CHAPITRE VIII LE CAFÉ A PARIS DE 1720 A
Les Lettres persanes. — Le café détrône le cabaret. — L'esprit et la conversation au dix-huitième siècle. — Les cafés deviennent centres d'opposition politique. — Ils sont surveillés de près par la police. — Le jeu y est défendu. — Description des cafés de Paris en 1725, en 1726, en 1740 et en 1752. — Ils sont décorés avec luxe. Ce qu’on y voit, ce qu’on y entend. — Le séjour de Paris, par J.-C. Nemeitz. — La valise trouvée, de Lesage. — Passion de Louis XV pour le café. — Il prépare luimême son café. — Souper de Louis XV au château de Dampierre. — « La France, ton café f... le camp.» — Cafetières d’or achetées par le roi. — Un industriel préconise le café obtenu par infusion. — C’est de café bouilli qu'usèrent Buffon, Delille, Diderot, Voltaire, etc.
Deux ans avant que la compagnie des Indes eût monopolisé le commerce du café *, Usbek écrivait à son ami Rhedi : « Le caffé est très en usage à Paris; il a y un grand nombre de maisons publiques où on le distribuë. Dans quelques unes de ces maisons, on dit des nou-
1 La première édition des Lettres persanes parut à Amsterdam en 1721.
velles, dans d’autres on joue aux échets. Il y en a une où l’on aprêéte le café de telle manière quil donne de l'esprit à ceux qui en prennent : au moins, de tous ceux qui en sortent, il n y a personne qui ne croye qu'il en a quatre fois plus que lorsqu'il y est entré *. »
C'était une réalité, non une illusion, et nous avons vu le café accomplir le même prodige partout où 1] avait pénétré. Il fit mieux encore à Paris. On va l'y voir opérer une véritable révolution dans les mœurs, et en même temps vivifier de sa puissante influence la société la plus spirituelle peut-être qui ait jamais existé. En 1723, trois cent quatre-vingts cafés * ouverts à la causerie luttent contre le hideux cabaret où les grands seigneurs, bravant jusqu à la réprobation du roi, allaient par mode et par goût s enivrer noblement et abominablement. Au vin, qui pervertit la raison et allume les passions brutales, va peu à peu succéder l’action bienfaisante du breuvage enchanté qui stimule les facultés intellectuelles et échauffe le cerveau sans le troubler.
! Lettres persanes, lettre 34 des éditions de 1721, 36 des éditions postérieures.
? Savary, Dictionnaire du commerce, édit. de 1723, t. IT,
Jamais, écrit Michelet, la France ne causa plus et mieux. Il y avait moins d’éloquence et de rhétorique qu’en 89. Rousseau de moins. On n’a rien à citer. L'esprit jaillit, spontané, comme il peut.
De cette explosion étincelante, nul doute que l'honneur ne revienne en partie à l’heureuse révolution du temps, au grand fait qui créa de nouvelles habitudes, modifia les tempéraments mêmes : l’avènement du café.
Le cabaret est détrôné, l’ignoble cabaret où, sous Louis XIV, se roulait la jeunesse entre les tonneaux et les filles. Moins de chants avinés la nuit, moins de grands seigneurs au ruisseau
Le café, la sobre liqueur, puissamment cérébrale qui, tout au contraire des spiritueux, augmente la netteté et la lucidité, ce café qui supprime la vague et lourde poésie des fumées d’imagina-
tion; qui, du réel bien vu, fait Jaillir l’étincelle et°
l’éclair de la vérité ; le café anti-érotique, imposant l’alibi du sexe par l’excitation de l'esprit.
Le fort café de Saint-Domingue, bu par Buffon, par Diderot, par Rousseau, ajouta sa chaleur aux âmes chaleureuses, à la vue perçante des prophètes assemblés dans l’antre de Procope, qui virent au fond du noir breuvage le futur rayon de 891.
La plupart des cafés constituaient, en effet, des centres d'opposition où les actes du gouvernement étaient souvent l’objet de violentes critiques. Le 27 décembre 1685, Seignelay
! La Régence, édit. de 187%, p. 185.
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envoyait à La Reynie la lettre suivante :
« Le Roy a esté informé que ‘dans plusieurs endroits de Paris, où l’on donne à boire du caffé, 1l se fait des assemblées de toutes sortes de gens, et particulièrement d’estrangers. Sur quoy sa Majesté m'ordonne de vous escrire de m'envoyer un mémoire de tous ceux qui en vendent et de vous demander si vous ne croiriez pas qu il fust à propos de les en empescher à l’avenir !. » Pontchartrain mandait encore, le 28 septembre 1701, à d’'Argenson, alors lieutenant général de police : « Vous me parlez d'une limonadière hollandoise qui tient sa boutique devant la porte de la Comédie, où beaucoup d'étrangers se rassemblent *. Le Roy est curieux de sçavoir si cette femme est naturalisée et à quel titre elle tient cette boutique, et pourquoy vous ne l'avez pas fait fermer, puisqu'on s'y conduit si mal. Vous avez bien fait d'introduire des inspecteurs dans les principaux caffés Be
La police ne se bornait pas toujours à
1 Bulletin de la Societe de l’histoire de Paris, n° de maijuin 1892, p. 79.
2 C'est à elle, je crois, que Procope acheta le café dont j'ai parlé plus haut. Voy. p. 46.
3 G.-B. Depping, Correspondance administrative sous
Louis XIV, t. II, p. 739.
fermer les établissements suspects. L'avocat Barbier écrivait l’année suivante dans son Journal, à la date du 24 avril : « On ne veut pas que l’on parle dans les cafés. Effectivement, comme il n y a que du mal à dire, que tout le monde ressent, on se làchoit un peu fortement dans les cafés de nouvellistes sur le souvernement. Dimanche dernier, à huit heures du matin, on a pris dans mon quartier M. Denoux, procureur de la Cour, que l’on a mené à la Bastille. Il alloit ordinairement au café qui est sur le Quai-Neuf, contre la Grève, et y parloit un peu. Heureusement pour lui qu'il est procureur de M. d'Argenson, qui est commissaire de la Bastille. Il a été interrogé hier, et il n y restera pas longtemps. La lettre de cachet étoit signée de M. le cardinal Dubois !. »
On n'évitait même pas les petits désagréments de ce genre en remplacant la conversation par le jeu, car la police avait depuis longtemps interdit cette distraction dans les lieux publics. Les sentences du 18 décembre 1699, du 18 février 1718, du 24 juillet 1720 défendaient « à tous limonadiers, ven-
! Tome I, p. 214.
PROCIFÉ LECTHÉ EMILE CHOCOLAT. 2921
deurs de caffé, traiteurs, cabaretiers, auber- : gistes, vendeurs de bierre et eau-de-vie de donner à jouer dans leurs boutiques, arrièresboutiques, salles, chambres et cabinets, à aucuns Jeux, soit à pair ou non, dez ou de cartes, aux dames, échecs, solitaire, etc., quand bien même ils prétendroient qu'on n y joue point d'argent. » Le 19 juillet 1720, deux commissaires s'étant transportés rue de l’Arbre-Sec, au café Buffet, trouvèrent « autour de la première table à droite en entrant douze personnes qui tenoient à mains pleines de la menue monnoie, avec laquelle ils jouoient à pair ou non, eten d’autres mains des billets de banque, dont eux commissaires n'ont pu distinguer les quantitez, les particuliers qui les tenoient les ayant sur-le-champ cachez dans leurs chapeaux. Et ont ensuite remarqué qu'à la table du fond à main gauche il y avoit plusieurs particuliers qui jouoient aux échecs. Desquelles contraventions lesdits commissaires ont dressé leur procès-verbal’. » La veuve Buffet fut condamnée seulement à dix livres d'amende, mais on la menacça de fermer sa boutique s'il y avait récidive.
1 Sentence de police qui défend à tous limonadiers, etc., de donner à jouer chez eux. 24 juillet 1720, in-#°.
Sur l'état des cafés à cette époque, nous possédons plusieurs documents curieux, rédigés par des témoins oculaires. Le premier en date est le commissaire Savary des Brûlons, qui publia en 1723 son srand Dictionnaire du commerce ‘. Au mot caffé, il nous révèle sur ces établissements quelques particularités intéressantes et 1l célèbre le luxe déployé par leurs propriétaires :
Le caffez de Paris, écrit-il, sont pour la plupart des réduits magnifiquement parés de tables de marbre, de miroirs et de lustres de cristal, où quantité d’honnêtes gens de la ville s’assemblent, autant pour le plaisir de la conversation et pour y apprendre des nouvelles, que pour y boire de cette boisson, qui n’est jamais si bien préparée que lorsqu'on la fait préparer chez soi. Les marchands de caffé en envoyent aussi par la ville, avec un Cabaret portatif. Et même les dames de la première qualité font très souvent arrêter leur carrosse aux boutiques des caffez les plus fameux, où on leur sert à la portière sur des soucoupes d’argent ?.
? Deux volumes in-folio. Il a eu plusieurs éditions.
2 Édition de 1723, t. I, col. 515. — Sur l'habitude qu’avaient les femmes de se faire ainsi servir aux portes des cafés, voy. une anecdote relative à madame de Feuquières, qui est racontée par M. de Boisjourdain, dans ses Mélanges historiques, satiriques et anecdotiques, 1807, in-8°, t. III, p: 86. Je n’en garantis pas du tout l'authenticité.
Untableau plus complet et plus mouvementé nous est fourni par un érudit allemand, Joachim Nemeitz. Successivement précepteur de plusieurs petits princes, il fut chargé de leur faire connaître les principales villes de l’Europe, et parcourut avec eux la Hollande, l'Angleterre et la France. Paris semble l'avoir surtout charmé ; 1l y séjourna deux fois, et eut l'idée de publier les notes qu'il avait prises au cours de ces deux voyages. Son livre, imprimé à Leipzig en 1726, fut l’année suivante traduit en français sous ce titre assez original pour que Jje le reproduise en entier :
SÉJOUR DE Paris, c’est-à-dire instructions fidèles pour les voiageurs de condition, comment ils se doivent conduire s’ils veulent faire un bon usage de leur tems et argent durant leur séjour à Paris; comme aussi une description suffisante de la Cour de France, du Parlement, de l'Université, des académies et bibliothèques; avec une liste des plus célèbres savans, artisans et autres choses remarquables qu'on trouve dans cette grande et fameuse ville.
Par le S° J-C. Nemeütz, conseiller de S. À. S. Monseigneur le Prince de Waldeck.
Ouvrage très curieux, composé principalement en faveur et pour l'usage des voyageurs ; enrichi de quantité de belles notes et fiqures. Avec une table complette des matières.
Le chapitre XIII est intitulé : De la fréquentation des caffez, comme aussi des jeux de paume et des billards.
L'auteur s’y exprime ainsi :
C’est une mode presque générale à Paris que de prendre une tasse de caffé après le diné. Je ne prétens prouver que cette boisson est trop sàine : elle fait du bien à quelques-uns, à d’autres du mal. L’on estime que le caffé est un bon remède pour chasser la mélancholie ; témoin une certaine dame qui, apprenant que son époux avoit été tué en une bataille, s'écria : « Ah! malheureuse que je suis! vite, vite, qu'on m’apporte du caffé ! » Les amateurs du tabac en prennent volontiers une tasse quand ils fument, disans qu’on passe ainsi le tems avec le plus grand plaisir. La chanson qui recommande tant le caffé est connue |.
À Paris, il y a un nombre infini de caffez, tellement qu'on en trouve quelquefois dix, douze et plus dans la même ruë, dont quelques-uns sont en grande considération et souvent visitez par des princes et d’autres grands personnages. L’on y entre sans être toùjours obligé de faire quelque dépense. Les caffez qui sont auprès de l'Opéra et de la Comédie sont hantez par plusieurs centaines d'hommes qui y viennent par pure curiosité de voir qui entre aux spectacles et qui en sort. La veuve Laurent, dans la ruë Dauphine, tient un caffé dit
! Nemeïitz ici fait peut-être allusion à la chanson que j'ai citée p. 85.
PECCAFE LE UTHÉ ET LE CHOCOLAT. : 925
le caffé de beaux esprits. Là s’assemblent certaines gens qui mettent sur le tapis toute sorte de matières curieuses et spirituelles. Grimarêt, ce célèbre maître de langue, qui a écrit les campagnes du roi de Suède! , présidoit de son vivant dans cette assemblée. Il y en a un autre de semblable chez Poincelet, sur la gauche à la descente du Pont-Neuf. Dans la ville, rue Rouillé?, il y en a un autre, le rendezvous de quelques savans qui s’entretiennent sur les sujets qui regardent la littérature; et cela s’appelle Le café savant. Il y en a encore d’autres où on trouve les nouvellistes qui y raisonnent, à l’occasion des gazettes, sur les affaires d’État qui s’y présentent. Comme il y a nombre de fainéans à Paris, quelques-uns de ceux-ci ne font autre chose tout le Jour que de courir les caffez pour écouter quelque chose de nouveau.
L'on ne fume point dans tous ces caffez, comme on fait en Hollande et en Allemagne, aussi y a-t-il très peu de personnes de condition en France qui aiment le tabac à fumer. De plus, on trouve les
! Jean-Léonor Le Gallois, sieur de Grimarest, qui était mort en 1720. Il avait pour spécialité d’enseigner le français aux nobles étrangers qui visitaient Paris, et il remplissait auprès d'eux le rôle de cicerone. On comprend donc que Nemeitz ait été souvent en relation avec lui. Grimarest a publié une pitoyable histoire de Charles XII.
? Je ne connais aucune rue de Paris qui ait porté ce nom ou même un nom analogue. Il existait en 1676, à l'angle de la rue Payenne et de la rue des Francs-Bourgeois, un hôtel de Rouillé, qui appartenait à M. de Rouillé, procureur
général à la Cour des comptes. (Voy. le plan de Bullet et Blondel.)
gazettes ordinaires en très peu de maisons de cette sorte; mais on les peut acheter de certains coureurs qui les portent à vendre par toutes les rues, ou on les peut aller lire aux petites boutiques, au quai des Augustins et autre part, où on trouve aussi le Mercure galant, le Journal des savans, les Mémoires de Trévoux, ceux de Verdun et d’autres semblables pièces savantes.
Ce n’est pas non plus la coûtume de jouer aux cartes ou aux dez dans les caffez, quoi qu’on y jouë quelquefois aux échecs. Je trouve fort bon qu'un jeune voyageur aille par fois en ces caffez l’après-diné ou vers le soir pour y écouter les discours des nouvellistes. L'on ne sort pas volontiers le matin, cela dérange tout l’avant-midi. Quelquefois ces gens-là raisonnent comme uné cruche à tort et à travers, mais quelquefois ils tiennent des propos très spirituels. L’on n’est pas toùjours obligé de se mettre de la conversation, ni de soûtenir le cortraire lorsqu'on n’est pas Justement de leur opinion. Cependant on s’avance beaucoup dans la langue, et on découvre à cette occasion les différens caractères du monde.
L'on trouve dans tous les caffez toutes sortes de liqueurs ; mais qu’on se garde d’en boire à la glace. Elles gâtent l’estomac et sont très dangereuses à ceux qui n’y sont pas accoûtumez, sur tout quand on les prend après s’être échaufé.
Le chapitre XIX, consacré à la description des foires Saint-Germain et Saint-Laurent, contient encore des détails curieux. Nemeïitz,
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