‹ Le café, le thé & le chocolatChapitre 23 sur 51 · XIII. D · texte numérisé non relu

XIII. D

les soirs et qui leur servent de signal. »

En conséquence, le lieutenant général de police veut que toutes les boutiques de limonadiers soient désormais fermées à cinq heures du 1° novembre au 31 mars, et à neuf heures du 1* avril au 31 octobre. Il « fait défense d'y recevoir après lesdites heures aucunes personnes de l’un et de l’autre sexe, de quelque àge et profession quelles puissent être. »

Quant aux propriétaires « qui ont mis des lanternes particulières sur la ruë au devant de leurs maisons et boutiques, ils seront tenus de les ôter dans les vingt-quatre heures ‘. » Moins d'un mois après, l'heure de fermeture des cafés fut modifiée, et ainsi réglée : En décembre et janvier. . . . . . Gheures.

En novembre, février et mars . . 7 — D’avril à novembre.

Enfin, le 20 octobre de la même année, la police fit encore une légère concession, les boutiques purent rester ouvertes jusqu’à sept heures du 1” décembre au 31 mars, et jusqu à dix heures du 1° avril au 30 novembre *.

l Delamarre, Traité de la police, t. III, p. 810.

? Sentence de police du 12 mars 1695. Dans Delamarre, t. III, p. 810.

* Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français,

n° 21,668, 127° pièce.

Le café entrait de plus en plus dans les habitudes des Parisiens, bien qu'ilrenconträt encore des adversaires et des détracteurs. Parmi ces derniers figurent en première ligne les amis de la dive bouteille. Ils voyaient avec indignation le jus de la vigne délaissé pour une boisson nouvelle, inconnue de nos pères et qui devait toute sa saveur au sucre que l'on y prodisuait. La bière aussi, jusque-là dédaignée, devenait à la mode. Les endroits où on la consommait retentissaient de symphonies destinées à distraire l'attention des buveurs, à leur faire oublier l’insignifiance de ce breuvage aquatique. Toutes ces critiques furent formulées en 1711, dans une plaquette rarissime, huit pages in-quarto qui ont pour titre : Manifeste de Bacchus contre les caffez et les vendeurs de bière. Avec son ordonnance pour la réforme des mœurs et la conduite de ses sujets.

Nous avons appris, y est-il dit, que la dépravation des goûts, jointe à mes ennemis, avoit inspiré à certains rêveurs le dessein de faire imprimer des chansons et libelles diffamatoires, qui tendent à saper mon empire par ses fondemens et à COTrompre les bonnes coûtumes de mes sujets, en leur imprimant le mépris de ma liqueur pour faire régner en sa place une mixtion qu’ils nomment caffé, boisson nouvelle qui a pris ici naissance depuis quelques

années où elle étoit inconnue; boisson sans vertu, qui emprunte sa saveur de la quantité de sucre que l’on y mêle; boisson inventée et introduite pour l’amusement des gens désœuvrez, pour servir : d'occasion et de lieu d’assemblée aux fades nouvellistes et y débiter leurs rêveries et leurs fausses nouvelles.

La bière, breuvage aquatique, qui ne paroissoit que deux mois de l’année et qui tiroit son mérite de sa fraicheur, veut aujourd’hui lutter contre le vin. Son usage est plus grand et plus universel qu'il n’a jamais été; et, quelque dégoûtante que soit cette liqueur, elle s’est acquise quelque crédit par le moyen de certaines symphonies discordantes, qui amusent ceux qui la boivent, et qui servent à faire oublier son mauvais goût à ceux qui y employent leur argent.

A la Faculté de médecine, les avis étaient partagés. Une thèse, datée de 1697, recommande l'emploi du café au lait”. Une autre, soutenue en 1715, démontre que le fréquent usage du café abrège la vie”. L'année suivante, l’école ädmit que le café peut favoriser les travaux de l'esprit”. Enfin, en

l An potus caffe cum lacte salubrior ?

? An a frequentiori potu caffé vita brevior?

$ Litteratis-ne salubris caffé usus? La même thèse fut soutenue, en avril 17#1, par Joseph de Jussieu. — Voy. Quæstiones medicæ in scholis Parisiensibus agitatæ, p. 68,

77 et 79; et Bibliothèque Mazarine, recueil coté A 15,456, 13° pièce.

mars 1718, un candidat démontra longuement que l'usage du café ne prédispose pas à l’apoplexie |.

Le médecin Daniel Duncan en condamnait surtout l'abus qui, à l'entendre, présentait de terribles dangers. Il « basanoit le teint; »

enflammait le foie et la rate; produisait des dégoûts, des vomissements, des indigestions, des coliques néphrétiques, occasionnait même la pierre et le choléra-morbus; il avait brûlé l'estomac de Colbert, « que la nécessité de veiller forçoit à l’abus du café ?. » Puis encore, reproche que l’on ne cessait de lui adresser, il pouvait devenir une cause d’impuissance chez l’homme et de stérilité chéz la femme *.

Sur ce point, Duncan fut contredit par Philippe Hecquet, doyen de la Faculté, plus théologien que médecin, et adonné à une extrême dévotion‘. Hecquet admettait seulement que le café avait la précieuse vertu d’apaiser le feu des passions, et d'être par

l An a potu caffé frequentior apoplexia? Bibliothèque Mazarine, recueil coté A 11,26%, 40° pièce.

? Page 113.

3 Avis salutaire à tout le monde contre l’abus des choses chaudes et particulièrement du café, du chocolat et du thé. 1705, in-12.

# Voy. Variétés gastronomiques, p. 153 et suiv.

conséquent d’un grand secours pour les hommes ayant fait vœu de chasteté :

Il faut convenir, écrivait-il, que le café passe pour un remède contre l’incontinence. Une lettre écrite de Malthe au cardinal Brancaccio portoit qu'il rabattoit le feu des passions et qu’il aïdoit à la continence. Des personnes obligées de la garder par leur estat prétendent en avoir recû de grands secours. On a même cru qu’il se voyoit moins de maladies honteuses à Paris depuis que le café y estoit en vogue, comme si depuis ce temps la débauche y estoit devenue moins fréquente. Fasse le ciel que cette observation se confirme! Mais cela supposé, le café en seroit-il tant à blâmer? Car alors, il modéreroit cette passion, il la régleroit sans la détruire et la soumettroit sans l’éteindre. I] en resteroit donc assez dans les sexes pour ne se pas haïr, mais ils n’en auroient pas assez pour se passionner. La passion donc les uniroit moins que la raison, parce que le corps seroit assujéti et l’âme la maitresse. Ainsi ce ne seroit plus une inclination honteuse qui engageroit les cœurs, l’amitié seule et l'estime en feroient les plus doux liens. Les mariages, par conséquent, deviendroient plus saints, les sociétez mieux assorties et les états plus heureux.!.

La princesse Palatine était de cet avis. Elle

! Traité des dispenses du carême, dans lequel on découvre

la fausseté des prétextes qu’on apporte pour les obtenir. Edit. de 1709, p. 497.

écrivait, le 29 février 1706 : « Le café n’est pas aussi nécessaire aux ministres protestants qu'aux prêtres catholiques, qui ne peuvent se marier, car 1l rend chaste !. » Présenté ainsi. il devenait un breuvage ecclésiastique par excellence, et il ne faut pas s'étonner que les prélats se fissent gloire d’en offrir à leurs hôtes. L'abbé Le Dieu, invité à diner chez Fénelon, alors archevêque de Cambrai, déclare que la table était à l'ordinaire « servie magnifiquement. » Pour donner une idée de cette magnificence il a soin de noter qu'après le repas « l'on apporta du café ; il y en eut pour tout le monde ; M. de Cambray eut l'attention de m'en faire donner, avec une serviette blanche *. »

En Espagne, on lui attribuait une action bienfaisante sur les maux d'estomac, et la princesse des Ursins en conseillait l'emploi à madame de Maintenon. Elle lui mandait de Madrid, le 17 mars 1706 : « Je ne puis m'empêcher de vous proposer l'usage du café pour votre estomac, quoique je sois sûre de me brouiller avec M. Fagon. Je suis persuadée que presque tous les maux viennent de mauvaises digestions, et je sais par expérience

! Correspondance, édit. G. Brunet, t. I, p. 83. ? Mémoires et journal de l'abbé Le Dieu, t. IT, p. 160.

qu'il n’y a pas un meilleur remède que le café pour bien digérer. Depuis que jen prends, ma santé est en bien meilleur état, et je fais le carême sans peine ‘.»

J'ai expliqué plus haut ce que l’on entendait par café à la sultane. Cette préparation avait eu pour inventeur le docteur Andry, collègue de Hecquet à la Faculté. Dans son Traité des alimens de caresme, 1l célébra les vertus de cette insisnifiante tisane, et condamna le café obtenu par les procédés ordinaires. Son abus, disait-1l, suffit « pour ruiner le tempérament le plus robuste, aussi remarquet-on que ceux qui en font excès jouissent rarement d’une santé parfaite?. » (Conclusion regardée par beaucoup de gens comme beaucoup trop modérée. Saint-Simon raconte que M. de Monthberon, gouverneur de Flandre, « se tua par l'usage du café, » et il ajoute bravement: «1l lui en vint à la fin un cancer à lamain, dont 1l mourut*. » Le docteur Bourdelin, premier médecin de la duchesse de Bourgogne, n osait pas nier les ravages exercés sur l’éco-

* Lettres inédites de Mme de Maintenon et de Mme la princesse des Ursins, t. III, p. 274.

* Paris, 1713, in-12, t. II, p. 369.

* Voy. le Journal de Dangeau, 6 février 1708, t. XII, p- 92.

fe

nomie par cet abominable breuvage, mais il en avait pris son parti : « Ilse flatta longtemps, dit Fontenelle, d'être désespéré, afin d'en pouvoir user tant qu'il vouloit". »

De son côté, la princesse Palatine écrivait à sa sœur le 5 février 1711 : « Je regrette d'apprendre que vous vous êtes habituée au café ; rien au monde n'est plus malsain. Je vois tous les jours des gens qui ont été forcés d'y renoncer, à cause des grandes maladies qu'il a causées. La princesse de Hanau, fille du duc Christian de Birkenfeld, en est morte après d'horribles souffrances : on a trouvé après sa mort que le café avait causé dans son estomac une centaine de petits ulcères. Que cela vous serve de lecon *. » Sur ce point, la maussade Allemande ne varia jamais, ne laissa jamais échapper aucune occasion de témoigner son aversion pour les poisons à lamode. Elle écrit le 8 décembre 1712 : « Je ne peux souffrir ni le thé, ni le café, ni le chocolat; ce qui me ferait plaisir, ce serait une bonne soupe à la bière, mais c'est ce qu'on ne peut se procurer ici : la bière en France ne vaut rien. » Le

l Eloges, t. III, p. 152.

? Tome I, p. 128.

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