‹ Le café, le thé & le chocolatChapitre 14 sur 51 · XIII. vd · texte numérisé non relu

XIII. vd

Les cafés, tels que nous les comprenons aujourd’hui, existaient donc déjà en Orient, et l’Europe n'allait pas tarder à en posséder. Le premier que vit la France fut ouvert à Marseille en 1671 : « On y fumoit et on y Jouoit. Le concours ne manqua pas d'y estre fort grand, surtout de la part des Levantins. Outre que les marchands et tous les marins trouvèrent ce lieu-làa commode pour conférer de leur commerce et pour s'entretenir sur la navigation. Ce qui fit bientôt augmenter le nombre de ces lieux publics, sans que pour cela on prit moins de café dans les maisons particulières. On en prenoit aussi sur les galères du Roy, et c'étoient les Turcs qui le préparoient !.»

Toutelois, l'Europe ne se montra pas plus sage que l'Asie et l'Afrique. A peine le café y fut-11 connu et apprécié qu'il se vit en butte à de ridicules persécutions. Toléré par le gouvernement et par l'Église, il rencontra d’autres ennemis. Ce furent les médecins qui le dénoncèrent, menaçant de maladies épouvantables les gens assez imprudents pour absorber un si dangereux breuvage. Puis s’apercevant

! Voyage dans l’ Arabie heureuse, p. 365.

( BP UPS LE THÉ ETILE CHOCOLAT. ‘ 27

qu ils n’effrayaient personne, ils se décidèrent à faire attaquer solennellement leur ennemi dans une thèse qu’allait soutenir un candidat à l'agrégation. Cette thèse, que nous possédons, a pour titre :

QUESTIONS DE MÉDECINE proposées par Messieurs Castillon et Fouque, docteurs de la Faculté d'Aix, à Monsieur Colomb, pour son agrégation au collège des médecins de Marseille, sur lesquelles on doit disputer le 27 février 1679 dans la salle de la Maison de Ville.

La deuxième question, la seule qui nous intéresse, était posée en ces termes : Scavoir si l’usage du café est nuisible aux habitans de Marseille.

Le candidat constatait d’abord ce fait étrange que, partout où le café avait pénétré, il était devenu en peu de temps une habitude assez tyrannique, une passion assez violente pour résister à tous les avertissements, même à toutes les persécutions.

« Parmi nous déjà, ajoutait-il, 1l s’en faut bien peu que cette boisson, par les grandes qualités qu'on lui attribue, n'abolisse entièrement l'usage du vi, quoiqu’à dire le vrai, ni le goût, ni la couleur, ni l’odeur, ni la substance même et toutes les propriétés du café

n’approchent pas seulement de la lie de cette excellente liqueur. » Des médecins cependant n’ont pas craint de préconiser le café.

Et pourquoi? Parce que les Arabes l'ont appelé bon, parce qu'il est un produit de l'Arabie heureuse, et aussi parce qu'il a été révélé à l'homme par des chèvres ou des chameaux.

Mauvaises raisons, en vérité, qui ne sauraient prévaloir contre un examen attentif des déplorables effets produits par cette pernicieuse boisson. Et le docteur concluait ainsi :

Quelques-uns assurent que le café est froid de sa nature, c’est pourquoi ils recommandent d’en boire ou plutôt d'en humer peu à peu la décoction extrémement chaude; mais il est sûr, au contraire, que le café est naturellement fort chaud et fort sec, non-seulement par l'autorité des auteurs qu’on vient de nommer!, mais encore par le principal et le plus sensible de ses effets. Les parties adustes dont il abonde sont, en effet, si subtiles et d’un si grand mouvement qu'étant répandues dans la masse du sang, elles en entraînent d’abord toute la sérosité dans les réservoirs de l’urine et dans les autres parties du corps.

De là, attaquant le cerveau, après en avoir dissous toute l’humidité et les corpuscules grossiers, elles en tiennent ouverts tous les pores, et empêchent que les esprits animaux qui causent le sommeil ne

! Avicenne, Prosper Alpin, etc.

soient portés au milieu du cerveau lorsque ces pores viennent à se boucher. D’où il arrive que ces parties adustes causent, par leur qualité, des veilles souvent si opiniâtres que le suc nerveux dont la force est nécessaire pour la réparation des esprits venant à manquer tout à fait, les nerfs se relâchent, d’où résultent la paralysie et l’impuissance. Et par l’âcreté et la sécheresse d’un sang déjà entièrement brûlé, toutes les parties ensemble deviennent si épuisées de suc que le corps entier est enfin réduit en une horrible maigreur.

Tous ces maux arrivent le plus souvent à ceux qui sont d’un tempérament bilieux ou mélancolique, à ceux qui ont le foye et le cerveau naturellement chauds, et à ceux enfin dont les esprits sont fort subtils et dont le sang est brûlé.

De tout cela il faut nécessairement conclure que l’usage du café est nuisible à la plus grande partie des habitans de Marseille.

Parmi les arguments si bien présentés ici par le jeune docteur, 1l en est un sur lequel 1l faut revenir, car pendant bien longtemps encore nous le rencontrerons allégué contre l'usage du café. « Les nerfs, dit-il, se relàchent, d'où résultent la paralysie et l'impuissance.» Il aurait bien autrement développé ce sujet s’il eût connu la relation qu'avait publiée, trente ans auparavant, le voyageur allemand Adam OElschælger au retour de son

séjour en Perse. Il s'y exprime en ces termes :

Les Perses boivent avec le tabac une certaine eau noire qu'ilsappellent cahwa, qu’ils font d’un fruict qu'on leur apporte d'Égypte, et ressemble en la couleur au froment ordinaire, et au goust au bled de Turquie, et est de la grosseur d’une féverole. Ils le font frire ou plutost brûler dans une poësle, sans aucune liqueur, le réduisent en poudre, et le faisant boüillir dans de l’eau commune, ils en font ce breuvage qui ne sent que le brûlé et n’est point du tout agréable à boire.

Il a une faculté rafraîchissante, et les Perses croyent qu'elle esteint la chaleur naturelle. C’est pourquoy ils en boivent souvent, parce qu'ils n'aiment point de se voir chargés d’enfans; et ils se cachent si peu de la crainte qu'ils en ont que j'en ay veu qui venoient consulter nostre médecin pour des remèdes de cette nature. Mais comme il estoit de bonne humeur, il leur respondoit qu’il aimoit mieux les aider à faire des enfans qu’à leur donner de quoy s’en empescher.

Je dis que les Perses croyent que cette eau est capable d’étouffer entièrement la chaleur naturelle et la vertu d’engendrer, et à ce propos ils racontent d’un de leurs Roys nommé sultan Mahomet Caswin, qui régnoit en Perse devant le temps de Tamerlan, qu'il s’estoit tellement accoustumé au khawa qu’il en prit une aversion inconcevable pour les femmes, et que la Reine estant un jour à la fenestre de sa chambre et voyant que l’on avoit couché un cheval par terre pour le chastrer, demanda pourquoy l’on

traitoit de la sorte un animal si bien fait. Sur quoy on luy répondit qu'il estoit trop fougueux, et on luy fit connoïître en paroles couvertes qu’on luy alloit oster avec la vertu générative le trop grand courage qu'ont les chevaux entiers. Mais la Reine leur répliqua que cette peine estoit bien inutile, puisque le khawa faisoit le mesme effet, et que si l’on en donnoit à ce cheval, il deviendroit dans peu de temps aussi froid que le Roy son mary.

! Relation du voyage d'Adam Olearius en Moscovie, Tartarie et Perse, traduit de l'allemand par A. de Wicquefort. Paris, 1666, in-#°, t. I, p. 577.

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