MANIÈRE DE FAIRE LE CAFFÉ
Le caffé gros et pasle N'est jamais le meilleur, Le petit est plus masle, Il a de la verdeur.
Allez au Verd-Galant :, il en a pleine tonne.
! Une reprise d'argent prêté.
? On appelait prise la quantité nécessaire pour obtenir une tasse. On disait de même une prise de thé. — Voy. cidessus, p. 62.
* Magasin célèbre, situé rue des Lombards et appartenant à un sieur Vilain.
Quoique ce marchand-là, la la, Aït Vilain pour son nom, don don, Sa marchandise est bonne.
Quand vous bràlez la fève, Allez tout doucement, N’en ôtez pas la sève Par un feu trop ardent.
Sans cesse tournez-la dans votre casserolle, Par ce mouvement-là, la la, D'une bonne façon, don don, Le caffé se rissolle.
Tout comme une aumelette Estant bien retourné Entre double serviette Il doit estre étalé.
Sur ce lit de repos, il mitonne et s’épure.
Par cette sueur-là, la la, Son opération, don don, En sera bien plus sûre.
Quand vous en voudrez prendre, Ayez un bon moulin, Qui puisse vous le rendre Broyé tout le plus fin.
N’allez pas éventer cette chère farine, Mais d’abord jettez-là, la la, Dans le premier boüillon, don don, De l’eau qu’on luy destine.
Voulez-vous qu'il opère En vous heureusement?
Dans votre caffetière Mettez-en largement.
Pour chasser vos vapeurs, faites bonne mesure. À quoy vous servira, la la, La triste potion, don don, D'un caffé de teinture?
Quand cette aimable prise À trois fois boüillonné, Et qu’à triple reprise Le marc s’est élevé, Laissez-la reposer sans nulle impatience, Car qui. la troublera, la la, De son infusion !, don don, Perdra la récompense.
La main ferme et prudente Doit seule le verser, Et toute main tremblante Ne doit point s’en mêler.
Inclinez bien le bec de votre caffetière, Et rien n’en tombera, la la, Qui ne soit pur et bon, don don, Et propre à vous refaire.
Pendant qu’il se repose Sur votre cabaret, De la meilleure dose Choisissez un goblet.
Je vous dis un goblet, et non tasse évasée, La fumée en sera, la la,
! C'est là une décoction, non une infusion. Voy. p. 238.
Par sa réunion, don don, Beaucoup mieux dirigée.
La liqueur préparée Dégénère en fadeur Quand elle est trop sucrée.
Elle perd sa vigueur.
La charger en sirop, c’est estre apoticaire, Et son amertume a, la la, Certaine impression, don don, Qui vous est nécessaire.
De la liqueur fumante
Ménagez la chaleur,
Elle est moins agissante
Quand elle a inoins d’ardeur.
N'attendez donc jamais qu’elle soit amortie.
Car cette boisson-là, la la,
Perd ce qu’elle a de bon, don don,
Quand elle est refroidie.
Prenez ce doux breuvage Sans trop d’empressement, Assis, en homme sage, Humez-le lentement.
Sa respiration communique la vie, Elle réveillera, la la, Toute la région, don don, D'une teste assoupie.
N’allez point, par ménage !, Faire un second caffé,
l Par économie.
Ce seroit un lavage D'un mauvais ripopé.
Si vous voulez avoir les dents propres et pures, Le marc les blanchira, la la, Son application, don don, En oste les ordures.
La réponse parut au mois de juillet suivant, dans le Journal de Verdun *. On y trouve des extraits d’une chanson dirigée contre le café, et qui pourrait bien être du même auteur que la précédente. Au début, le poète se reprochait d'avoir vanté les charmes d’une liqueur si amère :
Quelle bizare verve M’avoit donc échaufé?
En dépit de Minerve J’ai chanté le caffé.
Les dieux ont rebuté cette boisson brûlante, L’amertume qu’elle a, la la, Ne peut que chez Pluton, don don, Mériter qu’on la chante.
Mais le dernier couplet servait de correctif à toute la pièce, et l’auteur repentant s’écriait :
Il est de ce breuvage Ainsi que des amours,
! Journal historique sur les matières du temps. Juillet HONEMLCRANS D. 215.
Toujours on en dit rage, Et l’on en prend toujours.
Tel voudroit les blâmer qui tout bas leur fait grâce : Pour vous prouver cela, la la, De ce caffé démon, don don, Je vais prendre une tasse.
L'Oratorien eut pour successeur un Jésuite, le P. Vanière, qui consacra au café trente vers de son fameux Præedium rusticum. Il lui reconpaît, entre autres mérites, celui de dissiper l'ivresse produite par le vin, et celui de donner à l'esprit plus de force et de clarté”.
Le poète l'affirme, mais il ne le prouve guère, et l’on peut adresser le même reproche à Louis Fuzelier, l’un des plus féconds fournisseurs du théâtre de la Foire. Infideèle un jour à Thalie, 1l eut le tort de composer en l'honneur du café une cantate qui a été mise en musique par Nicolas Bernier *, et dont voici les moins mauvais vers :
Café, du jus de la bouteille Tu combats le fatal poison, Tu ravis au dieu de la treille Le bûveur que ton charme éveille, Et tu le rends à la raison.
1 Liber XI, édit. de 1756, p. 218.
? Livre III de ses Cantates françoises.
Le sage, s’il s'amuse à boire,
Ne se livre qu’à tes douceurs, Tu sers les filles de mémoire.
Qu’Appollon célèbre ta gloire, La sienne accroit par tes faveurs.
Quand une habile main t’apprête Quel plaisir est égal à celui que tu fais?
Ton odeur seulement te promet la conquête Des mortels qui n’ont pas éprouvé tes attraits.
O toy, liqueur que J'aime, Règne, coule en tous lieux, Baunis le nectar même
De la table des dieux.
Fais sans cesse la guerre Au jus séditieux.
Fais goûter à la terre
Le doux calme des cieux.
La plus célèbre de ces petites productions est le poème écrit vers 1715 par l’académicien Guillaume Massieu. Il est intitulé Gulielmi Massiei caffeum ", et il a eu les honneurs de plusieurs traductions françaises, tant en prose *
1 Poetarum ex academia gallica qui latine aut græce scripserunt carmina. Paris, 1738, in-12, p. 291. Publié, la même année, dans les Poemata didascalia, t. 1, p. 168.
? Etrennes à tous les amateurs de café pour tous les temps, ou Manuel de l'amateur de cafe. 1790, in-8°, 2° partie, p. 78. — Journal œconomique, n° de juillet 1796,
qu'en vers. J'emprunte à une de ces versions les huit premiers vers et les dix derniers ! :
Il est un fruit divin, müri sous d’autres cieux, Dont le secours puissant manquait à nos aïeux, Dont l’aimable liqueur sans trouble nous enivre, Et qui de tous les maux sûrement nous délivre. Amateurs délicats, épris de ce trésor,
Qui goûtez ces douceurs pour les goûter encore, Dont jamais sa vertu n’a trompé l’espérance, Écoutez! du café je chante la naissance.
Arbre donné du ciel! bienfaiteur des humains! Quel autre égalerait tes charmes souverains?
Pour toi, loin de nos bords, le navire intrépide Va braver la tempête et l’écueil homicide.
Le merveilleux dictame aux épis odorants,
La céleste ambroisie aux parfums pénétrants Le cèdent à toi seul! À ton heureux breuvage La pâle maladie, en fuyant, rend hommage; La santé t’accompagne, et les Ris et les Jeux Folâtrent dans la coupe où tu verses tes feux!
Pour être à peu près complet, je dois encore mentionner une petite pièce publiée en 1716 par le poète Limojon de Saint-Didier dans son Voyage du Parnasse. En route, raconte-t-l, deux des voyageurs s'écartèrent et gagnèrent
1 Notice sur l'abbé Massieu, par M. Théry. Dans les Mémoires de l’Académie des sciences, arts et belles-lettres de Caen, année 1855, p. 258.
« le chemin du marais, qui est auprès de l’'Hélicon. » Et 1l poursuit ainsi :
Crantor s’apercut bien-tôt de notre sortie, il courut après nous, et nous Joignit comme nous allions entrer dans une des grotes où l’on vend le café’. Il nous arrêta par le bras et nous suplia auparavant de vouloir écouter un poëme qu’il avoit composé contre ceux qui fréquentent ces réduits. J’aurai du moins, nous dit-il, la consolation d’avoir fait tout mon possible pour vous détourner d’une si frivole occupation. L’indolente oisiveté qu’on respire dans ces endroits a un si grand charme pour les nouveaux poëtes, que lorsqu'ils ont une fois goûté ce plaisir, ils ne peuvent plus s’en priver. C’est ce qui les empêche d’étudier et qui les détourne de ces profondes méditations sur les ouvrages des anciens, qui estle véritable moyen d'avancer dans le métier de la poësie. IL nous mena à quelques pas de là, sous des platanes, où nous étant assis à l’ombre, il nous déclama ce petit poëme :
! Allusion aux célèbres grottes du Palais-Royal. Je les trouve ainsi mentionnées dans une description de ce quartier : « Les filles s'offrent comme un marchand offre sa marchandise, et dès que le but de leur promenade est atteint, elles emmènent chez elles leur proie, ou se font conduire dans l'enceinte du Palais-Royal, dans des lieux qui ont le nom de grottes, ce sont des salles sous terre où l’on sert des soupers délicieux... « F. Cognel, La vie parisienne
sous Louis XVI, p. 16.