‹ Le cadet de familleChapitre 8 sur 13 · Î78 LE CADI.T · texte numérisé non relu

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Antoine le couleiupla quelques instants avec une douloureuse surprise, puis il ne put s'empêcher de s'écrier ;

— En vérité, mon frère, je ne te reconnais plus, toi, jadis si plein de tendresse et de bonté pour moi? As-tu donc quelque chose k me reprocher ?

— Oui, certes, reprit Enguerrand en éclatant de rire, j'ai à te reprocher de n'avoir pas compris que ce départ n'est qu'une feinte indispensable pour tromper ici tout le monde. Au premier relais, l'un de nous deux,, ce sera moi, si tu veux, tombe malade; en voila assez pour nous dispenser de continuer notre route. Puis

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ce soir même, ou demain matin, nous rentrons furtivement en ville et nous nous mettons en ctiasse pour retrouver ta belle. Hein! que dis-tu de mon projet?

— Je dis que tu es mon sauveur, et que je ne sais pas comment je pourrai jamais m acquitter envers toi pour tout ce que je le dois. Je dis que le bon Dieu, qui a fait de moi un pauvre cadet de famille, a eu grandement raison de te faire l'aîné, car il t'a donné tout ce qui me manque. D'abord, tu as de l'esprit pour deux.

— Et toi du cœur pour quatre. C'est donc moi qui suis le plus maltraité.

— Une chose seulement m'effraye dans celte entreprise : si notre père vient à découvrir...

— Qui le lui dira ? Il ne reçoit personne, d'ailleurs, j'en fais mon affaire. Audaces foriunajuvat! comme disait noire vieux gouverneur l'abbé. C'est la règle du rudiment que j'ai le mieux retenue. Voilà la diligence qui va partir : montons dedans ; seulement nous aurons bien soin d'y laisser tes scrupules.

Moins de cinq minutes s'étaient écoulées, que le lourd véhicule s'ébranlait, entraîne par cinq forts chevaux du pays,

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et roulait sur la route de Paris, portant dans ses flancs MM. de Beuvron-Haulerocheet leur fortune.

Au milieu du nuage de poussière qu'il avait soulevé derrière lui, on distinguait à grand'peine ce que les chemins de fer ont supprimé aujourd'hui, un gros de parents, d'amis ou de valets agitant leurs chi peaux ou leurs mouchoirs, en salut d'adieu, et parmi ces derniers, le conducteur de la mule qui avail porté les bagages de nos (ieux voyageurs. Ce fut lui qui demeura le dernier sur la roule, longteirps après que ia diligence avait disparu, le cœur bien gros d'avoir vu partir ses jeunes niailfes pour un aussi long voyage.

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Il y avait environ deux heures que la diligence roulait sur In grande roule de Paris. Le soleil était sur le point de se coucher' dans un ciel sans nuages. Enguerrand, qui avait mis la tête k la portière contempliiit d'un œil distrait le magnifique paysage qu'on appelle la Lima- ^ne d'Auvergne, et dont les collines crayeuses du Bourbonnais apparaissant à l'horizon, du côté du nord, annonçaient déjà la fin. Antoine, assis a côté de lui, élait en proie a des préoccupations beaucoup trop absorba ti^s pour que les aspects les plus pompeux du («onde extérieur fissent sur lui la moindre impression. Seulement il ne pouvait s'eaipêcher, de temps à autre, de s'écrier qie l'on était bien longtemps js arriver au relai?, et il de-

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mandait a son frère s'il était plus satisfait de sa santé qu'au moment du départ, afin de préparer nne retraite dont l'instant décisif approctiait sirîgulièrement. Tout à coup, Enguerraud s'écria :

— Il faut, mordieu ! que les postillons se soient promis de nous faire pièce ce soir en nous attardant! Voici encore une berline de poste qui va nous rejoindre, et une jolie berline, ma foi! Je gage qu'elle nous aura bien vite dépassés.

— Oh! pour le coup! dit Antoine, que cette remarque arracha à ses préoccupations, ce serai! Irop fort!

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En même temps, il se pencha a son leur a la porlicre, ruis, après avoir promené ses regards sur la route, il poussa un cri et serra vivemeul la main d'Enguerrand.

— Qu'est-ce donc? s'écria celui-ci.

— Ah ! mon Dieu! reprit Antoine, je ne me (rompe pas, c'est elle! c'est bien el'e!

— En voici bien d'une autre, repartit Enguerrand, et nous allions revenir sur nos pas!... C'estdonc elle quivoyagedans celte berline de poste : je ne m'étonne plus que la berline soit de si bon goût; mais je voudrais bien voir, à mon tour, la

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voyageuse. Allons! ne sois paségoïsle!

— Elle n'a fait que passer, on ne peut plus la voir.

— Tant pis ! T'a-l-elle aperçu au moins?

— Je ne crois pas.

— Élail-elle seule dans la voilure?

— Non; son père est avec clie, autant q '.il m'a semblé.

— Au diable! mais n'iniporle. Laisse-

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moi faire!... Postillon, cria-t-il de toutes ses forces, un louis pour loi, si tu rejoins celle berline avant d'arriver au relais !

— C'est entendu, mon jeune maître, répondit vivement l'aulomédon en se penchant en arrière, et vous pouvez tirer la chose de votre bourse.

Puis, faisant claquer son fouet, il lança les chevaux au grand galop,

— Le drôle a parfaitement compris, dit Enguerrandj la victoire est à nous.

Mais h ; eir»e avait- il prononcé fps pa-

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rôles qu'un violeiît soubresaut imprimé au massif véhicule le faisail chavirer par sa base, el qu'une roue venant a se fk'tacher, le roffr^e touchait violemment le sol. La diligence avait versé sur le côté. Heureusement aucun accident ne semblait devoir être la suite de cette chute, et tous les voyageurs en étaient quittes pour la peur.

Enguerrand et Antoine mirent pied a terre des premiers, mais ce fut pojir constater de leurs propres yeux que la berline qui, pendant ce temps-lh avait gagné du terrain, était déjà bien loin devant eux el que, grâce au retard nécessaire pour lairç remettre la roue de la diligence, toute lenlalive ultérieure pour rejoiiKire la belle

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voyageuse demeurerait lorcémenlsans résultat. Comme ils se regardaient l'un l'autre avec une véritable consternation, ils entendirent sur le bord de la route les sons d'une musette, et ils aperçurent un jeune homme etunejeune fiile vêlusdu costume traditionnel des paysans de la haute Auvergne qui, insoucieux de cequi venait de se passersous leurs yeux, dansaient joyeusement la bourrée en chantant celle chanson des monlagnes:

Para loii lou

Peliota l'ara lou Ion Que l'importa Lou mouloii.

Ces paroles emprunlaient a lout ce qui

venait de se passer un sens profondément ironique dont Antoine ne pouvaitmanquer d'être vivement frappé, et il ne put s'empèciier de s'écrier en levant les yeux au ciel :

— Encore cet air maudit ! il me poursuivra donc partout !...

L'uniforme et la soutane.

MM. Enguerrand et Antoine de Beuvron- Hauteroche arrivèrent à Paris au commencement de novembre 1814, sans autre malencontre que celui que nous avons cru devoir relater dans le chapitre précédent,

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el ils descendirent tous deux dans un hôtel de la rue Richelieu, non loin du Palais- Royal. C'était, au temps oîi se passe notre histoire ,

« Le centre du beau monde et des galanteries. »

A ce titre, un jeune gentilhomme de si haut lignage que M. Enguerrand de Beuvron n'avait pu songer k faire élection de domicile ailleurs, et comme Antoine avait l'habitude de subordonner toutes ses pensées et tous ses actes h la direction de son aîné, il s'était naturellement laissé conduire où celui-ci avait voulu, llnguerrand n'était jamais venu à Paris, pas plus que

son frère ; mais, doué d'une vive imagination, il avait amplement proQlé de tous les récits qu'il avait recueillis dans ses visites au dehors du manoir paternel, et les us et coutumes de la grande Babylone des temps modernes lui étaient presque aussi familiers que s'il eût fait partie de la population indigène : aussi il n'y avait pas vingtquatre iieures que nos doux voyageurs étaient installés dans l'hôtel garni où ils étnient descendus, que déjà Enguerrand aurait pu passer pour un Parisien pur sang. Quant a Antoine, il avait le cœur et l'esprit trop occupés d'un seul objet pour pouvoir prêter une grande attention à tons les aspects si nouveaux pour lui d'une capitale, et il eût volontiers répondu, à l'exemple du doge de Gènes, que ce qui

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