LL CAI)£T
— J'en ai peur.
— Que le bon Dieu m'en préserve!
— Il me semble qu'à mesure que nous uous éloignons de ces nioniagnes, oîi elle m'est apparue, les sources de la vie se tarissent en moi. Je sens nia respiration qui s'oppresse, et ce soleil radieux que j'aimais tant jadis, ce soleil qui pour loi sans doute illuntine joyeusement cette vallée, n'a plus pour moi que (!es clartés funèbres.
" Gela se passera, mon ami, cela se passera. Crois en ma vieille expérience:
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que diable! je suis ton aîîié de trois ans, et penses-tu donc que, moi aussi, je ne laisse pas un souvenir.. . que dis-je?.., plusieurs souvenirs dans nos montagnes?... mais, ma foi ! un clou chasse l'autre, comme dit le proverbe Moi, d'abord, je ne puis pas voir une jolie femme, sans m'en sentir imm<5dialement féru... c'est plus fort que moi el j'ai beau chercher à me raisonner.
— Je connais la joyeuse insouciance; mais, tu le sais trop, nous n'avons nullelement les mêmes idées.
— C'est ce dont j'enrage , mordieu !
Laisse-moi entreprendre ton éducation et,
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avant Irois mois, je ga^e que lu seras aussi philosophe que moi sur le chapitre des femmes.
— Tu ouhlies, mon cher En^çuerraurl, que je vais à Paris pour être prêtre.
— Raison de plus! il y a lemps pour toul. Dépèche-toi à jouir de la vie, avant d'enlrer au séminaire.
— Je ne le puis ni ne le dois.
— Allons donc 1 ii faut avoir péché pour
faire pénitence, elje veux que lu pèches, •
moi : un peu de complaisance, frère, fais
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cela pour moi! Écoute, j'ai la une honne sacoche, remplie de beaux louis d'or. En coi»science, il n'est pasjusle que je dépense cela loul seul. Il faut que tu m'aides un peu. Sois tranquille nous nous arrangerons pour que notre père n'en sache rien, et quand la sacoche commencera a se vider, tu entreras au séminaire.
— Mon bon, mon excellent frère, tout ce que tu me dis augmente, s'il est possible, l'affection que je le porte ; mais, voistu, je sens Ta qu'il n'y a plus de joie possi- ^ ble pour moi sans elle dans ce monde, et que je n'ai plus qu'h mourir.
— En voici bien d'une autre! mais je
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ne veux pas que hi meures, moi, morbleu ! elj'y mettrai bon ordre. Plutôt que de te voir ainsi malheureux, je suis capable vois-lu, d'entrer au séminaire a ta place.
— Y pen><'S-tu bien'*
— Dame! s'il n'y avait pas l'ennui de Tapprentissas^e, c'est un métier qui ne laisse pas que d'avoir ses agréments. D'abord, on est le confesseur de toutes les jolies femmes.... de celles-là seulement :
foin des vieilles et des laides! Et puis, quand on s'appelle Benvron Hauteroche, on devient bien vite un dignitaire de l'Église, évêque ou cardinal, que sais-je ? Et alors, quelle existence!... Tiens, frère, je
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suis presque tenté de te donner ma lettre d'iiilroduction pour monseisneur le capitaine lieutenant des ^endarinesde la garde, et de prendre la tif^ime pour monseigneur le grand anmônipr. Qui s'en apercevra?
Nul ne lîous connaît à Paris. Tu parais plus âgé que moi. lu es plus grand, plus fort : lu feras un bel et bon gendarme de la garde du roi. Moi, j'ai idée que je serai très bien en abbé. Des dames de la ville me l'on déjà fait entendre plus d'une fois. Qu'en dis-tu ?
— Tais-toi ! lais loi ! Ce serait un sacrilège. Ce serait désobéir à la volonté de notre père. Je ne puis... je ne veux pas le faire.
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— Comme il te plaira. Pourtant, c'est dommage. Je sens que la vocalion commençait a nie gagner depuis quelques instants, et je suis tout prêt à maudire mon droit d'aînesse, puisqu'il ne me laisse pas le choix d'un état a ma lîonvenance. Et l'on ose appeler cela un droit! Ce n'est pas un droit, mordieu! c'est un devoir! Or, il n'y a rien de pins ennuyeux qu'un devoir.
— Mon cher Engnerrand , tu parles en homme qui sait bien qu'on ne le prendra jamais au mot.
— Pourquoi pas*^ essaie et tu verras.
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Un sourire mélancolique se peignil a ces derniers mois sur le visage d'Antoine, qui ne répondit pas, et la conversation entre les deux frères en resta la. Quelques minutes k peine s'étaient écoulées, que déjà les hautes tours de la principale église de ia ville se projetaient a l'horizon.
Lorsque Enguerrand et Antoine, précédés de leur coureur et de la mule qui portait leurs bagages, firent leur entrée au chef-lieu , ils apprirent que le véhicule dans lequel ils devaient prendre place pour se rendre a Paris, ne parlait que dans deux heures. Enguerrand n'était point inquiet de l'emploi de son tenjps durant ces deux heures, parce qu'il avait
dons la ville plusieurs amis. En clT<M, ii i 11
p(Miie avail-il mis pied a terre devant 1 hôlelierie où il avait Ihabilude de descendre , qu'avant été aperçu dans le trajet qu'il venait de faire, il étaiî entouré d'une demi-douzaine de joyeux compagnons.
— - Oh ! mon gentilhomme , lui dit-on (en 1814, toutes les appellations constituant le phébus nobiliaire de l'ancien régime étaient, comme on sait, redevenues de mode), c'est ainsi que vous quittez vos amis sans leur crier gare! C'est une véritable traiiison. un acte de félonie au premier chef, et vous êtes notre prisonnier.
Pardieij ! messieurs , répondit En-
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g^uerrarid, je ne demande pas mieux, pour vu que je sois en liberté dans deux heures el que vous promettiez de ne pas me rendre malade, à force de boire à ma santé.
— Est-ce bien Enguerrand qui parle ainsi? reprit-on avec surprise.
— Oui, messieurs, je deviens un homme grave, a partir d'aujourd'hui ; je passe a l'état de Mentor, tel que vous me voyez, et je vous présente Télémaque dans la personne de monsieur mon frère cadet que je vais conduire au séminaire. C'est un brave garçon qui a toutes les qualités du monde;
nniis il a dc^ux grands (iofauts : i! ne sait
ni rire ni jjoire.
— Nous nous chard(eons de son éducation, reprirent en chœur les jeunes i^ens; qu'il soit le bienveîiu parmi nous!
Mais Antoine avait trop de timidité, de sauva*^erie même, pour accepter l'invita lion qui lui était faite, dans un moment surtout où le sentiment. dont son âme était remplie lui faisait éprouver, au conts aire, un grand besoin de solitude et de recueillement. Il s'excusa de son mieux de son refus, en prétextant une commission dont il s'était charpé, el, malgré to;i(es les ins-
lances des amis de son frère et de ce dernic!- iui-niôme, qui lui représentait k voix basse qu'il ne pouvait trouver une meilleure occasion de se distraire de ses préoccupations, il s'esquiva rapidement.
Rien n'ouvre l'âme aux sentiments religieux comme le véritable amour, malgré to it ce qu'il va d'absolu et d'exclusif dans colle passion. Antoine avait d'ailleurs élé élevé, comme le sont généra lemeiit Ions les enfanls des fjimilles iiobles de France, dans la foi et les praticnies d'un catholicisme fervent. Aussi sa première pensée, en quittiuil son frère, fut-elle de se rendre a l'église. Ne dcvai(-il pas trouver là, au pied des sai Us autels, u»ie assistance di-
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vine contre les troubles de son cœur, en même temps que de précieuses consolations a l'endroit des sévérités de son père?
Au moment où il ep.tra dans le lieu saint, tous les offices étaient terminés, car on était au milieu du jour; les cierges étaient éteints, l'orgue estait muet, la nef était déserte. Un silence solennel régnait dans le temple du Seigneur, silence troublé seulement par le bruit des pas du jeune homme qui, retentissant sur le pavé (ies dalles, venait ensuite se r('percuter sous les voûtes sonores de la vieille basilique.
Antoine, après avoir longé l'un des bas côtés op la nef. vint s'agenouiller non
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loin du chœur, au coin du pilier le plus sombre qu'il put rencontrer, ella, perdu dans une rêverie plus extatique que religieuse, il laissa tomber sa lête entre ses mains, murmurant tout bas les prières qu'on lui avait apprises dans son enfance. Mais hélas! les paroles consacrées qui s'échappaient de ses lèvres étaient-elles bien a l'unisson de ce qui se passait dans son âme? N'avait-il pas en effet grand besoin de la miséricorde céleste, ce pécheur q;,i, au lieu du chapelet bénit, tenait convulsivement serré enire ses doigts un bracelet, don furlif d'une jolie fille, et qui venait oflrir h Dieu les restes d'un cœur où régrjait désormais le culte de la créature? mais heureusement là bonté et la miséricorde de Dieu sont infinies.
Tout à coup, l'orgue fil entendre un prélude plein d'une douce el suave harmonie; Anloine releva la lêle. L'église s'élail peujdée comme par enchantement, et déjà une troupe de jeunes fllles entonnait en chœur un cantique sacré. Cet aspect inattendu, ces chants, ces bruits de l'ori^ue, toute celte pompe inaccoutumée, iriconnue même dans l'humble église d'un bourg perdu au milieu des montagnes, devaient nécessairement imprimer aux pensées d'Antoine un tout autre cours que celui qu'elles avaient pris dans la solitude où il se trouvait auparavant. Il se remit a prier avec une véritable ferveur, demandant a Dieu de le soutenir dans la voie nouvelle où il allait entrer et de lui faire la grâce d'être entièrement a lui.
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Après avoir achevé cette prière, il se senlit soulagé d'un grand poids, et il se disposait a offrir au Tout-Puissant le tribut de sa reconnaissance pour le secours qu'il en avait reçu, lorsqu'en promenant machinalement ses regards autour de lui, il aperçut a quelques pas de dislance, agenouillée auprès de la balustrade qui sépare le chœur de la nef, une jeune femme dont la taille et la tournure lui rappelèrent inslanlanément celle qu'il s'était cru un moment sur le point d'oublier.
Il tressaillit jusqu'à la moelle des os,. el, pris d'une sorte d'<5l>louissement. il fut obligé de s'appuyer contre le pilier au
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pied duquel il se lenail, pour ne pas tomber a la renverse. Puis, faisant un retour sur lui-même, il ne put s'empêcher de penser que, quand on aime, on est toujours tenté par une sorte de mirage qui atteint à la fois les yeux et le cœur, de retrouver en tout lieu l'objet aimé.
Cependant les émotions fiévreuses qui venaient de s'emparer tie lui avaient tellement bouleversé tout son être, qu'il ne pouvait plus tenir en place, et il se leva. Par une étange coïncidence, la personne dont l'aspect venait de réveiller tous ses souvenirs se leva égahmenl alors, et comme, après avoir fait le si^'^ne de la croix, elle se retournait légèrement pour
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abaisser son voile sur son visage, un rayon de soleil, glissant à travers les vitraux coloriés de l'église, vint inonder ce visage de lumière. Antoine réprima à grand'peine le cri qui sotdeva sa poitrine et qui vint y mourir, étoufFé sous les bat- (emenls précipités de son cœur. Il avait devant lui la jAine fille qu'il avait sauvée jadis d'une mort presque certaine, et qu'il n'espérait plus revoir qu'au ciel.
Il faut croire que celle-ci ne l'aperçut point k' cet instant, ou du moins que, placé comme il l'était dans l'ombre du pilier, elle ne le reconnut pas, car aucun signe d'émotion n'apparut sur son visage d une blancheur mate et virginale, à peine
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nu met! d'une légère teinte vermeille. Elle se mit en devoir de quitter la place qu'elle occupait près du chœur, afin de sortir de l'église.
En dépit de sa timidité habituelle, Antoine était déjà prêt a la suivre, et puisant dans la violence des impr^sions qu'il venait d'éprouver une hardiesse qu'on n'eût point soupçonnée en lui, il s'élança sur ses traces avec tant de rapidité, qu'au moment où elle s'approchait du bénitier juxtaposé, suivant l'usage, au premier pilier de l'église^ il j avait déjà trempé ses doigts, et pâle, respirant à peine, il lui offrait l'eau bénite.
Si épais que pût être le voile de dentelle
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qui couvrait son visage, la jeune femme ne put dissimuler entièrement la vive rougeur qui vint s'j empreindre, en se retrouvant ainsi face à face avec celui dont l'aspect lui rappelait l'une des circonstances les plus solennelles de sa vie. Toutefois elle eut assez d'empire sur ellemême pour ne pas manifester autrement son émotion, et, après avoir répondu le plus naturellement et en apparence même le plus indifféremment du monde a la politesse qui lui était faite, elle fit signe à un domestique en livrée qui se tenait à l'entrée de l'église; puis elle sortit, accompagnée par lui, avec une dignité souveraiDe, sans que celte fois Antoine osât entreprendre de la suivre.
Pendai^ï (Qu'elle s'éloignait en Iraver-
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saiil la place dé i'éi,^iise, il élait la, debout sous le porche, les yeux attachés sur cette charmante vision qui lui était apparue trois fois dans sa vie, et qu'il n'aspirait plus maintenant qu'à revoir encore. Aussi bien il était désormais dans la même ville qu'elle, il respirait le même air, il venait de toucher le bout de ses doigts, et lorsqu'il la vit disparaître à l'angle de la place, il lui sembla, était-ce une illusion ? qu'elle avait tourné la tète une dernière fois pour le regarder.
Avec quelle rapidité le temps s'écoula jusqu'à l'heure où Antoine avait promis de rejoindre Enguerrand I Comme il était transûguré par la joie et l'espérance lors-
qu'il se retrouva près de son frère aîné! incapable de uiaîtriser son émotion, il se jela dans ses bras en balbutiant d'une voix slrangulée :
— Elle est ici, frère! elle est ici!
— Oui-dà ! s'écria Enguerrand; tout est donc pour le mieux... Eh bien ! frère, veux-tu encore onirer sur-le-charap au séminaire?
— Ah ! malheureux que je suis, reprit Antoine; en la revoyant, j'avais tout oublié...
— Même la diligence qui nous attend
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pour nous coaduire à Paris ! Knlends-tu les hennissements des chevaux qu'on allèle et le claquement des fouets des postillons?
— Que faire, mon Dieu! que faire?...
Sois mon guide, mon appui, mon conseil!
— Il faut partir.
— Toi aussi, mon frère, tu es donc sans pitié pour ii.oi?...
— Il le faul bien. Nos places sont ntenues. Veux-tu doue que ce domestique
qui est venu nous conduire à la viile et qui va maintenant retourner au château s'en aille dire à notre père qne nous avons contrevenu à ses ordres.
— Tu as raison, et moi je ne suis qu'un pauvre fou. Le sort en est jeté. Partons !
— À la bonne heure!
En même temps Enguerrand, repris d'un accès de mélomanie, se mit à fredonner ^aimenl ce refrain si connu d'opéracomique :
Nous aurons aujourd'hui le plus beau temps du monde
Pour ;iller à cheval sur ia ierre et sur l'onde.