‹ Le cadet de familleChapitre 6 sur 13 · LE CA!>F,T · texte numérisé non relu

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paysans qui assislorent, concurremment avec les servileurs du château, à la messe basse célébrée de grand matin, à la paroisse à l'intention des deux voyageurs. Le marquis assistait a cette messe, et, bien qu'il fût d'un caractère froid et réservé et qu'il eût encore un grand empire sur luimême, on put remarquer qu'il portait de temps à autre ses re^jsards sur son fils aîné avec une émotion mai dissimulée. Lorsque le moment de la séparation fut venu, il lui ouvrit ses bras avec effusion, ce qui lui était arrivé bien rarement jusqu'alors, et une lajiue perla au bord de ses paupières, larme renfoncée bien vite quand son fils cadet se présenta a son tour pour l'embrasser.

Loin de nous la pensée de chercher à

une préféreiiCf injuste des excuses soit dans un ordre (l'ith'e aujourd'liui complètemeut disparues, soit même dajis le souvenir d'une irréparat)ie catastrophe de famille î Mais n'y avait-il pas déjà un commencement d'expiation pour cette préférence même, si l'on son^e que ce vieillard, cruellement éprouvé d'abord par une ré~ volution qui avait compromis sa fortune et brisé ses croyances, ensuite par la perte d'une épouse adorée, parvenu enfin aux limites de la vie, se voyait réduit à vivre solitaire et sans famille dans un antique manoir à moitié délabré, que les neiges rendaient inabordable pendant six mois de l'année? Certes, elle était bien solennelle pour le marquis de Beuvron, l'heure

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où son premier né, celui dont les Iraits lui relraçaierit incessamment l'objet de ses plus chères affections, allait le quitter pour toujours peut-être, et où il ne pouvait plus compter, pour lui fermer les yeux, que sur des mains étrangères.

Mais en pareille circonstance les préoccupations des père? ne sont guère celles des enfants. A un âge où la vie se déploie devant ces derniers avec toutes ses illusions et toutes ses promesses, il est l)ien rare que le nuage qui assombrit le front ridé, la têle ciienue, couvre longtemps de son ombre le frais visage du jeune homme. Et puis, les longs enîiuis, les noirs soucis ne sont-ils pas toujours bien plutôt pour

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ceux qui restent que pour ceux qui partent?

Enguerrand et Antoine étaient tristes tous deux en quittant le toit palernel; tous deux avaient des iarmes dans les yeux et dans le cœur en commençant leur pèlerinage vers ce phare immense allumé sur les l)ords de la Seine, et dont le rayonnement magnétique attire un nombre sans cesse croissant de plialènes humaines de tous les points de la France pour s'y brûler les ailes. Mais a peine les tours massives du château de Beuvronïïauteroche s'étaient-elles effacées sous la brume du matin, qu'avec cette merveilleuse facililé de caractère dont il était doué, l'aîné des deux frères avait abdiqué

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lowle idée mélancolique, et qu'il chanlait déjb à pleins poumons cette vieille chanson inonarchique, si fort en honneur en 1814 dans toute la France :

« Vive Henri quatre !

Vive ce roi vaillant I »

C'est que l'esprit tout plein des féeriques récits qui avaient cours dans les provinces il y a quarante ans,.a l'endroit des Qierveilles et des plaisirs sans nombre de la grande Babylone, Enguerrand aspirait par tous les pores cette atmosphère de fêtes et de parfums, de volupté et d'iudépeudance qui s'épanouissait pour lui à

l'horizon prochain de Paris, horizon tout illuminé par une éclatante auréole. Aussi, coniDje il s'avançait la tète haute, le nez au vent, faisant caracoler son cheval toutes les fois que la nature du terrain le permettait, et mêlant à la vieille chanson monarchique les refrains nouveaux de vaudeville et d'opéra comique rapportés en Auvergne par quelque joyeux coni|>agnon des châteaux daientour !

L'attitude d'Antoine était bien différente. Pensif et la télé baissée sur le cou de son cheval, il se retournail de temps a autre sur sa selle, pour saluer d'un regard humide ces bruyères, ces rochers, ces sapins séculaires, et toute cette poétique

contrée où sa vie s'élail écoulée presque insoucieuse, jusqu'au moDieul oîi il aviut laissé prendre son cœur par deux beaux yeux qu'il ne devait sans doute pliis jamais revoir.

Ainsi s'expliquaient les sourires et les chansons du frère aîné, les soupirs et les larmes même du cadet ; ainsi se réalisnit dans leurs personnes celle immortelle antithèse de la joie et de la douleur, du bien et du mal, qui est le fondement de toutes les philosophies de l'ancien monde, depuis Ariinane et Oromaze jusqu'à Déméirius et Heraclite, et que le monde nouveau ne remplacera pas, parce que sans cette antithèse, la société elle-même cesserait d'exister.

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Cependant , coujiin' si la nature eût voulu se parer de se;? vêlements de fêle pour solenniser le dépari des deux voyageurs, il faisait un temps merveilleux. Un splendide soleil d'automne inondai! de ses rayons l'un des plus magniOijues pajsaoes qu'il soit possible d'imaginer. La région des rocs volcaniques et des masses de basaltes, avec ses gorges sauvages, ses torrents, ses précipices, ses laves scoriliées, vciiait d'élre francbie, et les montagnes, a!)ai?sant peu à peu leurs sommets désormais verdoyants, commençaitMit à s'écarter eu aniphiliiéàlrc pour faire place a une ciiarmanle vallée, arrosée par un cours d'eau tombant en cascade du baut d'un rocber moussu. Celle vallée était tout émailléede fleurs, tout embaumée des parfums

de la menthe, de la gentiane et de la marjolaine, et, au milieu des hautes herbes d'un vert d'émeraude, on voyait se dresser par intervalles la tête majestueuse d'un taureau ou le fauve profil d'une vache qui s'avançait nonchalamment sur le bord du chemin, et dont le mugissement sonore, répété par l'écho de la vallée, senîhlail s'adresser aux voyageurs comme un salut d'adieu.

f^Ui^uerrand el Antoine, qui jusqu'alors avaient dû marcher a la suite l'un de l autre, a cause des clifficultés de la route, s'étaient rejoints depuis quelque temps et leurs chevaux hennissaient joyeusement en parcouranl au pas celte poétique val-

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lée, oii maîtres et montures pouvaient cheminer enfin librement sur le ^^azon de la prairie et se reposer des escalades et des descentes sans nombre quMl leur avait fallu subir en traversant les passages les plus ardus des montagnes. Enguerrand, qui avait épuisé sans doute tout son répertoire de gais refrains, se tourna du côté d'Antoine et, le v^janl sombre et taciturne, il lui tendit la inain.

— Eh bien, frère, lui dit-il, est-ce que tu m'en veux? Tu ne me parles pas, et toi, que j'ai toujours vu si vivement impressionné par les grands spectacles de la nature, tu ne parais pas seulement faire attention que nous sommes ici en plein paradis terrestre.

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— Moi, t'en vouloir! reprit Anloine avec un sourire noyé de tristesse. Oh ! lu ne peux Je croire, tu ne le crois pas. Pardonne-moi mes préoccupations... Je trouve en effet que ce site est vraiment beau.

— A la bonne heure! seulement je vois bien que nous sommes ici deux Adam, mais il nous manque à chacun notre Eve, n'est-ce pas?

— Oh ! par grâce, frère, tais-toi ! aidemoi pluiôl h chasser de mon âme celle image qui s'en est emparée et qui la possède tout entière.

«- Pauvre garçon ! laissons l\ TimagG

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et plût a Dieu que je pusse te melire en possession de l'orio^inal! mais la as raison, parbleu! il n'y faut plus songer à présent. Aussi bien, nous allons dans une ville oïl les Eves ne manquent pas, à ce qu'on dit. C'est leur quartier général que Paris, vois-tu, et je t'en promets Ta une collection si riche et si variée qu'elle te fera bien vite oublier ton Eve des montaijfnes.

— Si lu aimais comme moi, Engucrrand, lu ne parlerais pas ainsi.

— Mais alors ton amour est donc une maladie?

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