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LES PLANTS DE CAFÉ A PARIS ET DANS LES COLONIES FRANCAISES

Comment le café voyageait de Moka à Alexandrie. — Les Hollandais cultivent le café dans leur colonie de Batavia. — Essais d’acclimatation à Amsterdam. — Plants hollandais transportés en France. — Le bourgmestre d'A msterdam envoie un caféier à Louis XIV. — Conservé dans une serre du Jardin des Plantes, il produit des fruits. — Première description scientifique du café. — Tentatives faites pour acclimater le café à la Martinique. — Dévouement du capitaine de Clieu.— Le café à la Martinique. — Hommages rendus à de Clieu. — Le café à Cayenne, à l'ile Bourbon, à l'ile de France, à la Guadeloupe.

S'il faut en croire le Mercure galant, les Parisiens comptaient parmi leurs habituelles préoccupations les incertitudes relatives à l'arrivage du café : « On a pour lui, écrit-il, le même empressement que pour le blé, et on craint d'en manquer comme de pain. Lorsqu'il devient rare et cher, les nouvelles de sa rareté et de sa cherté sont des nouvelles affligeantes pour le public". » Cette « reine des fèves »

voyageait en souveraine et ne faisait pas de

! Numéro de mai 1696, p. 26.

longues traites. Récolté aux environs de Moka, des barques transportaient le café à Djeddab, port situé près de La Mecque. Arrivé là, il était chargé sur des vaisseaux, et déposé à Suez, où le prenaient des caravanes qui faisaient route pour Alexandrie, dépôt central dans lequel l'Europe venait s’approvisionner *.

Les Hollandais réussirent les premiers à s'affranchir du tribut que les peuples du Nord payaient ainsi à l'Écypte. Leurs marins allèrent à Moka acheter des balles de café, qu'ils importèrent directement à Amsterdam. On tenta sans succès de l'y acclimater, des grains mis en terre et surveillés avec soin ne leverent point. D’autres navires envoyés dans l’Yémen parvinrent à ravir aux Arabes plusieurs plants du précieux arbuste, et les transplantèrent dans la colonie hollandaise de Batavia, où ils réussirent si bien qu'en 1690 l'ile en était couverte. Quelques pieds, amenés avec mille précautions à Amsterdam et placés en serre chaude, donnèrent des graines, d’où naquirent un certain nombre de rejetons qui furent conservés comme curiosités au jardin botanique de la ville.

! Numéro de mai 1696, p. 25.

Un Francais, amateur éclairé, M. de Resson, lieutenant général de l'artillerie, se mit en relations avec M. Paneras, bourgmestre d Amsterdam, et obtint de lui un de ces plants. Il en fit don au Jardin des Plantes; mais l’arbrisseau était de mauvaise venue, semblait ne devoir jamais produire ni fleurs ni fruits. Des négociations furent alors entamées, au nom du gouvernement, avec la municipalité d Amsterdam, et en 1714 le bourgmestre envoyait en France un plant jeune et vigoureux, mesurant environ Cinq pieds de hauteur. Présenté à Louis XIV, alors au château de Marly, il fut, le lendemain 29 juillet, transféré dans une des serres du Jardin des Plantes. Le premier médecin du roi l'avait accompagné, et il le remit entre les mains de M. de Jussieu, qui l’'attendait entouré de nos plus savants botanistes. Cinq semaines après, on voyait déjà sur l'arbuste des boutons et même quelques fruits presque mûrs ‘. M. de Jussieu avait suivi ses progrès jour par jour; il en fit une description très complète, qu'il lut à l’Académie des sciences le 4 mai 1715 ?.

! Dela Roque, p. 399. ? Voy. les AMemoires de l’Académie des sciences, année

1713 (le volume parut en 1716), p. 291.

Ce petitarbre, objet d’une si vive sollicitude, devint la source de presque tous les caféiers aujourd hui cultivés dans nos colonies de l'Atlantique. Quelques jeunes plants, issus de ses graines, furent confiés l’année suivante au docteur Isemberg qui partait pour la Martinique; mais il mourut en arrivant, et cette tentative avorta. L'honneur du succès revint à un jeune officier nommé Gabriel-Mathieu de Clieu. Capitaine d'infanterie à la Martinique, des affaires personnelles l’appelèrent en France, et il eut l’idée de mettre ce voyage à profit pour naturaliser le café aux Antilles. La première difficulté était de se precurer un des plants cultivés à Paris. Les démarches entreprises dans cette intention restèrent longtemps infructueuses. « Enfin, écrivait plus tard de Clieu, la réussite couronna ma constance ; jen eus l'obligation à M. de Chirac, premier médecin du roi, qui ne put résister aux instances réitérées d’une dame de qualité dont j employai le crédit auprès de THE»

! Lettre de M. de Clieu, ancien capitaine de vaisseaux, ancien gouverneur de la Guadeloupe, grand croix de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis. Dans L'année littéraire de Fréron, année 1774, t. VI, p. 217.

De Clieu s’embarqua à Nantes en 1723 avec son précieux arbuste. Il l'avait installé dans une caisse recouverte par un châssis vitré, de manière à absorber les rayons du soleil et à conserver le calorique artificiel qui devait au besoin les remplacer. La traversée fut longue et accidentée. Au nombre des passagers se trouvait un misérable qui, jaloux de la mission confiée au jeune officier, mit tout en œuvre pour lui ravir la gloire du succès.

« Il est inutile, écrivait encore de Clieu, d'entrer dans le détail des soins infinis qu'il me fallut donner à cette plante délicate pendant une longue traversée, et de la peine que j'eus à la sauver des mains d’un homme bassement jaloux du bonheur que j'allois goûter d’être utile à ma patrie, et qui n'ayant pu parvenir à m'enlever ce pied de café, en arracha une branche !. » Près de Madère, un corsaire tunisien, contre lequel il fallut se défendre à coups de canon, faillit s'emparer du navire.

Une violente tempête menaça ensuite de - l'anéantir. À ce danger en succéda un autre; un calme plat se produisit, clouant sur place l'équipage, qui se vit bientôt menacé de man-

‘Jbid., p. 218.

quer d’eau potable *. On dut se réduire au

strict nécessaire, et de Clieu ne sauva son précieux dépôt qu'en partageant avec lui sa ration de chaque jour. « L’eau, écrit-1l, devenant rare sur le vaisseau qui me portoit et n'étant distribuée à chacun qu'avec mesure, je partageai avec ma plante chérie le peu qu'on m'en donna. » Généreux sacrifice, qui a illustré le nom du capitaine de Clieu *. En effet, le café

! Voy. abbé Lecomte, Le capitaine de Clieu ou le premier pied de café aux Antilles. 1862, broch. in-8°. ? Esménard s'exprime ainsi dans son poème de La navi-

gation :

Rappelez-vous d’Esclieux. Sur son léger vaisseau

Voyageait de Moka le timide arbrisseau ;

Le flot tombe soudain, Zéphyr n’a plus d’haleines;

Sous les feux du Cancer l’eau pure des fontaines

S’épuise, et du besoin l’inexorable loi

Du peu qui reste encore a mesuré l’emploi.

Chacun craint d’éprouver les tourmens de Tantale ;

D’Esclieux seul les défie; et d’une soif fatale

Etouffant tous les jours la dévorante ardeur,

Tandis qu'un ciel d’airain s’enflamme de splendeur,

De l’humide élément qu'il refuse à sa vie

Goutte à goutte il nourrit une plante chérie.

L'aspect de son arbuste adoucit tous ses maux;

D'Esclieux rêve déjà l'ombre de ses rameaux,

Et croit, en caressant la tige ranimée,

Respirer en liqueur sa graine parfumée.

Heureuse Martinique! O bords hospitaliers !

Dans un monde nouveau vous avez les premiers

Recueilli, fécondé ce doux fruit de l’Asie

Et dans un sol français müûüri son ambrosie.

(Chant VI, édit, de 1806, p. 342.)

trouva à la Martinique un sol favorable, et s’y multiplia avec rapidité.

Je fus à peine débarqué, dit de Clieu, que je plantai dans un terrain convenable et préparé cet arbuste précieux, qui m'’étoit devenu encore plus cher par les dangers qu’il avoit courus et par les soins qu'il m’avoit coûtés. Au bout de dix-huit ou vingt mois, j’'eus une récolte très abondante. Les fèves en furent distribuées aux maisons religieuses et à divers habitans qui connoissoient le prix de cette production et pressentoient combien elle devoit les enrichir. Elle s’étendit de proche en proche; je continuai à distribuer les fruits des jeunes plantes qui croissoient à l’ombre du père commun. La Guadeloupe et Saint-Domingue en furent bientôt elles-mêmes abondamment pourvues...

Ce qui fit ses progrès plus rapides à la Martinique, ce fut la mortalité qui avait frappé tous les cacaotiers sans exception, désastre que les uns attribuèrent à l’éruption du volcan de l'ile, où il s’ouvrit alors une nouvelle bouche, les autres aux pluies abondantes et continuelles qui durèrent plus de deux mois. Quoi qu’il en soit, ce qu’on appelle les Petits habitans, au nombre de cinq à six mille, absolument dépourvus par là d’une denrée territoriale, presque la seule qu’ils eussent à échanger contre celles de France, ne trouvèrent de ressource que dans la culture du café, à laquelle ils se livrèrent exclusivement, avec un succès qui passa leurs espérances et qui répara bientôt leurs pertes. L'ile se trouva

4 é AE :

couverte en trois ans d'autant de millions de caféiers qu'elle avait eu de cacaotiers!.

De Clieu eut donc le rare bonheur de voir son œuvre en pleine prospérité, et il en reçut la juste récompense. Revenu en France, il fut présenté au roi, qui le nomma gouverneur de la Guadeloupe. Il venait d’être fait grandcroix de Saint-Louis quand il mourut à Paris, le 30 novembre 1774, âgé de quatre-vingthuit ans. Son éloge reparut de nouveau dans toutes les bouches. La Gazette de France* et le

Mercure *

enregistrèrent son décès, honneur encore assez rare, et L'année littéraire, animée d’ailleurs des meilleures intentions, lui consacra une longue pièce de vers. L'auteur, quia eu l’esprit de garder l’anonyme, déclarait ces vers « faciles et pleins de sensibilité, » et il ajoutait très bien : « Le plus bel apanage de la poësie et son premier devoir, Jose le dire, sont de célébrer des hommes d’un si rare mérite, des bienfaiteurs de l'humanité, si ardens, si nobles, si purs. » La pièce com-

mence ainsi :

1 L'année littéraire, p. 219.

? Numéro du 5 décembre 177%, p. #32.

3 Mercure de France, numéro de janvier 1775, p. 233.

C'en est donc fait, tu meurs, Ô vieillard vénérable ! Insensible aux accens de nos tremblantes voix, La barbare Atropos, ce monstre impitoyable Qui frappe également les sujets et les Rois, Vient d'ouvrir du tombeau le gouffre insatiable! Je t'embrasse aujourd’hui pour la dernière fois ! Pour la dernière fois!... À ces mots je frissonne Et l’ombre de la mort moi-même m'’environne!

Quoi! Je ne verrai plus ce mortel courageux

A qui la Grèce entière eût adressé des vœux!

Ce héros citoyen, au printemps de son âge,

Sur un frêle vaisseau tourmenté par l'orage

Osa, bravant les coups et d'Éole et des flots, Porter au Nouveau-monde une plante chérie !

Qui donne à notre sang une nouvelle vie, Ranime notre corps épuisé de travaux

Et fait circuler l’or au sein de la patrie.

Venez, rendez hommage à son intégrité,

O vous, riches colons, fortunés insulaires,

Vous qui perdez en lui le plus tendre des pères ?.

Les fortunés insulaires de Saint-Domingue votèrent l'érection d’un monument destiné à perpétuer la mémoire de de Clieu. A ce moment, le premier pied de'café, apporté par lui du Jardin des Plantes un demi-siècle auparavant, était encore plein de vie, derrière le treillage en fer qui l’entourait *.

La culture du café à Cayenne datait de 1722.

La Motte-Aisron, lieutenant de roien Guyane,

1 En note : Le café.

* Année 1774, t. VIII, p. 270.

$ Lecomte, p. 20.

ayant été envoyé dans la région du Surinam où les Hollandais possédaient d'immenses plantations de caféiers, apprit comment on y cultivait cet arbuste et résolut de s’en procurer quelques pieds. L'entreprise présentait des dangers, car l'exportation de tout plant ou même de tout grain non débarrassé de son germe par la cuisson! était punie de mort.

La Motte-Aisron gagna un Français, nommé Mourgues, établi depuis longtemps dans le pays, et obtint de lui une livre de fèves en cosse et fraichement cueillies. Mourgues le suivit quand il regagna Cayenne; les graines y furent semées, réussirent à merveille, et peu d'années après, notre colonie possédait plus de soixante mille caféiers ?.

La culture du café dans l’île Bourbon * remonte ésalement aux premières années du dix-huitième siècle. Un vaisseau qui revenait de Moka y avait apporté, comme curiosité, une branche de caféier chargée de fleurs et de fruits. Les habitants de Bourbon y reconnu-

1 Les Hollandais avaient soin de passer les baies par l’étuve, parfois même on les plongeait dans l’eau chaude.

? Voy. Labat, Voyage du chevalier Desmarchais en Guinée et à Cayenne. 1730, in-12, t. LIT, p. 228.

3 Auj. ile de la Réunion.

rent un arbrisseau très commun autour d'eux, et dont ils ne soupçconnaient pas la valeur. Ils s’empressèrent de le multiplier, de sorte qu'en 1776, on comptait dans lile 8,493,583 caféiers.

L'ile de France! n'en posséda que vers 1765. Un étrange préjugé avait fait jusque-là regarder le sol de cette ile comme impropre à certaines cultures, et le café était du nombre ?.

En 1789, Saint-Domingue récoltait pour environ 70 millions de café, la Martinique pour 10 mullions, et la Guadeloupe pour 7.

En 1855, la production du café dans le monde entier s'élevait à 265 millions de kilogrammes; les colonies françaises y sont comprises pour un million et demi. Durant les années 1855 et 1856, la France a consommé environ 50 millions de kilogrammes de café; l'Inde anglaise en a fourni 10,900,000; le Brésil et Haïti chacun 9,300,000 ; les Indes hollandaises 8,600,000, et les Antilles espagnoles 5,200,000 ©.

! Auj. ile Maurice.

? Année littéraire, année 1773, t. VIII, p. 96.

3 Dictionnaire universel du commerce et de la navigation.

Édit. de 1859, t. I, p. 455.

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