‹ Le cadet de familleChapitre 5 sur 13 · LE CAD · texte numérisé non relu

LE CAD

njon œuvre reslàl isicoinplèle. Soil que la louve s'affaiblît à la lougue par le sang qu'elle perdait, soit que mes forces se trouvassent doublées dans ce niomenl suprême, je plongeai hardiment mon bras dans la gueule béante de l'animal féroce, et bientôt, étouffé sous celte étreinte, il s'affaissa et s'en vint tomber k mes pieds dans les convulsions de l'agonie. . .

Pendant que le jeune homme s'exprimait ainsi, ses yeux étaient devenus flamboyants, ses narines s'étaient gonflées, son épaisse chevelure semblait se hérisser sur sa tête. Lui, d'ordinaire si timide, et qui osait à peine élever ta voix en présence de son {)ère, il sentait si bien revi-

Di: familm: 121

vre dans son âme loules les émotions qui l'avaient bouleversé dans une circonstance si solennelle de sa vie, qu'il s'était opéré en lui une sorte de transfiguration, et qu'il était parvenu a être vraiment éloquent. Son frère Engu( rrand, qui lui avait plus d'une fois pressé la main pendant le cours de ce récit, le contemplait avec émotion. Il n'était pas jusqu'au marquis lui-même qui ne parût surpris d'une semblable métamorphose. Enhardi par l'altitude de ses deux auditeurs, Antoine poursuivit son récit en ces termes :

— Dès que je me fus assuré qu'il n'y avait plus rien a redouter de la rage de la louve, je m'approchai de la jeune ama-

122 Li: CADi'T

zone, qui était toujours évanouie, mais dont le cheval venait de se relever en hennissant , coïnme pour saluer mon triomphe. H y avait à quelques pas une source d'eau vive qui Jaillissait d'un rocher. J'en remplis le creux de ma main et j'en arrosai les tempes de l'amazone, qui commença aussitôt h reprendre ses sens.

Ses longs cheveux noirs, qui s'étaient dénoués dans sa chute, couvraient son visage de leurs boucles soyeuses; je me mis en devoir de les écarter, et alors seulement je m'aperçus que j'avais devant moi une jeune fille d'une éclatante beauté. Elle se mit b promener ses regjjrds autoyr d'elle avec une naïve frayeur: mais du moment oîi ses yeiw si doiix rencontrèrent les miens, il sembla qu'elle se fût tout h coup

on FAMILLE 423

rassurée ; en même lemps une lég^ère rougour vint empourprer ses joues, qui étaieit auparavant d'une pâleur mortelle, et, comme honteuse du désordre de ses vêteînents et de l'attitude où elle se trouvait, (lie saisit vivement mon bras, et, s'y ap- {îuyant a peine, se releva avec tant de légèreté que je vis bien qu'elle n'avait, grâce à Dieu, aucune blessure.

Quelques secondes après, elle s'était déjà remise en selle, et je me disposais a raccompagner, Jorsqu'elle tressaillit tout à coup et poussa un faible cri en fixantsur moi des yeux où je pus lire la plus tendre compassion. Elle venait en etîet de s'apercevoir que j'avais été blessé dans ma lutte

I2i- ij: cvui.f

avec la louve, ce que j'avais oublié moimême, et que j'étais couvert de sang. C'est en vain dès-lors que j'insistai pour la suivre : elle me déclara qu'elle s'y opposait formellement, et elle ajouta qu'elle retrouverait parfaitement son chemin» étant liabituée a se livrer aux passe-temps de la chasse et de la promenade à cheval dans ces montagnes. A ce moment, des sons de cor retentirent dans lo lointain. La jeune fille me lendit sa petite main blanche et parfumée qu'elle avait dégantée, et elle me dit avec une grâce charmante :

— Je n'oublierai jamais, monsieur, que je vous dois la vie, et je vous promets de prier Dieu tous les jours pour vous et

DK FAMILLK 125

pour que vous soyez promptemenl guéri de vos blessures. Quel esl votre nom, monsieur?

— Mon nom de baptême est Antoine, balbutiai-je ; et quant à mon nom de famille...

Mais elle ne me laissa pas le temps d'achever, et elle ajouta vivement :

— Je dois commencer demain une neuvaine à l'ermilage de Saint-Gralien, dans l'intérêt d'une personne dont la santé m'est bien chère. J'espère que te bon saint me permettra de vous associer à celle per-

\iG LE CAUET

sonne dans mes dévotions. Que Dieu soit avec vous, monsieur, et qu'il vous bénisse !

La-dessus l'amazone piqua son cheval et disparut, me laissant sous le cliarme" de celte vision sitôt. Iiélas! évanouie.

Comme haletant, éperdu, je la cherchais à la place que son souvenir illuminait Picore, je vis l)r lier à mes pieds le bracelet que la louve lui avait arraché, et sur lequel était encore l'empreinte des dents de cette bêle féroce. Je le ramassai et le portai instinctivement à mes lèvres; puis, rayant placé sur mon cœur, je me disposai à remonter à cheval; mais les

bS: FAMILLE 127

émotions que je venais d'éprouver coup sur coup, la (?oulei.r<jue je commençais à ressentir des morsures de la louve, tout cela m'avait tellement affaibli que les forces me manquèrefil, et je ne sais combien de temps il m'aurait l'allu j)asser dans cet endroit si des pâtres n'étaient arrivés à mon aide, envoyés, me dirent-ils, par une jeune demoiselle qu'ils avaient rencontrée sur la route, et qui leur avait donné sa bourse, en les invitant h prendre soin de moi. .. Vous savez le reste ; vous savez que recueilli par ces braves gens j'ai dû passer la nuit dans leur cabaiie avant de rentrer au château.

Antoine se tut et baissa la tête, comme

Si, n'étant plus soutenu par les émotions fiévreuses qu'avait réveillées dans son âme le souvenir des événements qu'il venait de raconter, il était retombé dans sa timidité native et dans son mutisme sauvage, attendant, pour en sortir de nouveau que son père lui en donnât l'ordre. Celui-ci sembla se recUeiiiir quelques instants, puis, attachant sur son fils cadet un regard froidement scrutateur :

— Eh bien ! dit-il, je vous ai écouté patiemment, et j'ai peine à comprendre qu'une rencontre fortuite avec une personne qui vous a très probablement oublié, que vous n'avez point revue, que vous ne reverrez sans doute jamais...

DE FA.MILLi: 129

— Ah ! mon père, interrompit vivement Anioine, pardon, je l'ai revue!...

— Alors, repartit le vieux gentilhomme d'un Ion sévère, vous m'avez donc désobéi ?

— Oui, mon père, je le confesse a vos

arenoux : je l'aime tant! Elle avaii dit

([u'elle irait faire un tour à l'ermitage de

Saint-Gralien ; je m'y suis rendu le jour

où devait finir cette neuvaine. Je voiîl;n«î

la revoir, lui rendre ce hraceltit qui lui

appartient, que je ne pouvais m'appro-

prier... Elle était en clïel h î'ermilage;

mais elle n'était pas seule. Un vieillard

raccompagnait, son père sans doute... A i 9

130 LS' CADî:r

ma vue elle a roii^i, puis pâli, en ipe faisan! signe de me laire, de ne point l'approcher, et moi, j'ai ol)éi. Cependant, lorsqu'elle est sortie de l'ermitage, comme le vieillard, qui paraissait malade et qu'elle entourait de ses soins, était passé devant elle appuyé sur le bras d'un domestique en grande livrée qui Taidait a marcher, je me suis approché d'elle en tremblant, et j'ai osé lui dire tout bas que j'étais venu pour lui rapporter son bracelet qu'elle avait oublié ; mais elle, avec un accent et un sourire qui ne s'elTaceront jamais de ma ménitj^re, m'a répondu :

— Gardez-le, monsieur, en souvenir de celle qui vous doit la vie.

Dl^ FAMILLK

— Oli! elle m'aimera, mon père; un jour a venir, elle m'aimera I

— Insensé! oii est ce bracelet?

— Le voici, mon père; il ne m'a pas quille depuis lors.

En même temps Anloitie iira de son sein la précieuse relique qu'il y avait enfouie. C'était un bijou d'une forine élégante et très Gnement travaillé. L'artiste avait enroulé et sculpté un serpent d'or dont la tête et la queue se rejoignaient pour soutenir un petit médaillon servant de fermoir sur lequel se détachait un chiffre en dia-

132 LE C.ADKT

niants : deux lettres entrelacées, devenues indéchitïVahtes, ei surmontées d'une co?]ronne !>risée. Le marquis conlempla quel- (|ups instants ce bracelet avec attention , |;uis, l'ayant laissé tomber sur le planciier, au risque de le briser, il articula froidem{ ut les paroles suivantes, qui relenlirenl sembiahles h la sentence de mort que le jui'e prononce à la face du condamné :

— Je suppose, monsieur, que vous n'avez plus rien a m'apprendre. et maintenant, c'est à mon tour de parler : mais j'ai peu de chose à vous dire, moi. J'avais résolu de vous faire partir dans huit jours pour Paris avec votre frère; mais j'ai changé d'avis, et ce d^'part aura lieu de-

DE familll 133

main même. Vous pouvez vous retirer ruii et j'auire pour faire vos préparatifs.

— inexorable ! balbutia Antoine en se relevant, les jeux baignés de larmes. O mon Dieu ! prenez pitié de moi.

Le voyage.

Par une belle matinée de la fin d'octobre 1814, deux jeunes gens suivaient a cheval la route tortueuse qui, à travers les gigantesques entassements de roches basailiqucï. et de lavrs reiroidies dont se

coLnposcril géuéraieiiieiiî les lîiotûagnes de !a hauîc Auverg-ae, conduil vers les piii acs ferliies de la Liiuagae et ensuite vers Paris. L'un et l'autre semblaient s'abanciocner complètement k leurs montures, deu:i de ces chevaux de montagnes dont le pied est si sur et dont l'encolure, un peu épaisse, n'exclut pas l'agilité, du soin de les guider au milieu des rochers et des précipices. A cent pas environ devant eux, s'avançait en éclaireur un robuste montagnard, armé de son bâion ferré et ronduisant une mule chargée des bagages des deux voyageurs, bagages d'une apparence et d'un volume assez rudimentaires.

C'est dans cvi équipage, bien modeste

pour deux jeunes seigneurs de haui lignage (car les deux cavaliers n'étaient autres que MM. Enguerrand et Antoine de Beuvron-Hauteroclie), que s'effectuait un départ destiné a coup sûr, au tem})s jadis, à mettre en émoi toute ta contrée.

En ce temps -Ik, il était de règle que toule la population des hameaux d'alentour vînt assister a une messe solennelle dans l'église paroissiale du bouri: , afin d'appeler les bénédiclions de Dieu sur la léte de l'héritier présomptif du domaine, le jour où il quill.iit le pays pour se rendre, comme on disait alors, aux pieds du trône où l'appelaient son âge et sa naissance, et pour embrasser la nolde carrière des ar-

nS l^E C/vDET

mes. Puis, lorsque, l'office divin terminé, l'aîné de la maison de Beuvron montait a cheval pour gagner la ville prochaine, chacun venait lui baiser la main k son tour, et ses vassaux futurs l'escortaient triomphalement sur la route comme un fils de roi, en faisant retentir les rochers et les montagnes de leurs souhaits et de leurs acclamations.

Les choses s'étaient toujours passées ainsi avant la Révolution pour l'ainé de la famille. Quant à ses cadets, s'il en avait, on n'était pas dans l'usage de s'en inquiéter. Ceux-là n'étaient pas appelés a faire souche, car ils étairiit d'Eglise ; ceux-là ne devaient rien possé 1er dans le pays. Dès-

DE FAMlLLi: 139

lors à quoi bon s'inquiéier de leur sort?

Bien qu'en 1814 le culte des anciennes Iraditions fiit loin d'être complètement éteint en Auvergne, il y avait plus d'une raison pour que le départ de MM. de Beuvron-llauteroche, d'Enguerrand, si l'on veut, s'accomplît dans des conditions beaucoup moins bruyantes. D'abord, on le sait, ce départ avait reçu, par suite des aveux. d'Antoine, un caractère d'impromptu peu compatible avec les us et coutumes des anciens jours. .Et puis, il laul bien le dire, le prestige qui s'attachait autrefois k la noblesse ne prenait pas seulement sa source dans le souvenir des services rendus en temps de guerre parlicu-

140 Li£ CADIiî

lièiemenl et dans tout ce qui peui contribuer à l'iliustralion d'une fauiiile. La furtune patriaiouiaie qui en était presque toujours l'accompagneraent ne contribuait pas peu à augmenter ce prestige. Or, nous Tavons dit, M. ie marquis de Beuvron, malgré le fidéi-commis qu'il avait reçu du coîîimanfieur de Vaux-Chaussade, n'était déjh plus ce qu'on appelle un riche dans un pays où la pauvreté des habitants enfante si aisément une richesse relative, et oi), d'ailleurs, on sait si !?ien coaipter. Nonobstant tout le soin qu'il avait pris de dissimulerla diminution successive de ses ressources, il en avait transpiré nécessairement quelque chose.

Bien plus, en précipitant le départ de

JDE FAMILLE î 41

ses deux fils, alors qu'un seul d'entre eux avait encouru celte mesure, le vieux gentilhomme cédait évidemment à un esprit de calcul bien légitime dans un père de ramilîe, mais que sa ûorté naturelle lui défendait de confesser. En effet, n'était-ce pas là un expédient bien efficace pour s'abstenir de toutes les dépenses de irala et (le largesses de toute sorte commandées en pareil cas par l'usage, et (jui eussent fatalement absorbé uîie bonne pari d» petit trésor destiné k être remis à Enguerrand ? Ce trésor devait le mettre a même de pourvoir aux frais de voyage ainsi qu'à l'insuffisance de la solde attribuée a MM. les genlilshommes des compagnies rouges de la maison du roi.

Ainsi s'explique le pelil nombre de

Page 1