XII
quiers s’y réunissent tous les Jours dès huit heures du matin.
Là, on décide la hausse ou la baisse des effets publics; là, on spécule sur les victoires ou sur les défaites; là, une négociation passe dans dix à douze mains pendant que le déjeûner se prépare. Rien de plus curieux que toutes ces physionomies, sur lesquelles on reconnait les dupeurs et les dupés.…
La réputation du café de Madame Hardy est justement méritée par les bonnes choses qu’on y trouve, à l’exception du vin qui est un peu trop cher en raison de sa qualité. Madame Hardy occupe son comptoir avec avantage ; elle a non seulement bonne grâce, mais elle a de l’esprit !.»
Caré ITALIEN ou CAFÉ Corazza. Au Palais-Royal.
Il devint surtout fameux durant la Révolution. C’est dans ce café que se préparèrent la chute des Girondins et la domination de la Montagne ; mais «il eut depuis lors une couleur politique de moins en moins stable et arrêtée. Pendant la Terreur, ceux qu'on appelait les aristocrates s’y réunissaient, aussi bien qu'aux cafés de Chartres, de Foy et Valois, surtout de dix heures du matin à deux heures. Le soir, il recevait des étrangers, particulièrement des Italiens de distinction, qui s’occupaient plutôt de jeu que de politique, et savaient toujours se plier aux circonstances ou à la loi du plus fort ?. »
! Prudhomme, t. V, p. 193.
# Schmidt, t. I, p. 122.
Caré Laurent. 4 l’angle de la rue Dauphine et de la rue Christine.
J'ai dit plus haut ! que ce café littéraire avait été fondé vers 1690 par un sieur François Laurent, et J'ai mentionné à cette occasion un passage de Voltaire dont voici le texte complet :
« [l y avait alors ? à Paris un café assez fameux, où s’assemblaient plusieurs amateurs des belleslettres, des philosophes, des musiciens, des peintres, des poëtes. M. de Fontenelle y venait quelquefois ; M. de La Motte; M. Saurin, fameux géomètre; M. Danchet, poëte assez méprisé, mais d’ailleurs homme de lettres et honnête homme; l’abbé Alary, fils d’un fameux apothicaire, garçon fort savant ; M. Boindin, procureur-général des trésoriers de France; M. de La Faye, capitaine aux gardes, de l’Académie des Sciences ; Monsieur son frère, mort secrétaire du cabinet, homme délié et qui fesait de jolis vers; le sieur Roi, qui avait quelques talents pour les ballets ; le sieur de Rochebrune, qui fesait des chansons; enfin plusieurs lettrés qui s’y rendaient tous les jours. Là, on examinait avec beaucoup de sévérité, et quelquefois avec des railleries fort amères, tous les ouvrages nouveaux. On fesait des épigrammes, des chansons fort jolies; c'était une école d’esprit, dans laquelle il y avait un peu de licence 5. »
Laurent mourut en 1694, et sa veuve lui suc-
lVoy. ci-dessus, p. 64.
? Vers 1700.
3 OEuvres, édit. Beuchot, t. XXXVII, p. #91.
céda. Mais elle ne sut pas retenir la clientèle littéraire, et vers 1714 la plupart de ses habitués se transportèrent chez Poincelet, qui tenait alors le café du Parnasse, sur le quai de l’École. Dans son poème en l'honneur du café !, Limojon de Saint- Didier raconte comment Apollon a révélé le café aux poûtes et rappelle que, pendant longtemps, ils se sont abreuvés de ce nectar chez la vieille Laurent :
Le Parnasse n’a point dans ses vastes retraites
De petits orateurs ni de petits poëtes,
Point de grimauds siflez, qui d’un présent si beau Ne veüille chaque jour honorer son bureau.
Dans une grote obscure une noire sybille
Leur en rend par ses soins l'usage plus facile. Telle qu’une nayade en son lit de cristal
Préside aux froides eaux qui forment son canal, Telle en ce sombre lieu la vieille Laurentine ? Préside à la liqueur que sa main leur destine. Mais ces esprits légers ne lui font plus leur cour, Et depuis deux moissons ont changé de séjour. Attirez par l’éciat et du marbre et des lustres,
On voit chez Poincelet # ces poëtes illustres.
Caré Lyonnais. Rue Saint-Honoré, à l'angle de la rue des Bourdonnais.
Il était fréquenté surtout par des négociants de Lyon et de Tours.
1 Dans son Voyage du Parnasse, p. 102.
? Il ya ici en note : « La veuve Laurent, cafetière, chez laquelle se sont rendus long tems nos poëtes. »
* En note : « Cafetier où ils vont depuis deux ans. »
.. Caré Marrrarp, Rue Saint-Martin, vis à vis de -la rue aux Ours. |
Sa clientèle se composait de négociants, de banquiers, d’agents de change. On y jouait beaucoup aux dames.
Caré ne Marre. Rue Saint-Antoine.
Le propriétaire tenait un hôtel garni dans lequel on trouvait des appartements loués de douze à quarante livres par mois. « Ces logemens sont très commodes et très agréables pour un étranger qui aime la société. »
Un autre cAréÉ DE MALTE exista pendant quelque temps sur le quai Pelletier.
Voy. Croix de Malte et Ordre de Malte.
Caré Manoury dit aussi CAFÉ DU QUAI DE L'Écote. Quai de l'École.
C'est, je crois, celui qui porta d’abord le nom de café Gradot. Je l'ai mentionné déjà. En 1726, il partageait avec le café Procope et le café du Parnasse l'honneur de recevoir des littérateurs et des savants. On y rencontrait Lamotte, Saurin, Maupertuis®, Lafaye, Nicole, Melon, etc. « La Faye,
1 Il y avait un « Hiérôme Manoury » établi quai des Célestins en 1718. Voy. Liste des maistres distillateurs, marchands d’eau de vie et de toutes sortes de liqueurs, suivant l’ordre de leur réception. 1718. Grande feuille in-folio destinée à être affichée; elle mesure 0,72 de haut sur 0,## de large. (Bibliothèque nationale, manuscrits, fonds français, n° 21,668, f° 120.)
2? « M. de Maupertuis avoit commencé par être bel esprit ; je lai vu, dans ma grande jeunesse, suivre M. de Lamotte au café de Gradot. » C. Collé, Journal, août 1759, t. IT, p- 189.
écrit Duclos, m’avoit mené chez Gradot pour me faire connoître, me dit-il, le plus aimable des gens de lettres; et J'en jugeai comme lui. C’étoit Lamotte. Après avoir vécu dans les meilleures sociétés
de Paris et de la Cour, devenu aveugle et perclus .
des jambes, il étoit réduit à se faire porter en chaise au café de Gradot, pour se distraire de ses maux dans la conversation de plusieurs savans ou gens de lettres qui s’y rendoient à certaines heures. J’y trouvai Maupertuis, Saurin, Nicole, tous trois de l’Académie des sciences; Melon, auteur du premier traité sur le commerce; et beaucoup d’autres qui cultivoient les lettres. Lamotte étoit le point de réunion de l’assemblée, et personne n’y étoit plus propre que lui, par le ton de politesse qu’il mettoit dans la discussion!. »
À la fin du siècle, ce café fut fréquenté par une clientèle bien différente, celle des joueurs d’échecs et de dames. Il eut alors pour propriétaire le sieur Manoury, qui publia en 1770 un traité du jeu de dames à la polonaise et une notice sur l’origine de ce jeu. Grimm écrivait au mois de décembre :
« M. Manoury, limonadier, qui tient le célèbre café du quai de l’École, vient de publier un Essai
sur le jeu de dames à la Polonaise, brochure in-12.
M. le limonadier nous développe leurs principes et nous donne une suite de coups brillants et de fines parties®. » L'article relatif à l’origine de ce jeu
? Duclos, OEuvres, édit. Auger, 1. I, p. ex.
? Correspondance de Grimm, Diderot, etc., édit. Tourneux, t. IX, p. 183.