XIII
avait acquis la consistance du miel, on versait sur le tout l’eau ou le lait bouillants!. A la Martinique, les Anglais délayaient d’abord l’œuf dans du vin de Madère *. En France, on préparait déjà le chocolat comme nous le faisons aujourd’hui *.
Les chocolats de Madrid, de Cadix, d’Italie, de Portugal, puis de Saint-Malo furent pendant longtemps les plus recherchés. Mais à la fin du dix-septième siècle, on leur préférait celui de Paris *. C’est là que se fabriquait le meilleur chocolat, c'est là aussi que s’y fabriquait le moins bon : « Il faut avouer, écrivait Savary en 1740, qu'il n y a point de lieu où 1l se confectionne de plus mauvais chocolat qu’à Paris, n’y ayant rien de si ordinaire que d'y être affronté sur cette marchandise, quand pour en avoir meilleur marché, on l'achète des colporteurs qui le débitent dans les maisons, et qui vendent pour choco-
1 D. Quelus, Histoire naturelle du cacao et du sucre, p.104.
? Labat, p. 71. L
3 Dufour (1685), p. 370. — Audiger (1692), p. 263.
# « On sera donc averty de ne point user de tous ces chocolats des Indes ou d'Espagne, de Portugal et de Saint- Malo, dont les deux premiers ont toûjours passé pour être les meilleurs. Mais, pour présentement, on doit être seur qu'il n’y a point de ville au monde où l’on fasse mieux le chocolat qu'à Paris. » Pomet, liv. VII, p. 207,
lat de méchantes pâtes d'amandes communes, mélées de quelque rebut de cacao, de vanille et de simple cassonade". »
En 1692, les marchands « renommez pour le bon chocolat » étaient, d’abord le sieur Chaliou, toujours installé dans sa boutique de la rue de l’Arbre-Sec; puis le sieur Rere, rue Dauphine ?, et le sieur Renaud, dont le fils et successeur faisait, trente ans après, chanter par tout Paris les louanges de son chocolat :
Voulez-vous entre ces liqueurs Que le chocolat brille, Mettez-y parmi ces odeurs Des gousses de vanille.
Souvenez-vous que l’ambre gris Entre dans cette masse, Que c’est ce parfum de grand prix Qui lui donne la grâce.
Mais; sans vous tant inquiéter,
Pour l’avoir agréable
Allez chez Renaud l'acheter, On l’y trouve admirable.
C’est chez lui du vrai chocolat Que se tient la fabrique :
Le voulez-vous bien délicat ?
Ce marchand est l’unique.
1 Tome I, p. 324.
? Le livre commode pour 1692, t. I, p. 303.
Parmi les fabricants de chocolat dont le nom est venu jusqu à nous, c'est-à-dire parmi ceux qui abusèrent de la réclame, on peut citer encore : le sieur Labastide, établi rue de la Monnaie en 1758, et le sieur Onfroy, qui tenait en 1761 le café Cuisinier !, sur la place du Pont Saint-Michel.
Le sieur Delondres, épicier droguiste de la rue des Lombards, inventa, vers 1772, le chocolat homogène, stomachique et pectoral, ainsi que le chocolat purgatif. Le premier se vendait en tablettes et en pastilles. Le second était « d’un usage très commode pour toutes les personnes qu'on peut difficilement résoudre à prendre même les médecines les plus douces *.».
Vers le même temps, un médecin de Paris, nommé Lefebvre, faisait annoncer un chocolat aphrodisiaque ou antivénérien, « propre à servir de véhicule au sublimé mercuriel ©. »
Avait-1l donc dérobé à Blegny son inestimable secret?
1 Voy. ci-dessous le chapitre X.
? Voy. les Affiches, annonces et avis divers, n° du 3 juin 1772, p. 92.
* Voy. les Affiches, annonces, etc., n° du 19 janvier 1774, et le Mercure de France, n° d’avril 1775, 2° vol., p. 200, etc-.1etc.
En 1776, un sieur Roussel insérait dans le Mercure de France la réclame suivante :
Le sieur Roussel, marchand épicier dans l’abbaye de Saint-Germain des Prés, cour des religieux en entrant par la rue Sainte-Marguerite, attenant à la fontaine, considérant que l’usage du chocolat devient ordinaire, tant pour la santé que pour l’agrément, assuré d’ailleurs de la bonté de sa fabrique par les témoignages et les applaudissemens de plusieurs personnes de distinction et de goût, qui lui ont conseillé de le faire connoître, il donne avis au public qu’en qualité de citoyen qui veut être utile à ses compatriotes, et pour éviter toute surprise, 1l fait mettre sur chaque pain de chocolat sortant de sa fabrique l'empreinte de son nom et sa demeure.
Le prix du chocolat de santé de la meilleure qualité est de trois livres avec demi-vanille; de quatre livres celui qui est à une vanille, et de cinq livres celui qui est à deux vanilles.
Tant pour la facilité que pour l'avantage des personnes de province, le sieur Roussel prévient qu'il fera tous les envois aux mêmes prix ci-dessus, francs de port, pourvu qu’on lui fasse remettre les fonds, et que l’envoi soit de douze livres au moins, avec l’adresse exacte de la destination !.
En 1777, un Espagnol, le sieur Fernandez, prenait le titre de « fabricant de chocolat de
1 N° d'avril, p.195. — Voy. encore le n° du 20 août 1777, p. 136, les Affiches, annonces, etc., n° du 7 octobre 1778, etc., etc.
madame la Dauphine et des princes et seisneurs de la Cour !. » |
Les Affiches, annonces et avis divers publiaient encore cette réclame dans leur numéro du 23 janvier 1782 ?
Les personnes qui usent de chocolat, soit par régime, soit par goût, peuvent actuellement être pleinement satisfaites sur cet objet, en s'adressant au sieur Brasselard, marchand épicier et fabricant de chocolat de $. E. Mgr le cardinal de Luynes, demeurant à Paris rue de Tournon, au coin de la rue de Vaugirard. Il seroit difficile, dit-on, de trouver de chocolat dont la pâte fût plus fine, le goût et le parfum plus agréables.
Ce fabricant a obtenu de la Société royale de médecine un certificat concu en ces termes : « Je certifie que le sicur Brasselard, marchand épicier à Paris, ayant présenté à la Société royale de médecine différens échantillons de chocolats qu’il fabrique, cette compagnie les a jugés bien préparés. En foi de quoi J'ai signé le présent. Au Louvre, séance du 20 novembre 1781. Signé : Vic-v’Azyr, secrétaire perpétuel. »
Il faut affranchir les lettres et l'argent.
La Martinique fut la première de nos colonies où fut cultivé le cacao. Les plants étaient dissimulés aux étrangers et « cachés
1 Almanach Dauphin, art. Limonadiers.
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comme un trésor,» dit le P. du Tertre, particularité que le gouverneur de l’île ne connut qu'en 1655 ‘. Cinq ans après, un Juif nommé Benjamin Dacosta, qui faisait des affaires considérables avec l'Espagne, l'Angleterre et la Hollande, songea à y exporter du cacao, et dans cette intention multiplia à la Martinique les cacaotiers. Notre compagnie des Indes occidentales possédait le monopole du commerce avec la France, elle apprit les projets de Dacosta, s’en émut, et obtint en 1664 un ordre qui chassait de nos colonies tous les Juifs. Dacosta se vit donc expulsé, et ses associés eurent l'infamie de se partager ses dépouilles ?. Ce bien si mal acquis leur profita pendant plus d'un demi-siècle ; mais, en 1727, une effroyable tempête détruisit tous les cacaotiers existant dans l'ile. On en replanta presque aussitôt. En 1778, la Martinique possédait 1,430,020 pieds de cacao, et en 1775 elle avait envoyé en France 865,663 livres de cacao, qui furent vendues 605,964 livres douze sols *.
1 Histoire générale des Antilles, 1667, in-4°, t. II, p. 184.
? Nouveau voyage, etc., t. VI, p. 6.
3 G.-Th. Raynal, Histoire philosophique des deux Indes, édit. de 1781, t. VII, p. 78 et 98.
Bertrand Dogeron, le véritable créateur de notre colonie de Saint-Domingue, y introduisit quelques cacaotiers vers 1665. Ils multiphèrent si bien que, quoique le cacao se vendit seulement cinq sous la livre, 1l devint assez vite une source de richesse pour les habitants. Tous ces arbres furent détruits en 1715 par un ouragan. Cinquante ans plus tard, Saint-Domingue comptait 757,691 cacaotiers, et elle expédiait en France 578,764 livres de cacao, estimées 405,134 livres 16 sols !.
À Cayenne, les premiers pieds de cacaotiers furent plantés vers 1732, et vingt ans après, l'île exportait 91,916 livres de cacao. En 1775, la France en reçut 15,241 livres, qui furent vendues 10,668 livres 16 sols ?.
S'il faut en croire Bernardin de Saint-Pierre, il n'existait en 1769 qu'un seul cacaotier dans l’île de France; « les fruits, ajoute-t-il, ne mürissent jamais *. »
Au mois de janvier,1777, la Guadeloupe culüvait 449,622 cacaotiers. Deux ans auparavant, elle avait importé en France 102,359
? Raynal, t. VII, p. 148, 187 et 189.
? Ibid., t. VII, p. 28 et 54.
$ Voyage à l’île de France. Dans les OEuvres, édit. de 1818, 1, 1, p. 107:
livres de cacao, qui produisirent 71,651 livres 6 sols !. |
En 1777, 1l existait à Sainte-Lucie 1 million 945,712 cacaotiers *.
1 Raynal, t. VII, p. 121 et 123.
D t. VIT, p. 07.