DÉFINITION DU CAFARD
Définir le cafard, c’est extrêmement difficile, comme c’est difficile de définn: en termes médicaux, tout mot populaire, qui trop compréhensif, recouvre
RD. — d’une même étiquette, des symptômes extrêmement différents.
Le mieux, pour dépeindre ces états, purement subjectifs, est de réaliser par la pensée, les conditions qui peuvent les susciter.
[ faut avoir entendu ce mot prononcé par les Imtéressés, pour comprendre toute la valeur représentative qu'il a à leurs veux !
J'ai le cafard ! c’est une exclamation d’ennui, de tristesse, de découragement, de éædium vitæ de ces isolés, de ces transplantés dans un milieu tellement différent de celui où 1ls ont évolué !
C’est une constatation résienée, mdifférente comme, extérieure, d’un état dont on ne se considère pas responsable, qui suffit à expliquer la négation de tout effort et l’inertie absolue. |
Ce sera aussi une excuse devant la justice : on s’est tellement habitué à se considérer comme irresponsable que, devant l’acte délictueux, on rejettera la faute tout naturellement sur le cafard.
Imaginons l’extraordinaire effort d'adaptation qui est demandé brusquement à ces hommes envoyés aux bataillons d'Afrique, aux corps d’épreuve, à ces engaoés dans la coloniale, à ces marins envoyés du jour au lendemain en campagne lomtaine, à ces fonetionnaires qui rejoignent un poste perdu.
Tout d’abord une sensation de dépaysement extrémement pénible, même pour celui qui est parti de plein gré. Toutes les habitudes bouleversées, tous les points de repère de la vie accoutumée font défaut.
L'individu à, pour ainsi dire, tout à refaire à neuf.
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À celà se joint l’mquiétude de accueil qu’il recoit, l’anxiété d’être dans un pays dont on ignore tout, mais dont on soupconne les menaces multiples.
Alors interviennent les souvenirs — le joyeux compare sa vie, saisie aujourd'hui dans l’engrenage de la discipline militaire, avec la vie qu’il menait à Paris: la & bonne vie » crapuleuse, où 1l avait sa place, ses habitudes, et la nostaloie lui viendra du boulevard, des amis et des femmes.
L’engagé, si souvent par coup de tête, pour des motifs si futiles, se prend à réfléchir et à regretter l’acte inconsidéré.
Le fonctionnaire, arrivé dans son poste, se retrouve seul devant des difficultés mnombrables avec: une accoutumance nulle.
Le premier degré du cafard est donc fait du dépaysement, de nostalgie, d'effort d'adaptation à réaliser.
Or, l'adaptation n’est-elle pas une des choses les plus pénibles pour l'esprit humain, et la réalisation de cette adaption n’est-elle pas, en quelque sorte, un brevet du fonctionnement normal de cet esprit ?
D'autre part, l'adaptation à la vie militaire n’estelle pas la plus rude, la plus dépourvue de transition, celle qui nécessite à la fois le plus de souplesse et de vigueur morales ?
« Le milieu militaire, ont dit Antheaume et Mignot, est la pierre de touche de l'équilibre mental. »
Voici le premier stade du cafard, fait surtout de nostalgie.
L'individu sain, normal, s’y arrêtera, réagira et
reprendra rapidement son équilibre mental si sa volonté est intacte.
Mais que deviendront les anormaux, les tarés, les instables, les demi-fous !
À la première phase succédera une phase de décourasgement, de désespon: devant l’immense effort à réaliser pour ces esprits à volonté faible, ou nulle, ou faussée. Sentiment qui s’agoerave d'une notion capitale: celle de l'impuissance totale à rien pouvoir changer à son sort, la sensation déprimante qu'il « n'y a rien à faire ».
Hier la liberté presque totale, la libre disposition de son temps et de ses idées, aujourd’hui l'abandon absolu de sa personnalité, la soumission stricte, entière et continue à des ordres multiples et imdiscutables.
Qu'on s’imagime l'effort qu'aura à réaliser cet homme qui n’a pas précisément des qualités de soumission et d’emprise sur lui-même, puisque c’est déjà un révolté envoyé aux « bat. d’Af. », puisque c’est un engagé qui trouve sa vie trop banale et cherche laventure, puisque cest un marin qui veut le libre espace et trouve le carré ou l’entre pont !
Alors? Il se résigne... ou il se révolte.
La révolte? Impossible, aux conséquences immédiatement terribles.
La résignation ? si elle n’est pas librement consentie, elle $’'accompagne d'inertie. Enfin, tant bien que mal, l'adaptation se réalise, l’accoutumance se fait, Mais il reste toujours dans le disciplinaire un ferment de
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révolte, dans le colomial, son désir du nouveau et de l’aventure.
Et ils restent au quartier — et l'ennui vient! un ennui morne, Incommensurable, dont rien ne vient rompre la monotonie.
Et survient le troisième terme du cafard.
Dans cette vie réglée, oisive, mais harcelante, sous un climat déprimant, sous leffet de l'épuisement physique et moral, des idées bizarres germeront dans ces cerveaux surinenés.
Le désir de rompre cette monotonie, de « changer », devient une obsession.
Nous ne saurions mieux faire que de citer ici le D' Jude :
« L’obsession devient impulsive : alors apparaissent les idées de déambulation ou de vengeance ; quelquefois le sujet a la tentation de briser quelque chose . où de tuer quelqu'un pour échapper à la contrainte vague mais anxieuse qu’il subit. »
Et plus loin :
« Je ne saurais mieux résumer cet état anxieux qu’en citant textuellement cette phrase typique d’un joyeux que j'interrogeais l’été dernier à Foum Tatahouine, un jour qu’il était en plein cafard » : «Il faut «que je fasse une €... », me disait-1l, n'importe laquelle ! »
Les jours de fatigue, les jours de sirocco, les jours de paye etd’alcool, le cafard atteindra ses paroxysmes.
Une caractéristique du cafard sera le besom d’étonner, de s'affirmer «devant la galerie». Là, comme partout, le besom « d’épate » deviendra un des meilleurs stimulants du cafard.
Tous les auteurs insistent sur cette vanité stupide du mal, cette fanfaronnade du vice.
Le cafard, c’est done une défaillance de la volonté, une diminution de son pouvoir de gouvernement personnel.
C’est d'abord ressentir cette espèce de dégoût de toute activité, cette négation de tout effort, qui est le propre de l’état neurasthénique.
Puis survient une période de réaction qui pousse à une idée déraisonnable, à faire quelque chose qui rompe la monotonie du milieu, qui soit extraordmaire et c'est dans l’étrangeté et l’extravagance de ces manifestations que le cafard met sa marque exotique.
On pourrait rapprocher ces manifestations de celles que suscite ce curieux état d'esprit dépeint par Edgar Poe, dans le Démon de la perversité, où il analyse ce besoin inné, cette impulsion morbide à faire ce qu'on ne « doit pas faire », que l’on sait qu'il ne faut pas faire, mais que cependant on ne peut s’empécher de réaliser tout en sachant que c’est déraisonnable ou nuisible à soi-même.
Idée dans laquelle 1l entre de la « bravade » et de la gloriole vis-à-vis des autres et vis-à-vis de soi-même,