‹ Le café, le thé & le chocolatChapitre 40 sur 51 · AH · texte numérisé non relu

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D'après le Théâtre de Gherardi.

PESOAPÉE, -LEUTHÉ ET LE CHOCOLAT. 229

quine paraît pas avoir été un cicérone bien austère, engage pourtant ses lecteurs à fuir les cafés établis dans les petites allées de la foire Saint-Germain :

Qu'on prenne bien garde à ses poches, tant au dedans de la foire qu’au dehors; les montres, les tabatières, les mouchoirs et cent autres bagatelles sont alors en grand péril. L’on est pêle-mêle, ne sachant qui vous passe. Ceux qui vous crient Gardez vos poches ! à l'entrée de la foire et auprès des danseurs de corde sont quelquefois le plus sujets à caution. Soiez en garde contre eux. Silverius n’avoit fait que deux pas après avoir entendu ce cri, qu'on lui avoit déjà enlevé une belle tabatière d'argent. Crinon ne vint que d’une boutique trouver ses camarades dans un caffé, qu’un filou lui avoit volé tout l’argent qu’il avoit eu dans le gousset.

Qu'on se garde bien, quand on est au soir dans quelque boutique de caffé, de ne manger pas trop de ce poisson apprêté en salade : on le nomme du thon; ni de boire trop de ces vins qui échaufent, comme de Saint-Laurent !, de muscat, de Frontignac?, etc., qui sont alors en vogue; ni de surcharger l’estomac de marons glacez, de pistaches en dragées et d’autres semblables confitures. Ces débauches entraînent d'ordinaire des fièvres chaudes et d’autres maladies dangereuses.

Qu'on évite les caffez qui sont dans les petites

1 Voy. ci-dessus, p. 198 ? Frontignan.

allées des côtez de la foire. Ce ne sont que de francs bordels, et les appartemens dressez au second étage sont pour les amateurs de la partie quarrée.

Si on se peut dispenser de courir beaucoup avec des femmes ou filles à la foire, tant mieux; on est fort embarrassé avec elles, et on n’en est pas quite sans laisser de ses plumes! Toutefois, quand on s’est une fois embarqué avec elles, on doit être en bonne humeur et concourir à tout ce que la compagnie trouve de bon.

En somme, si la vertu la plus purene régnait pas toujours dans les lieux où l’on prenait du café, celui-ci n’en était point cause, et il n avait rien perdu de la faveur dont :1l jouissait auprès de toutes les classes de la société.

L'auteur de G1 Blas nous a laissé aussi une description qui nous fait pénétrer dans l'intérieur d’un café au milieu du dix-huitième siècle. Bien qu elle soit un peu longue, je ne puis me résoudre à l’analyser ou à l'écourter. Lesage écrivait donc, en 1740, dans La valise trouvée, un roman bien oublié aujourd'hui.

C’est un flux et reflux de gens de toutes conditions. Ce sont des nobles, des roturiers, des adolescens bien faits et des figures plates, de beaux esprits et des sots, pêle-mêle, qui s’entretiennent

ensemble, chacun à proportion de son intelligence. La première fois que j’entrai dans un caffé, je fus

extrêmement étonné de voir ce que j'y vis et des discours qui frappèrent mes oreilles.

Je m’approchai d’abord d’une table autour de laquelle trois ou quatre hommes parloient avec beaucoup de vivacité. C’étoient des philosophes qui commençoient à disputer et qui avoient déjà l'air furieux. « Hé, monsieur l’abbé, disoit un d’entre eux à un petit abbé bossu qui.étoit du nombre des interlocuteurs, avec votre permission je soutiens qu'il y a des propositions dont l’évidence est telle qu’on ne peut s’y méprendre. Celle-ci, par exemple : le tout est plus grand que sa partie. Qui peut douter de cette vérité? — Moi, répondit le petit bossu. Pour affirmer que le tout est plus grand que sa partie, il faudroit que vous eussiez l’idée du tout, et que vous fussiez sûr que le tout a des parties. Or, je suis prêt, poursuivit-il, à vous démontrer que vous n'avez point l’idée d’un tout, et que le tout n’a point de parties. » Là dessus, comme si l'abbé eût dit une impertinence, son antagoniste lui rit au nez, en disant d’un air ironique à la compagnie : « Messieurs, il faut avouer que monsieur l’abbé a plus d’esprit qu'il n’est gros. » À ces paroles, notre petit bossu, qui étoit un mortel des plus pétulans, le traita de bourique, et les disputeurs se prirent au collet.

Tandis que des personnes plus charitables que moi s’empressoient à les décharpir, J'allai loin de là m’asseoir à une table où plusieurs nouvellistes s’entretenoient avec gravité. Il y en avoit un, principalement, qui parloit plus haut que les autres, et que chacun écoutoit comme un oracle, quoiqu'il

scût assez mal la carte et l'intérêt des princes. Ce.

qu’il y a de plaisant, c’est que cet original vouloit paroître n’ignorer aucune nouvelle, et s’il en entendoit débiter une qu’il n’eût point encore apprise, 1l interrompoit incivilement la personne qui lannoncoit et la faisoit taire, en lui disant : « Vous n’en avez pas les gants. J’ai dit cela ici ce matin. » Ou bien, si quelqu'un devant lui s’avisoit de tirer de sa poche une lettre dans laquelle il fût fait mention d’une victoire, par exemple, remportée en Hongrie sur les Turcs, il s’écrioit aussitôt à pleine tête : « La date? » et si on lui répondoit : du quatorze de ce mois, il ne manquoit pas de répliquer : « Cela est vieux. Nous avons des nouvelles du vingt qui assurent le contraire. »

J'admirois l’air imposant de ce nouvelliste, et jen riois en moi-même, lorsqu'il arriva deux poëtes dramatiques, car on diroit qu'il en pleut aujourd’hui dans tous les caffez de Paris. Les voilà qui commencent à parler d’une tragédie nouvelle. L'un avance qu’elle est excellente, et l’autre soutient qu’elle est détestable. Chacun dit ses raisons. Des raisons ils passent aux injures les plus grossières, suivant l'usage établi depuis peu par les gens de lettres; et des injures enfin ils en viennent aux voyes de fait. Ils voulurent mettre l'épée à la main, ils firent d’autant plus les mauvais garçons qu'ils étoient assurés qu’on les sépareroit.

Telles sont les scènes qui se passent ordinairement dans les caffés. Mais il faut tout dire, s’il vient dans ces lieux-là beaucoup d’originaux, en récompense on y trouve quelquefois des personnes de mérite

avec qui l’on fait connoissance et dont on gagne l'amitié. Ce qui pourtant est fortraré, puisqu'on peut dire des amis de caffé ce qu’on dit des moines et des comédiens, que le hasard les assemble, qu’ils se voyent sans s'aimer et se quittent sans regret. Au reste, les caffés sont propres à déniaiser la jeunesse, qui peut se corriger de ses défauts en remarquant ceux d’autrui!.

! La valise trouvée, 1740, in-12, p. 67 et suiv.

On trouve une description du même genre, mais fort inférieure sous tous les rapports, dans Les ridicules du siècle, de F. Chevrier, 1752, in-12, p. 73 à 81. Voici un fragment de ce très médiocre chapitre :

« Les caffés sont aujourd’hui le tableau de l'univers. On y voit des gens de toutes les nations. Leur caractère, leur religion, leurs mœurs et leurs goûts, absolument opposés, forment des disputes, dont la chaleur, s’épuisant en propos, n’en vient jamais à des débats plus dangereux.

Ici, c’est un jeune homme, l’idole d’une famille imbécile, qui, échappé de sa petite ville par le coche, vient dépenser mille écus à Paris, pour aller exactement tous les jours d’une chambre garnie au caffé, du caffé à une table d’hôtes, de là au parterre de la comédie, qu'il ne quitte que pour retourner au caffé. Trop heureux, à la fin, de revoir sa triste patrie et d'y rapporter les noms des comédiens et une liste exacte de toutes les auberges.

Là, c'est un autre provincial, timide par sottise qui, ne voulant pas courir les risques de la bonne compagnie, vient sans frais étudier le grand monde dans un cercle bourgeois, et ne retourne en province que pour aller dire chez madame la sénéchale

Que l’on vit à Paris et qu’on végète ailleurs.

On appercoit plus loin un vieux militaire qui, tracant le PRANOE.R GULTAE

; AC plan d’une ville qu’il n’a jamais vue, va se perdre dans une demi-lune, dont il ne sort que pour entrer dans la ville, où

Louis XV avait pour le café une véritable passion, et il se plaisait à le préparer lui-même. Lenormand, jardinier en chef de Versailles.

cultivait dans les serres du potager une douzaine de caféiers qui s’élevèrent jusqu à quatre mètres de hauteur, et qui produisaient chaque année de cinq à six livres de café bien mr.

Louis XV le laissait vieillir, puis le torréfait, le préparait de ses royales mains. Il aimait à en offrir à ses courtisans !, et tous déclaraient, bien entendu, qu'ils n'avaient jamais absorbé breuvage plus exquis.

En 1748, Louis XV ayant honoré de sa présence le château de Dampierre, où il fut l'hôte du duc de Luynes, on lui servit un souper qu'il daigna trouver bon. Le duc écrit avec un légitime orgueil dans ses Mémoires : « Le Roi se mit à table avant neuf heures ; madame de Luynes lui présenta la serviette; j'eus l'honneur de la servir pendant près d'une

toutes les femmes, éprises de sa figure, deviennent bientôt les victimes de son indiscrétion…

Près du comptoir on voit un cadet de famille qui s'efforce de réparer, par des fleurettes, l'injustice du sort. Sourde à ses vœux, la beauté qu'il encense ne recoit ni ne rejette son hommage. Idole née de tous les conteurs, la maîtresse d’un caffé voit en public tous les hommes avec indifférence, et sa sensibilité n’éclate que dans le tête-à-tête... »

! Voy. J.-A. Le Roi, Histoire de Versailles, t. II, p. 3#7.

demi-heure ; il m'ordonna ensuite de me mettre à table. Il fut de fort bonne humeur pendant le souper et parut le trouver bon; il resta à table jusqu’à onze heures et un quart. Il prit son café au sortir de la table ; cest du café qu'il fait lui-même; il l'avoit commencé avant souper et le finit pendant qu'il étoit à table E »

Cette innocente manie donna naissance à une anecdote célèbre, et qui a été acceptée avec une confiance imprudente, même par des écrivains sérieux. Elleestracontée en ces termes dans l’ignoble pamphlet que Mairobert publia en 1776 contre madame Du Barry : « On rapporte un trait que les courtisans ont recueilli avec soin et qui prouve que madame la comtesse Dubarri ne diminue point de faveur et d'intimité avec son royal amant, comme on le présumoit. Sa Majesté aime à faire son caffé elle-même, et à se délasser dans ces occupations des soins laborieux du gouvernement.

Ces jours derniers, la caffetière au feu, et sa Majesté distraite par autre chose, et le caffé débordant : « Eh! la France, prends donc garde, ton caffé f... le camp, » s’écria la belle

1 Duc de Luynes, Mémoires, t. IX, p. #3.

favorite! On dit que cette apostrophe de la France est l'expression familière dont cette dame se sert dans l’intérieur des petits appartemens ; détails particuliers qui n'en devroient pas sortir, mais que relève la malignité des courtisans !. »

M. Charles Vatel a très bien réfuté cet invraisemblable récit*. D'abord Louis XV et madame Du Barry ne se tutoyaient point, même par écrit, à plus forte raison devant témoins. La favorite appelait toujours le roi Sire ou sa Majesté, et lui parlait à la troisième personne, comme l’exigeait le cérémonial de la Cour. Puis, La France était le nom d’un valet de pied au service de la comtesse; quelque bas que fut tombé Louis XV, il n'aurait pas toléré qu'on le confondit avec un laquais. Quant à la grossière expression prêtée à la comtesse, 1l est certain que, non pas en public, mais dans l'intimité, on employait souvent

nus Ce mot des Francais révéré, Mot énergique au plaisir consacré,

Mot que souvent le profane vulgaire Indisnement prononce en sa colère ?.

l'Anecdotes sur madame la comtesse Dubarri, 1776, in-8°, p. 212.

? Histoire de madame du Barry, d'après ses papiers personnels, t. II, p. 243.

P. Manuel, La police de Paris dévoilée, t. II, p. 166.

Le livre-journal de Lazare Duvaux, bijoutier ordinaire du roi, témoigne, en plusieurs endroits de la prédilection que professait Louis XV pour le café. On y voit qu'il se fait livrer :

Le 6 janvier 1754, « une caffetière d'or gravé et poli pour quatre tasses, » et une « lampe à esprit de vin, avec la mèche, virolle du manche et éteignoir, le tout en or, et le trépied d'argent doré. » (Cette acquisition coûte 2,054 livres.

Le 20 mars de la même année, « une caffetière d’or et sa lampe à l'esprit de vin, avec des branchages gravés et un réchaud d'acier bruni et doré. » Coût 1,950 liv.

Le 16 avril 1755, « une caffetière d’or, à quatre tasses, avec des feuillages et ornemens gravés. Une lampe à trois mèches à esprit de vin. Six cuillers à caffé, nouveau modèle. Un réchaud d'acier poli. » Coût 4,476 Liv.

Le 9 décembre de la âge année, « une cassette de lacq aventurihe {& or, parhie de serrures ciselées et dorées, contenant une caffetière, une lampe et deux cuillers d'or, deux tasses et soucoupes, pots à sucre et théière de Vincennes bleu-céleste à figures, trépied

d'acier et compartimens en velours. » Coût 4,200 liv. !.

La lampe à esprit de vin se plaçait sous la cafetière remplie d’eau; le café, bien moulu, reposait au fond; on retirait la lampe dès que le liquide montait, puis on la remettait en place, de manière à obtenir dix ou douze bouillons. Le Mercure d'octobre 1763 publie * une réclame du sieur L'ainé, potier d'étain établi rue Saint-Denis, qui préconise l'emploi de nouvelles cafetières, destinées à obtenir le café par infusion. « L'expérience a appris, v est-il dit, que le caffé en bouillant perd, par l’'évaporation, une partie de ses sucs et de ses esprits, et c'est par économie et délicatesse * que tout le monde, après avoir été convaincu quele caffé fait par infusion est plus clair, plus parfumé et plus agréable au goût que celui qui est fait par ébullition, s’est mis aujourd'hui dans l'usage de le faire préparer par infusion. » La mesure, ajoute-t-il, est toujours d’une cuillerée comble pour chaque tasse, et à mesure

1 Livre-journal de Lazare Duvaux, publié par la Société des bibliophiles francois, t. II, p. 188, 19%, 240 et 262.

? Page 212.

3 Il y a dans le texte : « c’est par une économie de délicatesse, »

égale, le café obtenu par infusion est plus fort que le café bouilli.

Quoi qu'en dise le sieur L’ ainé, ce procédé eut quelque peine à se faire accepter, etil ne devint réellement en faveur qu'une dizaine d'années avant la Révolution. C'est donc de café bouilli que se délectèrent les grands écrivains du dix-huitième siècle cités pour avoir souvent demandé l'inspiration à cet excitant inoffensif : Fontenelle, mort à cent ans; Maupertus; Buffon; Diderot; Voltaire qui, dit Lekain ', prenait chaque Jour douze tasses de café mélangé avec du chocolat; Delille, qui lui a consacré des vers restés célèbres *,

1 Mémoires, édit. Barrière, p. 109.

? Il est une liqueur au poète plus chère, Qui manquoit à Virgile et qu'adoroit Voltaire. C'est toi, divin café, dont l’aimable liqueur Sans altérer la tête épanouit le cœur.

Aussi quand mon palais est émoussé par l’âge, Avec plaisir encor je goûte ton breuvage.

Que j'aime à préparer ton nectar précieux!

Nul n’usurpe chez moi ce soin délicieux.

Sur le réchaud brûlant moi seul tournant ta graine, A l’or de ta couleur fais succéder l’ébène ; Moi seul, contre la noix qu'arment ses dents de fer, Je fais, en te broyant, crier ton fruit amer. Charmé de ton parfum, c’est moi seul qui dans l’onde Infuse à mon foyer ta poussière féconde; Qui tour à tour calmant, excitant tes bouillons, Suis d’un œil attentif tes légers tourbillons. Enfin, de ta liqueur lentement reposée

et qui mourut à soixante-quinze ans 13

Dans le vase fumant la lie est déposée ;

Ma coupe, ton nectar, le miel américain

Que du suc des roseaux exprima l’Africain,

Tout est prêt. Du Japon l'émail reçoit tes ondes,

Et seul tu réunis les tributs des deux mondes.

Viens donc, divin nectar, viens donc, inspire-moi,

Je ne veux qu'un désert, mon Antigone et toi.

A peine j'ai senti ta vapeur odorante,

Soudain de ton climat la chaleur pénétrante

Réveille tous mes sens. Sans trouble, sans chaos

Mes pensers plus nombreux accourent à grands flots.

Mon idée étoit triste, aride, dépouillée ;

Elle rit, elle sort richement habillée,

Et je crois, du génie éprouvant le réveil,

Boire dans chaque goutte un rayon du soleil.

(Les trois réqnes de la nature, édit. de 1808, t. IT, p. 90.)

! On a faussement attribué à Napoléon un goût immodéré

pour le café. « Quand il travaillait bien avant dans la nuit, dit Bourrienne, ce n'était jamais du café qu'il se faisait apporter, mais du chocolat. » Mémoires, t. III, p. 212.

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