T. XIII
On rencontrait au café Procope la plupart des beaux esprits de Paris. Voltaire disait du poète Linant : « Il se croit un personnage, parce qu'il va au théâtre et chez Procope!. » Les écrivains qui y ont surtout laissé des souvenirs sont Boindin, Lafaye, Terrasson, Freret, -Piron, Desfontaines, Duclos, Mercier, etc. On cite souvent parmi ses habitués Voltaire, mais le fait est bien douteux, car il écrivait à Dorat le 6 août 1770 : « Je n’ai Jamais fréquenté aucun café?. »
Duclos nous a transmis quelques fragments d’une conversation à à laquelle il prit part au café Procope vers 1726, et qui donne une idée assez exacte de la facon dont on discutait dans ce milieu.
Un jour, dit-il, avant d’entrer à la comédie, que Je suivois plus que les écoles, je m’arrêtai au café Procope, où l’on dissertoit sur la pièce qui se Jouoit alors. Quelques bonnes observations que j’en-
endis, me donnèrent envie d’y revenir.
Je retournai chez Procope. Je trouvai, en y entrant, qu'on y traitoit un point de métaphysique, et que Fréret et Boindin étoient les tenants de la dispute. Le premier étoit l’homme de la plus vaste et de la plus profonde érudition que j'aie connu, et ses connoissances portoient sur une forte base de philosophie. L'autre, avec beaucoup de sagacité, parloit avec une éloquence véhémente, sans en être
Zoppi, » écrit P. de la Mésangère. Le voyageur à Paris, tableau pittoresque et moral de cette capitale. 1797, in-18, t:1,°p.60:
1 Lettre du 27 février 1734, t. LT, p. #73.
? Tome LXVI, p. 374.
PRE PRRUIE TE CETVPLE CHOCOLAT. 9291
moins correct dans la langue. Il ne montroit Jamais plus d’esprit dans une dispute que lorsqu'il avoit tort, ce qui lui arrivoit assez quand il ne parloit pas le premier, attendu qu'il étoit naturellement contradicteur. Une pièce étoit-elle mal recue, il en relevoit les beaux endroits, et la défendoit vivement. Étoit-elle applaudie, il en découvroit très finement et en montroit les moindres défauts... J'ai toujours trouvé Boindin très raisonnable dans le tête-à-tête ; mais aussitôt qu'il se voyoit au milieu d’un auditoire, comme au café, il ambitionnoit les applaudissemens que lui attiroit son éloquence. A soixante ans passés, il avoit encore cette passion puérile.…
J’étois donc arrivé au café au plus fort de la discussion métaphysique. Après avoir entendu quelque temps les deux acteurs, je hasardai sur la question quelques mots qui attirèrent leur attention. L’auditoire parut surpris qu’un Jeune homme osât se mesurer avec de tels athlètes. Cependant ils me firent accueil l’un et l’autre, et m’invitèrent à revenir. Je n'y manquai pas, et, Comme J'y trouvois toujours Boindin, je devins bientôt son antagoniste, et partageois avec lui l'attention de l’auditoire, qui m’affectionnoit de préférence, parce que Boindin avoit la contradiction dure, et que je l’avois gaie. Il s’agissoit un jour, entre lui et moi, de savoir si l’ordre de l’univers nr s'accorder aussi bien avec le polythéisme qu'avec un seul Être suprême. Je soutenois l’unité de l’Être nécessaire, et Boindin prétendoit HE concilier tout avec la pluralité des dieux. Il n’y avoit point de sophisme qu’il
n’employât pour étayer son système. L'assemblée étoit nombreuse et attentive !... »
Le café Procope n’avait rien perdu de sa réputation à la fin du dix-huitième siècle, mais la littérature et la philosophie y avaient été peu à peu délaissées pour la politique : « Notre chambre des Communes, écrivait Séb. Mercier en 1788, est à l’ancien café Procope, vis-à-vis l’ancienne Comédie Française ; on l’appelle ainsi par dérision, parce que c’est le lieu où l’on fronde le plus les opérations de la Cour ; ainsi on parodie le sanctuaire de la liberté anglaise ?. »
On sait qu'après avoir traversé bien des vicissitudes, le café Procope existe encore dans son local primitif, qui porte aujourd’hui rue de l’Ancienne- Comédie le numéro 13.
Caré vu Prornère Être. Rue Suint-Honoré, à l'angle de la rue du Four.
« Un des plus anciens, des plus renommés et des plus beaux de cette capitale, est composé et suivi des meilleurs négocians. » En 1760, il était tenu par un nommé Chevin, qui en 1777 avait eu pour successeur un sieur Gibus.
Caré pes PRrovençaux. Rue Saint-Honoré.
CAFÉ DES QUATRE ÉLÉMENS. Rue de Grenelle Saint-Honoré, en face de l’Hôtel des Fermes.
« Ce café, un des plus élégans et des mieux ornés de cette capitale, est particulièrement suivi des employés des Fermes et de l'hôtel royal des Postes. »
1 Duclos, OEuvres, édit. Auger, t. I, p. xovi et suiv ? Tableau de Paris, t. XI, p. 125.
L'hôtel des Fermes générales (ancien hôtel Séguier) était situé rue de Grenelle, et l’hôtel des Postes (ancien hôtel d’'Épernon) était situé rue Plâtrière : ces deux rues réunies forment aujourd’hui la rue J.-J. Rousseau.
Caré DE LA Récexce. Place du Palais-Royal, à l'angle de la rue Saint-Honore.
Il s’appela d’abord café de la Place du Palais- Royal, et ne put naturellement devenir café de la Régence avant 1715. Son premier propriétaire fut un nommé Lefèvre, qui eut pour successeur un sieur Leclerc. Enfin, un passage de Diderot nous apprend que, vers 1762, Leclerc avait cédé la place à un sieur Rey :
« Qu'il fasse beau, qu’il fasse laïd, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d'amour, de goût ou de philosophie... Si le temps est froid ou pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m'amuse à voir Jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot... Une après-dinée Jj'étois là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que Je pouvois !... »
Rey. « ancien officier de M. le duc d'Orléans, » officier de cuisine, s'entend, tenait encore le café
1 Le neveu de Rameau, édit. Assézat, t. V, p. 287.
de la Régence en 1777, et l’Ælhinanach Dauphin lui rend alors ce témoignage que son établissement était « un dés plus anciens et des plus renommés, très bien composé et suivi des plus habiles joueurs d’échets!. » |
Il ne faudrait pourtant pas croire que l’on y rencontrât seulement des joueurs d’échecs. Comme ce jeu était cultivé par nombre de beaux esprits, la Régence, aussi bien que le Parnasse, Procope ou les Muses, peut revendiquer l'honneur d’avoir été un café littéraire. Chamfort, Sainte-Foix, Rousseau, Marmontel, Le Sage, Grimm, Franklin ont figuré parmises habitués. Mais ilse distinguait de ses confrères en littérature par le calme qui ne cessait d’y régner : « Vous voyez, écrivait Lesage, dans une vaste salle ornée de lustres et de glaces, une vingtaine de graves personnages, qui Joüent aux dames ou aux échecs sur des tables de marbre, et qui sont entourés de spectateurs attentifs à les voir joüer. Les uns et les autres gardent un si profond silence qu’on n'entend dans la salle aucun bruit que celui que font les Joüeurs en remuant leurs pièces. Il me semble qu’on pourroit justement appeller un pareil caffé le caffé d’Harpocrate. Véritablement, c’est un endroit où l’on peut dire qu’on est comme dans une solitude, quoique l’on soit avec soixante personues°?. »
En 1770, Rousseau, rentré à Paris et ayant dépouillé son costume arménien, se montra plusieurs
l Au mot Limonadiers.
? La valise trouvée, 1"° partie, p. 66.
nr
fois au café de la Régence. Sa présence y attira une telle foule! que la police finit par lui défendre de se montrer en public ?.
CAFÉ DE LA RENOMMÉE. Sous la voûte du Grand- Châtelet.
« Ce caffé est orné au dedans d’une boiserie et au dehors d’une Renommée dont la sculpture est regardée par les connoisseurs comme un chef-d’œuvre de l’art. » L'emplacement du Grand-Châtelet? se retrouve dans la place du Châtelet actuelle.
1 « Jean-Jacques Rousseau, las de son obseurité et de ne plus occuper le public, s’est rendu dans cette capitale, et s’est présenté il y a quelques jours au café de la Régence, où il s’est bientôt attroupé un monde considérable. Notre philosophe cynique a soutenu ce petit triomphe avec une grande modestie... »
« Le sieur J.-J. Rousseau, après s'être montré quelquefois au café de la Régence, où son amour-propre a été flatté d’éprouver qu'il faisoit la même sensation qu’autrefois, et que sa renommée attiroit encore la foule sur ses pas, s’est enveloppé dans $a modestie; il est rentré dans son obscurité, satisfait de cet éclat momentané.….. »
Mémoires secrets dits de Bachaumont, 1” et 7 juillet 4770, t. V, p. 133 et 136.
? « Rousseau s’est montré plusieurs fois au café de la Régence, sa présence y a attiré une foule prodigieuse, et la populace s’est même attroupée sur la place pour le voir passer... On fit cesser cette représentation en exhortant M. Rousseau à ne plus paraître ni à ce café, ni dans aucun autre lieu public. En effet, il suffiroit d’une mauvaise tête parmi nos seigneurs les conseillers des enquêtes pour le dénoncer, et obliger le procureur général de poursuivre le décret de prise de corps, qui subsiste toujours; ce qui forceroit le pauvre Jean-Jacques à s'éloigner de nouveau. » Correspondance de Grimm, Diderot, etc., t. IX, p. 91.
= 3 Démoli en 1802.
Caré pe LA RoToNDE. Au Palais-Royal.
Ce café « est la réunion de tous les marchands et négocians des départemens. Dans l’intérieur, on vend de la bière, et dans le pavillon qui est dans le jardin, glaces, sorbets et groseilles, etc. Le soir, cette rotonde est très-bien éclairée; elle sert de fanal aux personnes qui ont adopté cette terrasse, ainsi qu'aux Jolies femmes galantes. À l’issue de la promenade, on y voit prendre maritalement des glaces !. » |
Le café de la Rotondeétaitorné de paysages peints par Hubert Robert, le même à qui Voltaire commanda les décors du théâtre qu'il monta à Ferney.
CarÉ Saresse. Voy. Café du Parnasse.
CAFÉ DE LA SAMARITAINE. Voy. Café du Parnasse.
CAFÉ Sans PAREIL. Voy. Café du Parnasse.:
Caré pe Sanré. Rue des Poulies.
CAFÉ pu SAUVAGE. Voy. Café du Caveau.
Caré Turc. Boulevard du Temple.
Remarquable par sa décoration, qui était l’œuvre de Visconti. « Ce café est un des plus suivis et des mieux composés du boulevard. »
Caré pe Varois. Au Palais-Royal.
Ce café avait une clientèle de gens tranquilles, qui cultivaient les dominos, les dames et les échecs.
CarÉ Vizeux. Rue Mazarine.
Un des établissements fréquentés par des littérateurs. Fréron fut un de ses habitués?.
! Prudhomme, t. V, p. 249.
? Voy. Voltaire, Lettre du 6 août 1770.