LETTRE DE CHARLES A ROSALIE
Benjamin et moi sommes liés étroitement, et il est revenu de ses idées sinistres...
J'ai soupe vendredi chez madame Staël. En confidence je vous dirai que je m'y ennuyai à la mort, que je déteste le ton pédant de cette parvenue J. N'en disons point de mal, car elle me fait des honnêtetés. La société de madame Suard est celle qui me plaît davantage.
Rosalie de Constant, etc., etc., par Lucie Achard, Genève, Eggimann, 1902.
1. Si nous avons laissé subsister ce mot de parvenue qui choquera les fervents de madame de Staël, c'est qu'il marque de façon piquante l'opinion des aristocrates de Genève sur la position de mademoiselle Necker devenue ambassadrice. A ce moment « la trop Célèbre », comme l'appelle Rosalie de Constant, n'avait point encore acquis la réputation qu'elle allait devoir à ses talents. Benjamin ne fit la connaissance de madame de Staël qu'à son retour de Brunswick en septembre 1794.
FUGUE EN ANGLETERRE
Lettre à madame de Charrière.
Douvres, 26 juin 1787.
Il y a dans le monde, sans que le monde s'en doute, un grave auteur allemand qui observe avec beaucoup de sagesse à l'occasion d'une gouttière qu'un soldat fondit pour en faire des balles, que l'ouvrier qui l'avait posée ne se doutait point qu'elle tuerait quelqu'un de ses descendants. C'est ainsi, madame (car c'est comme cela qu'il faut commencer pour donner à ses phrases toute l'ampleur philosophique), c'est ainsi, dis-je, que lorsque tous les jours de la semaine dernière, je prenais tranquillement du thé en parlant raison avec vous, je ne me doutais pas que je ferais avec toute ma raison une énorme sottise, que l'ennui réveillant en moi l'amour me ferait perdre la tête, et qu'au lieu de partir pour Bois-le-Duc, je partirai pour l'Angle-
terre presque sans argent et absolument sans but. C'est cependant ce qui est arrivé de la façon la plus singulière. Samedi dernier à sept heures, mon conducteur et moi partîmes dans une petite chaise qui nous cahota si bien que nous n'eûmes pas fait une demi-lieue que nous ne pouvions plus y tenir, et que nous fûmes obligés de revenir sur nos pas à neuf. De retour à Paris, il se mit à chercher un autre véhicule pour nous traîner en Hollande; et moi qui me proposais de vous faire ma cour encore ce soir-là, puisque nous ne partions que le lendemain, je m'en retournai chez moi pour chercher un habit que j'avais oublié. Je trouvai sur ma table la réponse sèche et froide de la prudente Jenny. Cette lettre, le regret sourd de la quitter, le dépit d'avoir manqué cette affaire, le souvenir de quelques conversations attendrissantes que nous avions eues ensemble, me jetèrent dans une mélancolie sombre... Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué dans mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie ; je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme
aux yeux duquel à vingt ans tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs... J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour...
Madame de Charrière et ses amis, par Philippe Godet, t. I, pp. 353, 354, Genève, A. Jullien
FUGUE EN ANGLETERRE
Lettre à madame de Charrière.
Aimez-moi, malgré mes folies; je suis un bon diable au fond. Excusez-moi auprès de M. de Charrière. Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation. Moi je m'en amuse comme si c'était celle d'un autre. Je ris pendant des heures de cette complication d'extravagances, et quand je me regarde dans le miroir je me dis, non pas : « Ah ! James Boswell * ! » mais : « Ah !