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Frontispice.
Alpini, donne comme lui au café le nom de bon. Cet arbrisseau, dit-il, ne croît point en Égypte, mais il y est l’objet d’un grand commerce. On compte au Caire quelques milliers de maisons ! où une multitude de gens viennent boire du café très chaud ; quelques-uns y ajoutent du sucre pour en corriger l'amertume *. Il se consomme dans l'empire Turc une énorme quantité de cette graine; aussi, toujours chère dans le Levant, est-elle d’une extrême rareté en Europe *.
Ces mots semblent bien établir que le café n'était déjà plus tout à fait inconnu en Occident, et 1l y a en effet lieu de croire que la commerçante Venise avait pu emprunter à l'Orient un produit si répandu dans les pays baignés par la Méditerranée et l'Adriatique *.
Delamarre prétend quil fut apporté à Londres en 1616 ”, assertion démentie par Francois Bacon, grand chancelier d'Angleterre, et
1 « Aliquot mille tabernis in urbe Memphi, » dit le texte.
? « Non desunt qui saccharo potionis amaritudinem diluant. »
3J, Veslingu de plantis Ægyptiis observationes et notæ ad Prosperum Alpinum. 1638, in-#°, p. 22.
# Voy. Jean de la Roque, Voyage de l'Arabie heureuse par l'Océan oriental. 1716, in-12, p. 30#.
5 Traité de la police, t. III, p. 797.
mort en 1626. On lit, en effet, dans son traité intitulé Historia vitæ et mortis ! les lignes suivantes, qui prouvent bien que les Anglais ne soupconnaient guère l existence du café :
Les Turcs font usage d’une sorte d'herbe qu’ils appellent caphé, et dont ils soumettent à l’action de l’eau chaude le fruit desséché. Ils puisent dans ce breuvage, prétendent-ils, une nouvelle vigueur pour le corps et pour l'esprit. Toutefois, pris en grande quantité, il trouble l’entendement, d’où l’on doit conclure que cette herbe est de même nature que l’opium?.
On a dit aussi qu'un Anglais, nommé Edward, avait introduit le café à Londres en 1651. Enfin, suivant Savary *, l’île Bourbon en envoya en France dès 1626. Rien de tout cela n'est démontré. Mais il paraît établi que Marseille est la première ville de France où le café ait été importé.
Un sieur de la Roque, négociant arrivé de Constantinople vers 1644, en rapporta « non seulement du café, mais encore tous les petits meubles et les ustensiles qui servent à son usage dans la Turquie. Cela passoit alors pour
1 ae works. Londres, 1753, 3 in-folio, t. III, p. 355. « Unde manifestum est eam esse similis naturæ cum opiatis. »” * Dictionnaire du commerce, édit. de 1719, t. IL, p. 24.
LE CAFÉ, LE THÉ ET LE CHOCOLAT. 23 une vraye curiosité, et l'on en voit encore aujourd'hui un cabinet passablement bien orné dans sa maison de campagne... Ce premier usage du café à Marseille n’alla pas au delà d’un certain nombre d'amis qui, comme luy, avoient pris les manières du Levant ‘. » C'est vers 1660 seulement que des voyageurs et des marins revenus d'Orient mirent en réalité Le café à la mode; l’Éeypte en exporta alors par lourdes balles, les droguistes commencèrent à en vendre, et Lyon ne tarda pas à imiter Marseille.
Le commerce du café ne prit toutefois quelque importance qu'après la publication des voyages de Jean de Thévenot dans le Levant.
La première édition parut en 1664 et obtint un très grand succès. L'auteur y consacrait au cahvé un chapitre entier qui excita autant d'intérêt que de curiosité.
Les Turcs, écrivait-il, ont une boisson qui leur est fort ordinaire; ils l’appellent cahvé et en usent à toutes les heures du jour. Cette boisson se fait d’une graine dont nous parlerons ci-après. Ils la
font rôtir dans une poile ou autre ustensile sur le feu, ils la pilent et mettent en poudre fort sub-
1 Ceci nous est raconté par son fils Jean de la Roque. Voy.
le Voyage de l'Arabie heureuse, p. 36%.
tile; et quand ils en veulent boire, 1ls prennent un coquemar fait exprès qu'ils appellent ibrik. L’aiant empli d’eau, la font bouillir; quand elle bout, ils y mettent de cette poudre pour environ trois tasses d’eau une bonne cuillerée, et quand cela bout, on le retire vitement de devant le feu, ou bien on le remuë : autrement il s’enfuiroit par dessus, car il s'élève fort vite. Quand il a bouilli ainsi dix ou douze bouillons, ils le versent dans des tasses de porcelaine qu’ils rangent sur un tranchoir! de bois peint, et vous l’apportent ainsi tout bouillant. Ille faut boire ainsi chaud, mais à plusieurs reprises, autrement il n’est pas bon.
Ce breuvage est amer et noir, et sent un peu le bràlé. On le boit tout à petits traits, de peur de se bràler, de sorte qu’étant dans un cahvehane (ainsi nomment-ils les lieux où on le vend tout préparé), on entend une assez plaisante musique de humerie. |
Cette boisson est bonne pour empêcher que les fumées ne s'élèvent de l’estomac à la tête, et par conséquent pour en guérir le mal; et par la même raison, il empêche de dormir. Lorsque nos marchands francois ont beaucoup de lettres à écrire et qu'ils veulent travailler toute la nuit, ils prennent le soir une ou deux tasses de cahvé. Il est bon aussi pour conforter l’estomac et aide à la digestion. Enfin, selon les Turcs, il est bon contre toute sorte de maux, et assurément il a autant de vertu qu’on en attribuë au thé. Quant au goût, on n’en a pas
lUn plateau. Voy.les Varietes gastronomiques.
bû deux fois qu’on s’y accoutume, et on ne le trouve plus désagréable.
Il y en a qui y mêlent des cloux de girofle et quelques grains de cardamome ; d’autres y ajoutent du sucre; mais ce mélange, qui le rend plus agréable, le fait moins sain et profitable. Il s’en boit une grande quantité dans les païs des Turcs ; il n’y a pauvre ou riche qui n’en boive au moins deux ou trois tasses par Jour, et c’est une des choses que le mari est obligé de fournir à sa femme.
Il y a plusieurs cabarets publics de cahvé, où on le fait cuire dans de grandes chaudières. En ces lieux, toutes sortes de personnes s’y peuvent rendre, sans distinction de religion ni de qualité, et il n’y a point de honte d’y entrer, plusieurs y allant pour s’entretenir. Il y a même au dehors du logis des bancs de massonnerie, avec des nattes par dessus, où s’assient ceux qui veulent voir les passans et être à l’air. Il y a ordinairement dans ces cahvehanes plusieurs violons, joueurs de flûtes et musiciens, qui sont gagez du maître du cahvehane pour joùer et chanter une bonne partie du jour, afin d'attirer le monde. Quand quelqu'un est en un cahvehane et qu'il voit entrer des personnes de sa connoissance, s’il est un peu civil il donnera ordre au maître de ne point prendre de leur argent, et cela par un seul mot, car lorsqu'on leur présente du cahvé, il n’a qu’à crier giaba, c’est-à-dire gratis !.
| Voyages de M. de Thévenot en Europe, Asie et Afrique. Edit. de 1727, t. I, p. 103.