CHAPITRE VI
Travaux préparatoires. — Il est tout naturel, quand on veut établir une plantation de café dans un pays neuf, de choisir de préférence le sol des forêts; c'est là, en effet, qu'on aura le plus de chances de rencontrer un sol profond et quelque peu d'humus. Mais, cependant, avant de procéder au déboisement, il sera bon de parcourir la forêt dans tous les sens et de faire quelques sondages pour s'assurer de la profondeur et de la qualité du sol. Ceci fait, on procède à l'abattage des arbres, puis à l'arrachage des souches (i). Quand les arbres ont séjourné quelque temps sur le sol, on y met le feu, par une belle journée de soleil, et l'incendie détruit tout le bois dont on veut se débarrasser. Cette opération présente encore l'avantage de détruire, au moins momentanément, les mauvaises herbes.
Une fois le terrain bien nettoyé, la surface du sol régularisée, il est bon d'entreprendre les travaux d'aménagement. D'abord, on construit des fossés pour l'écoulement des eaux de pluie, afin d'éviter au-
(i) L'arrachage des troncs d'arbres se pratique très bien à l'aide du Stump p aller de Bennett, machine américaine qui permet à trois ouvriers d'arracher environ i8 troncs de grosseur moyenne en un jour.
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tant que possible le ravinement du sol et la stagnation des eaux. Ensuite, on trace les chemins qui doivent servir à l'exploitation ; il est bon de combiner la direction des chemins et celle des canaux d'écoulement de façon à perdre le moins de surface possible. Les chemins ne doivent pas être très éloignés les uns des autres, pour éviter les transports à bras, trop coûteux. Une distance de loo mètres entre deux chemins parallèles, de façon à mettre tous les points de la plantation à 5o mètres au plus d'un chemin, paraît une disposition particulièrement avantageuse. Il n'est pas inutile non plus, dès avant la mise en place des plants, de diviser la plantation en carrés de surface égale, afin d'assurer dans les meilleures conditions possibles la division du travail. On évitera ainsi des contestations nombreuses avec les travailleurs. A Java, on divise communément les plantations de café en carrés mesurant environ loo mètres de côté et on jalonne les côtés de ces carrés en plantant des arbres à feuillage spécial qui se reconnaissent facilement au milieu de tous les autres arbres d'ombrage. Ceux qu'on emploie le plus pour cet usage sont le Cinchona succirubra, dont les feuilles âgées prennent une coloration rouge caractéristique, ou bien le Cassia siamea et le Dryobalanops aromatica, dont les feuilles jeunes ont une teinte rougeâtre. Le choix de ces arbres est particulièrement heureux, car ils fournissent des produits utilisables qui constitueront un rendement accessoire.
Creusement des trous. — On procède ensuite au creusement des trous destinés à recevoir les caféiers. Comme pour les autres plantations arbustives, telles que le cacao et le thé, les plantations de café doivent
être faites avec la plus grande régularité possible. II est clair, en effet, que si les caféiers sont parfaitement alignés, la surveillance des travaux sera considérablement facilitée; ensuite, en poursuivant les travaux d'entretien ou de cueillette, les ouvriers ne risqueront pas d'oublier certains arbres. L'avantage de cette régularité est tellement incontestable que les planteurs expérimentés se font une loi d'y apporter toute leur attention. On fera bien tout d'abord de jalonner des lignes parallèles à la distance convenue
Fin. 8. — DisposiUon dei orbres en lignes régulièrei.
pour les rangées de caféiers; ensuite, sur chacune de ces lignes, à l'aide d'une longue corde pourvue de nœuds de distance en distance, on marquera les emplacements des trous.
Quel que soit l'écartement adopté, il sera toujours utile, surtout si la pente du terrain est un peu accentuée, de ne pas disposer les caféiers en lignes allant directement du sommet de la colline à la base (fig. 8) ; l'eau de ruissellement découvrirait trop facilement les racines des caféiers; il vaut mieux disposer les arbres en quinconce {fig. 9). Nous avons eu l'occasion de visiter, un jour, une plantation de caféiers oii les arbres avaient été disposés suivant la ligure g; trois mois après, les eaux de ruissellement-avaient
creusé une sorte de ruisseau, suivant les rangées descendantes de caféiers, et ceux-ci se trouvaient très nettement dénudés à leur base.
Distances. — Les distances auxquelles on doit placer les caféiers varient suivant la fertilité du sol, suivant l'exposition et aussi avec l'espèce cultivée. Il est clair, en effet, que plus les arbres doivent se développer, plus on doit ménager d'intervalle entre •eux, si on ne veut pas voir la plantation manquer d'air et devenir la proie de tous les parasites.
Fio. g. — Disposition des caféiers en quinconce.
En Arabie, les caféiers sont plantés à 4 mètres environ les uns des autres, et ceux qui fournissent le produit le plus abondant et le plus estimé s'élèvent seulement à 2 ou 3 mètres de hauteur; ceux qui atteignent 4 et 5 mètres forment de très beaux arbustes, mais ils ne produisent que très peu et le café n'est pas aussi estimé que celui des premiers.
A Java, les caféiers d'Arabie sont plantés à 2 mètres ou à 2™,25lesuns des autres dans tous les sens; ou bien encore les rangées sont espacées de 2™, 25 ou 2™,5o, et dans chaque rangée les caféiers sont à 2 mètres. Dans quelques plantations seulement on a adopté la distance de 3 mètres.
Dans les plantations de Geylan, les caféiers sont encore plus rapprochés et on les trouve souvent à des distances variant de i™,70 à 2 mètres.
Enfin, au Brésil, les distances comptées psiv palmos (22 centimètres), sont en moyenne de 12 palmes sur i4 (2", 68 sur 3™,o8) pour la zone de Rio et i5palmos sur i5 (3*",3o sur 3'",3o) pour celle de Santos. Dans cette dernière zone, ori a fait des essais de plantation à 18 et même à 20 palmos.
Les caféiers de Libéria atteignant une taille plus grande que les caféiers d'Arabie occupent plus de place et doivent être généralement plus espacés.
F16. 10. — Disposition à donner aux arbres d'ombrage au milieu des caféiers. Les arbres d'ombrage sont désignés par une croix.
D'après Dabry de Thiersant {/oc. cit.)^ la distance moyenne adoptée par les planteurs de Libéria, de la Jamaïque et de Ceylan serait d'environ 4 mètres dans tous les sens. Quand le sol est très riche et que les caféiers sont appelés à prendre un grand développement, on porte même leur écartement à 5 mètres. Dès le début et par analogie, on les plantait à 2 mètres ou 2™,5o, comme les caféiers d'Arabie; mais on a bientôt reconnu cet écartement trop faible, et certains planteurs, passant d'un extrême à l'autre, l'ont porté à 5 et même 6 mètres. En réalité, un écarte-
ment moyen de 4 mètres paraît devoir être adopté pour les plantations de caféiers de Libéria.
Il n'est pas inutile, pendant que nous traitons le sujet des distances à établir entre les caféiers, d'indiquer aussi Técartement qu'il convientde donner aux arbres d'ombrage. On peut les placer par rangées, remplaçant celles de caféiers comme l'indique la figure ci-contre (fig. 10), ou bien on remplace un caféier de place en place par un arbre d'ombrage. Il est évident d'ailleurs que leur écartement est réglé par le développement qu'ils peuvent prendre. Les plus grands peuvent être placés à i5 mètres les uns des autres; les arbres de taille moyenne auront un écartement de 12 mètres dans tous les sens.
Quand le planteur a indiqué par des jalons les emplacements où doivent être creusés les trous, les ouvriers peuvent se mettre au travail. Chaque trou doit avoir au moins o™,5o de profondeur et o",4o de diamètre. On le creuse souvent à une profondeur de 0^,70 eto^'jSo; les caféiers ne s'en trouveront que mieux. L'ouverture de ces trous peut être d'ailleurs circulaire ou carrée, suivant la convenance des ouvriers. Un ouvrier peut en creuser i5 ou 20 par jour. Il ne faut pas lisser les parois du trou, surtout si le sol contient une forte proportion d'argile, car, au bout d'un certain temps, ces parois durcies par le soleil formeraient une véritable muraille que les racines ne pourraient que difficilement traverser.
Sans aucun doute, on pourrait activer le creusage des trous en construisant un appareil spécial qu'il serait très facile d'imaginer et qu'actionnerait un cheval; un instrument construit dans ce but pourrait rendre de sérieux services dans les plantations importantes.
«o LE CAFE
Si le sol de la plantation est incliné, on fera bien de déposer la terre retirée du trou près de son bord le plus inférieur; si, au contraire, le sol est horizontal, on entassera la terre près de chaque trou d'un côté quelconque, mais toutefois assez loin de Fouverture, pour que la pluie ne Ty ramène pas.
Transplantation. — Il est nécessaire de n'employer à ce travail délicat que d'excellents ouvriers. Mais comme il est impossible de surveiller le repiquage de chaque plant en particulier, le meilleur moyen de contrôle est d'attribuer à chacun des ouvriers un terrain déterminé à planter et de comparer ensuite la façon dont les plantes se développent. Des plants souffreteux indiquent généralement que le travail du repiquage n'a pas été effectué dans de bonnes conditions; les ouvriers coupables de négligence pourront ainsi être écartés au bout de peu de temps. Si nous insistons sur ce point particulier, au début même de ce chapitre, c'est que le succès de l'opération du repiquage dépend surtout des soins qu'on y apporte.
Une ou deux semaines avant l'opération du repiquage, on remplit de terre les trous qu'on avait creusés. Pour cela, on utilise non pas la terre qu'on avait retirée du trou, mais celle qui se trouve à la surface du sol, avec les herbes qui s'y développent. Au bout d'une semaine, cette terre s'est tassée, les herbes ont déjà subi un commencement de décomposition et on peut achever le remplissage avec la terre retirée du trou, en ayant soin d'employer plus de terre qu'il en faut et de constituer ainsi un petit monticule très peu élevé, qui empêchera la stagnation de l'eau de pluie.
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11 est absolument nécessaire de connaître, aussi exactement que possible, le centre du trou pour ne pas être exposé à planter le jeune caféier trop près des bords; aussi, avant le remplissage définitif, on plante un bâton de bambou au milieu du trou et on achève de remplir avec de la terre. Les herbes qui sont mélangées à celte dernière constituent par leur décomposition une fumure végétale qui sera très ulile au développement du jeune caféier.
Pendant l'opération du remplissage, on a soin de rejeter les pierres ou les morceaux de vieilles racines qui pourraient se trouver mélangées à la terre, afin de ne rien introduire dans le sol qui pourrait constituer un obstacle au développement des racines.
Les avis sont très partagés quant à Tàge le plus favorable pour le repiquage des plants et, de fait, on en repique depuis Tâge de cinq mois jusqu'à Tâge de deux ans. Mais, en réalité, d'après le plus grand nombre des auteurs, c'est de sept à dix mois que les jeunes caféiers se prêtent le mieux à la transplantation, car ils ont déjà acquis une vigueur suffisante pour résister à cette opération, et ils n'ont pas encore des racines suffisamment longues pour que l'arrachage soit dangereux. Il résulte de ce que nous venons de dire que si dans le courant d'une saison, le planteur de café ne dispose pas d'une surface défrichée suffisante pour utiliser tous les plants de sa pépinière, il pourra cependant les repiquer à la saison suivante.
La mise en place des plants doit être faite pendant la saison des pluies et spécialement au début de cette saison. S'il survient des jours de sécheresse, on plantera seulement pendant les dernières heures du
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jour. C'est surtout pendant les jours de pluie fine que la transplantation a le plus de chances de réussir; une pluie intense empêcherait tout travail et ne permettrait pas facilement, d'ailleurs, la manipulation de plants jeunes et délicats. Pour encourager les ouvriers à travailler pendant les jours de pluie, on fera bien de leur accorder un supplément de salaire.
Transplantation des plants de pépinières. — L'arrachage des plants doit se faire le soir môme de la mise en -place ; on commence par arroser copieusement la pépinière pour que la terre puisse être plus facilement enlevée en mottes autour des racines. Un ouvrier armé d'une bêche l'enfonce d'un côté du jeune plant, assez bas pour ne pas endommager la racine; il saisit la terre de l'autre côté, avec sa main, au moment où il fait basculer sa bêche ; il enlève ainsi délicatement une motte de terre qu'il dépose dans un panier porté par un autre travailleur. Aussitôt plein, ce panier est déposé à l'ombre et même recouvert d'une bâche pour éviter l'action du soleil.
Pour la mise en place, on creuse au milieu de chaque emplacement, à l'endroit même indiqué par la baguette de bambou, un trou suffisant pour recevoir la motte de terre. On place celle-ci et on foule légèrement la terre tout autour. Quand la chose est possible, il vaut beaucoup mieux, au moment de l'arrachage, placer chaque motte dans un petit panier; on dépose en même temps le panier et la motte dans le trou préparé et on foule légèrement la terre tout autour; le panier ne tarde pas à se décomposer et ne gênera en rien la croissance des racines.
Transplantation des plants en pots. — Si les semis ont été faits en pots, la transplantation se fera à peu près de la même façon; on enlève la motte de chaque pot, en ayant soin de rejeter les petites pierres qui se trouvaient au fond du vase et on met la motte en place comme il a été dit plus haut. Lorsqu'on fait usage des pois de bambou, quelques planteurs se contentent de fendre le pot dans sa longueur «t de mettre le tout en terre ; mais c'est là une pratique défectueuse; il vaut mieux arroser la terre de chaque pot, le fendre dans sa longueur, écarter les deux moitiés, enlever délicatement la motte de terre, rejeter les petites pierres qui obstruent le fond du pot et mettre en terre comme pour les mottes ordinaires tirées de pépinières ou de pots de terre.
Les planteurs de Java (i) qui cultivent actuellement le caféier de Libéria, ont soin, avant de mettre le jeune plant en place, de couper la partie du pivot qui dépasse le morceau de terre enlevé. On peut observer que la racine nouvelle qui se reforme ensuite en prolongement est parfaitement verticale. Au contraire, si on avait mis en terre le jeune plant avec une racine dépassant la motte, on aurait couru le risque de voir la pointe de cette racine dévier de la direction verticale; or, cette déviation entraîne toujours le dépérissement et souvent la mort des caféiers; mais la section de la racine doit être pratiquée à l'aide d'un instrument bien tranchant, car une section irrégulière serait très préjudiciable à la plante.
Méthode particulière à Java. — On pratique aussi
(i) Revue coloniale, 5 juin 1896.
le repiquage d'après la méthode suivante dans certaines plantations de Java. Un contremaître commence par couper les feuilles des jeunes plants par leur milieu, avec une paire de ciseaux. La plante ainsi allégée est ensuite déracinée avec précaution par des ouvriers attentifs qui ont soin d'endommager le moins possible le chevelu de la racine; on n'arrache jamais qu'un petit nombre de caféiers à la fois, afin que le repiquage ne se fasse pas attendre plus de deux heures.
Au moment du repiquage, le contremaître rafraîchit la racine pivotante, en coupant l'extrémité à l'aide d'un instrument bien affilé pour obtenir une section aussi nette que possible.
Les ouvriers chargés de la mise en terre font au milieu de la place préparée un trou carré de o™,2(> environ de côté, assez profond pour que la racine n'en atteigne pas le fond et en prenant soin de donner aune des parois une direction verticale très nette. L'ouvrier, prenant la plante d'une main, l'appuie contre la paroi verticale du trou, distribue à gauche et à droite le chevelu de la racine, puis fixe la plante verticalement en tassant légèrement à la main de la terre bien égrenée contre la racine. Le reste du trou étant ensuite rempli de terre fine, on tasse celte terre avec le pied autour de la plante. Au bout de six semaines environ, des feuilles nouvelles apparaissent et remplacent les feuilles coupées qui ne tardent pas à tomber. Cette méthode de repiquage donne, paraît-il, d'excellents résultats; elle est plus expéditive et partant moins coûteuse que les autres.
Quelle que soit la méthode suivie pour le repiquage, les jeunes plants exigent des soins minutieux dès leur mise en place jusqu'au moment de la reprise
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complète de végétation. D'abord, si la plantation est exposée à des vents violents, il est bon de donner à chaque plant un tuteur constitué par une baguette plantée avec précaution dans la terre.
En outre, il est nécessaire d'abriter les jeunes caféiers contre l'ardeur du soleil, au moins pendant les premières semaines; pour cela, on dispose tout autour des pieux peu élevés supportant un abri de feuilles de bananier ou autres. Enfin, il est utile d'arroser au nioins une fois par jour, le matin ou le soir, si les pluies ne sont pas suffisamment fréquentes.
Au bout d'une ou deux semaines, le planteur pourra faire une visite minutieuse de tous ses plants, afin de faire remplacer le plus tôt possible ceux qui n'auraient pas bien supporté l'opération du repiquage.