquelque surprise en bas du balcon, comme un hoiumc peu habilué a en-
tendre des protestations, si respectueuses qu'elles puissent être; puis, après avoir haussé légèrement les épaules, il rentra dans l'intérieur de son appartement, et la fenêtre fut refermée.
Antoine tendit la main à son frère pour le remercier d'une intervention malheureusement demeurée inefficace, et il se dirigea pénibhment vers sa chambre, désormais métamorphosée pour lui en prison; mais en reprenant possession de ce réduit, il se sentit pris d'une tristesse mortelle, et la soufl'rance morale venant se joindre à la soulïrance physique, des larmes amères s'échappèrent de ses yeux.
Il était la, seul, délaissé de tous, comme
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un pestiféré, sans que nul des gens du château se fût dérangé pour lui venir en aide, tant on craignait de déplaire à son père. Pauvre Antoine! Quelle différence, s'il se fût agi de son frère aîné! Comme tous à l'envi se seraient empressés autour de lui ! Que de soins ne lui aurait-on pas prodigués ! Mais lui ! un cadet ! à quoi bon? Qu'importait sa vie ou sa mort? Ne devait-il pas s'estimer heureux, d'être toléré, lui qui n'avait pas même, comme le dernier des valets du château, son utilité, sa fonction, plus misérable en cela que les chiens du domaine, dont les uns servaient pour la chasse, les autres pour la garde ?...
En proie à ces désolantes pensées,
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mini' par la fièvre ardente qui s'emparait de lui de plus en plus, sous l'influence des cruelles morsures dont la louve avait laissé l'empreinte sanglante sur tout son corps, Antoine n'eut même pas la force de se débarrasser de ses vêlements et de se coucher dans son lit. 11 se laissa tomber, épuisé de fatigue et tout frissonnant, sur un fauteuil de cuir placé devant la fe nêlre de sa chambre, qui était demeurée ouverte. Cette fenêtre donnait sur la campagne.
La nuit était venue pendant ce tempslà, une resplendissante nuit d'été avec ses myriades d'étoiles suspendues au firmament. On n'entendait au loin dans la
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montagne que les derniers tintements de la cloclettedes troupeaux, auxquels venait se mêler par intervalles le mugissement solennel des vaches. Bientôt même tous les bruits du soir s'éteignirent, et la nature entière tomba dans cette morne immobilité pendant laquelle il semblequ'elle soit frappée de mort. Antoine était toujours à demi couché dans son fauteuil de cuir, le seul meuble a peu près confortable que sa chambre contînt; ses yeux, tournés vers la campagne, élaient ouverts, mais fixes; de grosses gouttes de sueur ruisselaient sur son front et le long de ses tenjpes; des mois entrecoupés et sans suite s'échappaient de sa bouche, qui s'ouvrait et se fermait convulsivement.
Dominé par je ne sais quelle hallucioa-
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lion, il était dans cet état qui n'est ni la veille ni le sommeil, bien qu'il paiiicipe (ie l'un et de l'autre... Tout a coup l'on eolendit retentir distinctement, a peu de dislance, ce chant bien connu du patois lies moFitagnes :
Para lou lou,
Peliota ; Para lou lou Que r importa Lou moutou {i).
(l) Comme bon «ombre de lecleurs sont parfaitement étrangers à tous les patois de notre France et partir.ulièremenl à celui des montagnes d'Auvergne, voici li traduction du chant que nous venons de citer : Prends garde au loup,
Petite ; Prends garde au loup Qui t'emporte • Le mouton.
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Antoine tressaillit, poussa un ^Tand cri, et se dressant debout, dans le délire de la fièvre, il s'écria :
— Me voira! me voilà! n'ayez pas peur du loup!
A ce nioment, la porte de sa chambre s'ouvrit, et son frère apparut, précédé d'un domestique qui portail une lanterne a la main et suivi de i'Esculape du bourg voisin.
La louve.
— O mon Dieu! s'écria Enguerraiid, que se passe-l-il donc? Voyez, docteur, comme mon frère est pale, comme ses traits sont bouleversés!
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Puis s'adressa ni au blessé ;
— Je croyais te trouver couché déj^ depuis longtemps. Quelle imprudence, cher Anioine, de se tenir ainsi a cette fenêtre avec la fièvre dont tu es atteint, exposé à la fraîcheur de la nuit! Ne sais-tu pas qu'il y a danger de mort en pareil cas?
— On le dit, balbutia Anioine du Ion d'un homme qui s'éveille en sursaut ; mais est-ce bien certain? Et puis quand cela serait, qu'importe ?
— Méchant frère! dit Enguerrand, tu ne m'aimes donc pas?...
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— Oh ! si fait ! reprit Antoine avec une expression proibude.
— A la bonne heure !
Pendant ce temps-là, le médecin s'était emparé de lâ main d'Antoine qui était brillante, et appli(|naîit son oreille sur la poitrine du jeune homme , il écoutait les battements de son cœur. Après s'êlre livré à celte auscultation, il se mit en devoir , avec l'aide d'Enguerrand luimême, d'écarter les vêlements du blessé, et il examina attentivement les diverses morsures qu'il avait reçues en luttant contre la bête fauve. Ces blessures avaient reçu un premier pansement des plus rudi-
mentaires, par les soins du pâtre, dans la cabane duquel Antoine avait été recueilli la nuit précédente. Cet examen terminé . et après avoir renouvelé le pansement de chaque blessure, le médecin pritEnguerrand à part et lui dit :
— Votre frère est en proie h une Oèvre ardente dont les^symplômes m'inquiètetit plus que ses blessures. Il faut le faire coucher. Je viendrai le voir demain matin.
D'ici la, il faut qu'un des gens du château veille h son chevet, et qu'on vienne immédiatement me chercher si la situation du malade venait à s'aggraver.
— Pensez-vous donc, s'écria Eni?uer-
rand avec une vive inquiétude, qu'il y ait du danger.
Je ne puis me prononcer encore.
— Il suffit. Ce sera moi qui veillerai au chevet de mon frère. Il m'a rendu jadis le même service quand j'étais blessé. Il est bien juste que chacun ait son tour.
C'est en vain qu'Antoine voulut engager son frère k s'aller coucher et a se décharger sur un domestique du soin de veiller auprès de lui.Enguerrand tint bon. La nuit fut fort agitée. Le 'malade, bien qu'il fut tombé dans un étal de torpeur et do som-
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nolence, laissait échapper incessamment des paroles incohéreoles qui n'accusaient que trop le délire de la fièvre Cependant, lorsque le méd-ecin revint le lendemain matin,il parut moins iiîquiet qu'il nel'avait témoigné durant la nuit, et dans sa troisième visite, qui eut lieu quelques heures après, il déclara que tout danp^er lui semblait passé. Sans doute les blessures qu'avaient faites les dents de la louve demandaient un peu de temps et de repos pour être cicatrisées; mais grâce à la vigueur et a l'énergie peu communes du^ujet, la guérison ne pouvait être de longue durée.
En entendant ces paroles, Enguerrand sauta au cou du médecin et des larmes de
joie perlèrent dans ses yeux. M. le marquis de Beuvron, auquel on n'avait pas laissi^ ignorer les inquiétudes exprimées tout d'abord sur la situation de son fils cadet, avant appris ce qui se passait, déclara que le médecin avait cherché à se faire valoir, et qu'il était impossible que le danger, s'il avait existé réellement, eijt disparu si vite. Peu s'en fallut même qu'il ne vît dans la maladie d'Anloine un subterfuge destiné à palier sa faute.
Cependant dès que lo médecin se fut retii'é, Antoine, dont le visage s'était illuminé d'une auréole de bonheur tout a fait inaccoutumée, dit a son frère aîné :
— Est-il bien vrai, cher Eniruerraud,
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que le docteur n'a plus aucune inquiétude sur mon coBiple ?
— Aucune, fut-il répondu, lu l'as entendu toi-même.
— Ainsi, dans quelques jours je pourrai sortir du château. Ali ! le bon Dieu a eu
pitié de moi, sans doute. Aussi, je l'ai tant prié!,..
— Mon pauvre Antoine, dans ton désir de promenade, auquel je m'associe de toute mon âme, tu n'oublies qu'une chose, c'est que notre père t'a consigné dans ta chambre pour un mois.
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— Il est vrai ; mais il faul pourtant que je sorte de ma chambre, et du château encore, a la fin de cette semaine.
— Y songes-tu bien, Antoine '^ Que dira notre père, lui si sévère pour loi ?
— Dussé-JG courir risque de la vie, frère, il faut que je sorle et que je passe au moins vingt-quatre heures hors du chàleau... Il le faut, je m'y suis engagé.
— VA tu es gentilhomme par-dessus le marché, bien que simple cadet ; par conséquent, tu dois tenir ton engagement.
C'est comprif , mais ton exaltation m'ef-
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fraye. Tu as encore de la fièvre, j'en suis sûr.
— Peut-être ;^ mais d'ici la la fièvre aura complètement disparu.
— Je le désire autant que loi ; mais astu bien calculé toutes les conséquences de la détermination que tu m'annonces ?
— Oh ! oui, j'ai bien réfléchi ; je sais que je commets un {?rand péché en désobéissant a notre père; mais je m'en confesserai et j'espère que Dieu me pardonnera.
— C'est donc un intérêt bien puissant
Di; FAMILLE 87
qui te pousse, mon pauvre Antoine ! Que s'est-il donc passé pendant que lu étais loin de nous? Je ne t'ai jamais vu en proie a une telle agitation.
— Au nom de tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, frère, ne m'interroge pas! Plus tard, tu sauras tout; je le le promets.
— C'est donc un grand secret? Allons, je me résigne à allendre mon rôle de confident, à condition que ce sera bientôt; et pour te prouver mes bonnes dispositions pour l'emploi que tu me destines, voici ce que je te propose : tu as besoin, dis-tu, de faire une absence de vingt-quatre heures
LL CADLT
au moins. Eh bien! je devais moi-même me rendre h la ville prochaine. Je ferai semblant de partir a la fin de cette semaine. Ce sera le soir, pour mieux dérouler tous les soupçons. 'J'attacherai mon cheval a quelque distance dans un endroit dont nous conviendrons, puis je reviendrai tout doucement prendre ta place dans ton lit, pendant que tu iras bien vite prendre la mienne au ^rand air. Comme on ne s'inquièle guère de toi, tu seras censé dormir le lendemain toute la journée pour réparer une mauvaise nuit, et j'tspère qu'ainsi nul au château ne s'apercevra de la substitution. Que dis-tu de mon projeA?
— Je dis que tu es le plus tendre et le
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meilleur des frères, et que je l'aime el le vénère non-seulement comme l'aîné de noire famille, mais encore comme mon bienfaiteur. Déjà dans une circonstance bien cruelle, qui ne sortira jamais de ma mémoire, tu l'es déclaré l'auteur d'une blessure qi;e je l'avais faile moi-même et dont j'aperçois encore la cicatrice sur la main. Ce jour là, frère, je me suis dit qu'en tout temps, en toute circonstance, ma vie devait l'appartenir. Aujourd'hui, c'est une nouvelle dette que je contracte envers toi, el ce n'est plus seulement ma vie, c'est ce qui m'est plus cher encore, mon honneur que je suis prêt à sacrifier pour toi. Oui, mon corps el mon âme t'appartiennent désormais. Disposes-en comme bon te semblera.
En parlant ainsi, Antoine, plein d'émotion, s'était soulevé sur son lit, et il tendait les bras a Enguerrand qui s'y jeta avec effusion.
— Mordieu! s'écria ce dernier en prenant une attitude de provocation presque comique, qu'on vienne me dire à présent que mon frère Antoine est un sauvai,^equi ne sait pas même faire usage de sa langue !.,. Je suis homme k la couper au premier qui tiendra un semblable propos et k y joindre les deux oreilles. Ce sera un sourd-muet de plus dan>le monde.
Quelques jours après, fidèle à sa pro-
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messe, Enguerraod venait se constituer prisonnier dans la chambre fd'Anloine , pendant que celui-ci, dont la guérison était d'ailleurs fort avancée, grâce à la force de sa constitution, s'échappait furtivement du château à la faveur des ombres de la nuit. Le stratagème imaginé par Enguerraud eut un plein succès, et après une absence qui ne dura pas moins de vingt-quatre heures , Antoine revint au château par des chemins non fréquentés et sans avoir été rencontré par aucun paysan du voisinage. Cependant sa physionomie était toujours empreinte d'une mélancolie profonde, et lorsque son frère lui demanda, en riant, des nouvelles de son pèlerinage, il se borna à répondre tristement qu'il avait rempli le but qu'il se
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proposait, mais qu'il ne pouvait eu dire davanla^^e.
^- Diable ! s'écria Enguerrand, sais-tu que tu piques ma curiosité au suprême déféré, et que, n'était la bonne opinion que j'ai de toi, je serais tenté de croire que tu reviens du col de Cabre, et que tu l'y es rendu pour voir danser les féeff sur les cimes des rochers, au milieu des bruyères, au clair de lune !...
, Antoine hocha la tête, et regardant son interlocuteur avec une expression singulière :
— Frère, lui dit-il, est-ce que tu ne crois pas aux choses surnaturelles?
— Ma foi non ! répondit gaîinenl Enguerrand ; je ne crois qu'au témoignage de mes sens, et celui-là ne me trompe jamais. Quand je respire le parfum des fleurs, quand je bois de bon vin, quand j'embrasse une jolie fille, tout cela est fort naturel et je fais fi du reste.
— Eh bien ! dois-je te l'avouer? quoique ma raison répugne à admettre une croyance contraire aux lois do l'Église, ainsi que me l'ont dit maintes fois dans mon enfance notre tante la religieuse et notre gouverneur l'abbé, je ne puis me défendre parfois d'une terreur superslilieuse.
-T- Que crains-tu donc, toi, le plus hardi
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chasseur do la conlrée, le cavalier le plus intrépide, le piéton le plus aventureux qui, sans sourciller, le tiens suspendu au bord des précipices ?
— Je crains un refrain (jui me poursuit sans cesse depuis que j'ai eu à lutter contre cette louve furieuse, un refrain d'une chanson de nos niontai^nes, dont chaque bouffée de vent m'apporte un écho affaibli, comme un présage de malheur. Un jour, je te dirai a quelle circonstance solennelle de ma vie ce refrain se rattache et tu comprendras mes terreurs. Qu'il te suffise de savoir que la nuit dernière encore, au moment où je venais de quitter le château, j'ai entendu ce refrain retentir dans les
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ffionlagnes, comme je l'ai entendu le jour où j'y suis rentré, et cela à une beure fort avancée de la nuit.
— C'est quelque pâtre attardé qui était descendu dans le bourg etqui regagnait le pâturage.
— Non ; la voix avait quelque chose de surhumain qui m'a frappé, et peu s'en est fallu que je ne revinsse sur mes pas.
— Une autre fois je t'accompagnerai, je te chanterai des chansons a boire que m'ont apprises les jeunes gentilshommes des environs, et tu n'auras pas peur.
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— Garde-toi bien de me suivre. '!
— Peste! mais pour le coup, voilà qui devient inquiétant! du mystère avec moi, frère, c'est mal, c'est trèsraal.
— Ne m'en veux pas, je t'en prie, bientôt lu sauras tout.
— Tu me diras même ce que c'est que certain bijou que tu serres précieusement entre ta poitrine et tes vêlements, comme si c c'ait un talisman, à moins que ce ne soit un scapulaire. Oh! le vilain dissimulé!...
Une vive rougeur se peignit, â ces der-
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niers mots, sur le front d'Antoine, et il porta instinctivement la main a sou cœur. Enguerrand reprit avec sa ^aîlé habituelle :
« Allons, je te pardonne, à condition que lu ne prendras plus les paires de nos montagnes pour des enchanteurs. Entre nous, m'est avis que lu pourrais bien, par suite, avoir pris quelque pastourelle pour une fée; mais il faut, entends-tu bien, cher frère, te méfier des pastourelles et le bien persuader qu'il n'y a plus de fées, même dans les montagnes de la haute Auvergne. >
A quelque temps de la, M. le marquis de
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Beuvron-Hauleroche 01 appeler ses deux fils en sa présence. 11 était plus solennel que de coutume. Majestueusement assis dans son grand fauteuil de velours d'U- Irecht, il reposait sa maii» gauche sur une table placée à côté de Un, où s'épanouissaient deux lettres sous enveloppes scellées du cachet de ses armes, et dont la suscription était encore toute fraîche.
On était alors au mois d'octobre, et a travers les vitres jaunies de l'étroite fenètie , on apercevait distinctement, aux.
rayons du soleil, les sommets des montagnes déjà couronnés par les premières neiges qui annoncent l'hiver. La chambre était sombre et froide, comme toutes celles
des châteaux d'Auvergne, et les murs couverls d'une tapisserie de haute lice fanée et presque décolorée, empruntaient a cette lourde tenture je ne sais quelle apparence de décoration mortuaire; sur l'une des parois, il y avait un grand tahleau représentant une jeune femme peinte en pied et de grandeur naturelle, avec le costutne de cour de la fin du règne de Louis XVI. Ce portrait était celui de Marie-Antoinette de Chevlaue, marquise de Bcuvrou-Iiauleroche.
Le marquis, contre son ordinaire, invita ses deux fils à s'asseoir, ce qui ne laissa pas que de leur causer beaucoisp de surprise; puis, après les avoir contemplés en
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.■>il(*nce pendant quelques inslants, il leur tint le discours suiva fit :
— Vous avez vingt-quatre ans, mon cher Enguerrand, et \oi;s, Anioine, vous en a\ez vin^^t-et-un ; le moment est venu pour tous deux de prendre un étal, et j'v eusse pourvu depuis longtemps déji», si les é\vnements politiques l'avaient permis. Aujourd'hui que le rojaume est rentré eu possession de ses maîtres légitimes, aucune hésitation n'est plus possible.
Vous, luiguerrand, qui êtes l'aîné de la famille, et qui ace titre devez en souleniii'honneui cl le nom.vous entrerez dans
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la maison militaire du roi, ainsi que l'ont fail lous vos ancêtres, ainsi que je l'ai fait uîoi-mème. Je n'ai qu'un regret, c'est que Dion âge et mes infirmités ne me permettent pas de vous conduire aux pieds du troue. Voici, d'ailleurs , un pli cacheté pour le prince de ***, capitaine-lieutenant de la compa^fuie des gendarmes de la garde du roi. Le prince a été mon compagnon d'émigration ; il ne refusera pas, je l'espère, a un vieux camarade, de lui venir en aide dans celte circonstance, en vous recevant danssa coiupagnie, pour y apprendre sous ses auspices le noble métier des armes.
Quant h vous, Antoine, vous n'ignorer
pas que, de temps immémorial, les cadets de noire maison sont destinés à l'Église; mon intention est donc que vous vous rendiez également à Paris, au séminaire de Saint-Sulpice, spécialeinent destiné a recevoir les ca(iets de la jeune rioblesse du royaume, pour y étudier la théologie et vous mettre k même d'entrer dans les ordres. Monseigneur le grand aumônier de France, avec lequel la maison de Beuvron- Hautcroc'-e a l'honneur d'être alliée, vou- .dra l)ien, sur ma demande, vous faire admettre dans celte sainte maison, oii votre frère ira vous visiter de teufps a autre. Et maintenant, il faut vous occuper de vos préparaîifs de départ, carl'hiver vient site dans nos monlagnes, el d'un moment à l'oulre les premières neiges peuvent ol»s-
Iruer les chemins. Si Dieu me prête vie, j'espère que vos supérieurs vous permettront a tous deux, l'an prochain, de venir visiter votrevieux père, qui sera bien heureux de vous revoir et d'apprendre que chacun de vous, dans sa carrière, s'est montré digne du nom qu'il a l'honneur de porter. Pour vous inspirer a cet égard une résolution qui vous soutienne dans toutes les épreuves auxquelles vous allez être soumis en changeant d'existence, recevez tous deux ma bénédiction paternelle.
il y eut dans l'accent du vieux gentilhomme, pendant qu'il articulait ces dernières paroles, une émotion visible, contraire aux habitudes de toute sa vie, et qui
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ne pouvait manquer de se coiumuniqucra ses deux fils. Ceux-ci, obéissant à une impulsion presque magnétique, s'agenouillèrent simultanément pendant que le marquis imposait sur leurs jeunes têtes ses mains glacées par l'âge. Enguerrand se releva le premier; mais son frère demeura à genoux, la tête baissée, en proie à une lutte intérieure dont la manifestation n'eût été que trop visible pour quiconque eût jeté les yeux sur lui. A la fin, il balbutia d'une voix étoufTt'e :
— Mon père, j'ai une grâce à vous demander ; je la sollicite de vous au nom de notre mère que vous avez tant aimée et dont l'effigie nous contemple tous trois en
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cq moment du fond de son cadre, cojiHiie sans doule son âme nous voit du haul des cieux.
Le marquis de Beuvron tressaillit à cetle évocation , et se soulevant à demi sur son fauteuil:
— Qu'est-ce? s'ocria-t-il, que voulezvous dire ?
— Mon père, reprit le jeune homme d'une voix tremblante, permettez-moi de ne pas entrer dans les ordres.
^^ Pourquoi cela, monsieur? s'écria le
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vieillard en se levant tout à fait de son fauteuil et en reprenaiil toute la sévérité dont il s'était départi.
— Parce (jue, balbutia Antoine, parce que la vocation me manque et que je sens que je serais un mauvais prêtre.
— N'est-ce que cela? repartit le marquis, vous êtes jeune, monsieur, la vocation viendra plus tard.
— Jamais! mon père, jamais! Prenez pitiéde moi et donnez-moi tel autre état que bon vous sembiera, j'obéirai; mais je vous en SLîi>plie, ne me faites pas entrer au Si'minaire
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Antoine élait toujours à genoux, et le marquis se promenait a grands ras par la chambre. Enguerrand, qui avait écoulé avec un vif élonnement une protestation à laquelle il clail loin de s'attendre, s'approcha de son père, et prenant une de ses mains qu'il porta respectueusement a ses lèvres :
— Mon père, s'écria-t-il, laissez-vous fléchir.
— Vous aussi ! repril le marquis d'un ton d'affectueux reproche et en se laissant retomber sur son fauteuil; malheureux enfant, vous me forcez n dévoiler ici ce <|ue j'ai clierché jusqu'à ce jour a cacher soi-
gneusenienteii me confinant dansccvieux.
château, au plus profond des montajrnes. Apprenez donc que celle fortune dont je jouis ne m'appartient pas; c'est un dépôt dont je dois compte a son légitime propriéîaire : et c'esU'unde uosplus proches parents, le commandeur de Vaux-Chaussade...
— Mon parrain ! interrompit Enguerrand.
— Lui-même, reprit le marquis. Avant son départ pour l'émigration, il m'avait fait une vente fictive de ses biens; aujourd'hui il est de retour avec nos princes légitiîTies, et je dois lui restituer tout ce qui
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lui appartieni, avec les fruils que j'ai j)erçus. Je l'altends d'un moment a l'autre. Quanta moi, ruiné pendant la révolution par (les mandataires inûdèles, après m'être libéré envers le commandeur, il me restera a peine les moyens de pourvoir honorablement à votie entrée dans le monde, mon cher Enguerrand ; et si vous ne faites un riche liiariage, coaime il m'est permis de l'espérer, vous serez complètement hors d'étal de soutenir le rang auquel mes services, et surtout ceux devos aïeux, vous appellent, votis l'aîné de la maison de Beuvron-Hauteroche' Soyez satisfait, monsieur, ajouta le vieillard en so tournant vers Antoine, vous avez vu voire père réduit a rougir de sa pauvreté devant ses enfants.
MO LE Cadet
— Mon père s'écria k som tour Antoine, moi aussi j'ai à vous ap|>renc!re un secret qui m'oppresse, un secret qui me brûle et que j'avais caché b tout le uionde jusqu'à présent, même a mon frère. Vous me demandez p urquoi je ne veux, pas me faire prêtre... mon père, c'est que je ne puis offrir k Dieu un cœur qui a cessé de m'appartenir -à moi-méiiie, c'est que j'aime...
En parlant ainsi, Antoine cédait involontairement à cette pr. ssion intérieure et si puissante qui pousse fatalement les amoureux, même les plus réservés elles plus discrets, aépancher leurcœur gonflé, sans se rendre compte de ce qui pourra en résuller. Il était désormais lancé dans celte
voie funeste, el coaiine le fleuve qui a rouipu ses digues, ni la piiysionouiie froide et sévère de son père, ni les signes mêmes de son frère ne purent l'arrêter.
11 y eut un sileiice, puis le marquis, d'un ton dédaigiRU\, iaissa tomber celle parole :
— Vous aimez, malheureux !...
— Oui , reprit le jeune homme avec exaltation, j'aime de toutes les forces de mon âme...
— Quelque vassale, sans doute, ou quelque aventurière...
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— Non, ce n'est ni une vassale ni une aventurière ; c'est une personne d'un rang élevé.
— Soit! mais qu'importe? vous l'oublierez.
— Jamais !
— Il le faut; aussi bien, on oublie vile, à votre âge...
— Oh I non, mon père, croyez-moi, je sens que cet amour -]h fera le charme ou le lourmonl de loule ma vie.
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— Quel est le nom de celle personne?
Je l'ignore.
— Vous l'ignorez , et vous osez me dire... Mais c'est de la folie!...
— Tenez, mon père, je serai franc avec vous, et je ne veux rien vous cacher pour mériter votre indulgence.
— N'espérez rien de moi sous ce rapport. '
— Ah! si vous saviez pourtant comme je l'aime !. . .
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— Tant pis pour vous, monsieur, il fallait vous souvenir que vous êles le cadet.
— Mon père, daignez au moins m'écouter !
— Parlez, monsieur, parlez, je vous y aulorise; bien plus, je vous l'ordonne. Ne voyez vous |>as «jne nous avons hàîe, moi et votre frère, de coii naître l'origine de celte élrani^e passion?
— Il vous souvient sans doute, mon père, de ce jour où j'ai eu le inalheur d'encourir votre resseniiment pour n'être point
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renlré au château à l'heure de l'office diviu.
— Oui, certes, c'était un digne prélude pour uu acte de folie qu'un acte de désobéissance; pour un uiau juement à vos devoirs de famille, qu'un manquement à vos devoirs de reîigio!» ! Continuez, monsieur...
— C'était la veille de J'ANSomption. Je m'é'tais laissé entraîner beaucoup plus loin que de coutume a la poursuite d'un daim que mon lévrier avait dépisté. Je m'élançais ainsi de toute la vitesse de mon cheval dans la direction du nord-ouest, qui est celle des moijts Dore dont je n'étais
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plus guère qu'à une dislauce de deux petites lieues, P.;rvenu au ïoud d'une gorge sauvage, au milieu d'un eulassemenl de rochers et de laves refroidies, cratère de quelque volcan, je m'aperçus que mou lévrier avait perdu la trace du daim et qu'il se rapprochait de !i ci avec inquiétude. Gomme le soleil commençait a décliner, je "^ songeai à retourner sur mes pas pour reprendre le chemin du château, où j'espérais encore arriver avant qu'il fît nuit close. A ce moment, des cris de détresse vinrent frapper mon oreille.
Je voulus pousser mon cheval en avant, mais il se mil à trembler de tous ses membres et à se cahrer. Comme les cris conti-
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nuaient, je mis pied \\ lerre, et, escaladant un rocher qui me masquait la vue, j'aperçus devant moi, à soixante pas environ de distance, un spectacle qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Une jeune femme, vêtue en amazone et montée sur un beau cheval couleur Isabelle, luttait avec une louve furieuse. C'est en vain qu'elle s'était armée de sa cravache et qu'elle agitait d'une main tremblante cette arme inofTensivc; la louve, les yeux enflammés, la gueule menaçante, venait, en se dressant d'un bond, de s'élancer jusqu'à la hauteur du bras de la jeune femme et lui avait arraché un bracelet, qu'elle se mit à broyer entre ses dents.
Tout à coup, le cheval de l'anjazone,
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dominé parla terreur que lui inspirait la bête fauve, se dressa sur ses deux pieds de derrière, en essayant de se dérober ; mais dans ce mouvement il perdit l'équilibre et s'abattit bruyamment, entraînant dans sa cjiule la jeune femme qui le montait, et qui s'en vint rou!cr, inanimée, à côté de lui. Alors la louve, abandonnant le bracelet dont elle s'était emparée, se précipita incontinent sur la proie nouvelle offerte a sa rage, s'apprêtant a la décliirer. . . Il n'y avait pas une seconde a perdre; j'armai mon fusil et je fis feu. Au rugissement terrible qui suivit l'explosion, je reconnus que l'animal avait été toucbé, et, sautant à bas du rocher, je m'élançai pour l'achever a coups de crosse et pour secourir la malhcnieuse jeune feriiiue que je venais
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de sauver, du moins je l'espérais, d'une mort presque certaine.
En me voyant venir a elle, la louve comprit qu'elle était en présence de celui qui l'avait blessée ; et rendue plus furieuse encore par la douleur, elle bondit à ma rencontre, et, sans me donner le temps de nie servir de la crosse de mon fusil, elle se jeta sur moi avec un hurlement féroce. Bieiîtôt je sentis ses dents cruelles s'enfoncer dans ma chair, et mes vêtements er\ lambeaux furent teints de mon sanijf, mêlé avec le sien. Mais Dieu sans doute, qui avait conduit mes pas dans cette gorge sauvage pour me faire le sauveur d'une innocenle victime. Dieu ne voulut pas que