LE CAFARD MÉTROPOLITAIN
Le cafard est si peu une névrose algérienne, une psychose colomale, que nous le trouverons partout autour de nous, si nous voulons simplement le voir quand il n’a pas son cachet exotique.
Placez n'importe quel mdividu, sain et absolument normal, dans des conditions d'abandon, d’oisiveté, d'ennui, de surmenage aussi, les résultats seront les mêmes que cet Individu soit en France ou aux colonies. Il suffit de suivre les Conseils de guerre, pour voir, combien de faits seraient, s'ils eussent eu lieu aux colonies, considérés comme relevant du cafard, Combien de ces rébellions imbéciles, de ces refus d’obéissance, de ces actes absurdes et nuisibles à leur auteur, sont des actes suscités par le cafard.
Mais l’homme sain, moins « travaillé » en France par le climat, qu'il ne le serait aux colonies, s’arrête cénéralement au premier stade du cafard que nous avons décrit. Son pouvoir de contrôle, son énergie intacte l’empêcheront de se laisser entrainer aux
« réactions » du cafard, I le subira, il ne le cultivera pas; et le plus souvent, il n’v aura pas acte grave, les tribunaux n'auront pas à intervenir. Car tout le monde a eu le cafard et est appelé à l'avoir, tous les malheureux, tous les isolés, les transplantés, tous ceux qui sont pour ainsi dire, à un moment donné de leur vie, comme « désaxés ».
Le «bleu », à son arrivée au quartier, fera du cafard, le collégien à la rentrée desclasses, le Parisien à son arrivée en province, le colonial en France. Les prostituées, à cause de leur vie stupide et désorientée, vivront dans un éternel cafard.
Non, les coloniaux n’ont malheureusement pas le privilège du cafard, et si le leur est plus coloré, et plus excentrique, le nôtre est tout aussi lancinant.
Par contre, aux colomies, il y a une propension trop évidente, chez certains auteurs, à considérer comme cas de cafard des actes et des attitudes que nous trouverions tout naturels en France.
Voyez ces exemples du D' Dautheville :
19 GX... recoit communication de ses notes per- « sonnelles où 1l est dit qu’il n’a pas craint d’aban- « donner sa femme pour aller faire campagne et « trouver au Sahara des avantages de solde, »
Je comprends parfaitement l'indignation de ce sousofficier, en voyant de quelle facon on apprécie son dévouement !
2° « De C..., blessé sur les bords du Niger, voit
« ses cavaliers s’obstiner, au péril de leur vie, à « l’emporter loin des assaillants. Il estime si peu son « existence propre, qu’il se suicide, en ordonnant « d'abandonner son corps. »
Il serait à souhaiter que le cafard suscite toujours de tels actes d’héroïsme ! Si cafard il y a.
« 39 X..., Y..., Z..., médecins partant relever des « collègues: on leur recommande de conserver une « cartouche pour se suicider en cas de surprise. La « chose leur parait naturelle. »
Comme elle parait naturelle à tous ceux qui savent à quelles tortures ces hommes s’exposent s'ils sont pris vivants |
Et maintes autres observations, que d’ailleurs le D' Jullien a refutées avec humour dans son P/aidoyer pro Sahara.
Pour terminer, citons cet exemple de coup de cafard, autrement moins louable, qui, lui, eut lieu à Paris même :
& Henri G..., encaisseur, subitement est pris « d’une « envie folle de faire la bombe », ainsi qu’il « le raconte. Il dépense 4.000 francs en deux jours « en parties fines, achat de pistolet automatique, « somptueux bijoux, malles, ete., etc. Roule auto- « mobile, joue au nabab, et finalement se fait « arrêter au bout de deux jours.
QI raconte sa fugue avec verve et humour, et « termine en disant : « Que voulez-vous, j'ai l'ap- € porté le cafard des colonies, ça me travaille comme «ça de temps en temps ! »
Les colonies ont vraiment « bon dos », comme on dit vuleairement.
CS