I.R CAIRt
A0éà
Resplendissante de sa beauté de dix-sept ans, elle se dégagea des voiles et se dressa devant le grand capitaine.
Souriante, dans un costume.... que la couturière de Pliryné n'eut pas désavoué, elle éblouit le voluptueux général, le César proclamant, dans l'oraison funèbre d'une de ses tantes, que la i^cns jiilia, à laquelle appartenait sa famille, V descendait de \'énus. »
« Je suis venue, il m'a vue, je lai vaincu « eut-elle pu s'écrier en ce moment décisif, paraphrasant le mot célèbre prononcé, au retour d'une expédition prodigieuse, par ce même César qu'elle tenait maintenant à ses genoux d'albâtre, Irappé par le plus mémorable et le plus renversant des <( coups de loudre. »
Cléopiitre devint reine, seule reine d'Hgypte. Reine aussi, dans le caur du grand capitaine enchaîné, de César qui, de retour à Rome, osa placer la statue de l'enchanteresse dans le temple, à coté de celles de \'énus, la grande déesse.
Mais quoi ! faut-il donc jeter à la belle dépravée tous les cailKnix uu chemin ?
I:lle n'avait pas pour elle que la volupté des sens ; elle savait retenir par les grâces de son esprit les hommes illustres que ses charmes avaient captivés. Les historiens affirment qu'elle connaissait toutes les langues alors en usage; qu'elle était très instruite et protégeait la science et les savants; qu'elle mit tous ses soins au relèvement de la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, augmentée par elle de 200,000 volumes; savante élève des prêtres égyptiens elle écrivit beaucoup et l'on assure qu'elle collabora avec le vieux Dioscorides à de nombreux ouvrages de médecine.
La scène à faire ? le grand Shakspeare l'a trouvée, et il s'est même complu à dépeindre cette liaison d'Antoine et de Cléopâtrc, orgie de dix années terminée par le double et mémorable suicide des deux amants, couronnement de toutes les ivresses.
Rien de plus saisissant, rien de plus rapproché de la vérité historique que la tragédie de Shakspeare. Après l'avoir lue, on a beau se dire que Cléopâtre a fait périr ses frères pour régner seule ; qu'à ses moments perdus elle s'amusait à essayer des poisons sur de malheureux esclaves; que, par une fuite lamentable, elle a entraîné la perte du combat naval d'Actium, sa figure n'en émerge pas moins, belle et lumineuse, de la sombre tragédie.
Pour celle qui tirait vanité de ce surnom « le serpent du vieux Nil » ; pour celle qui a retenu en d'indissolubles liens un Jules César et un Marc-Antoine, le cœur du cauteleux Octave n'eut sans doute fait qu'une bouchée. Et, cependant, l'étonnante femme, encore jeune et superbement belle, préféra la mort aux côtés d'un amant malheureux. Expiation, selon les uns — rédemption, aux yeux des âmes sensibles.
Les artistes ont fait une réclame désordonnée à la mémoire de la belle Cléopâtre. Innombrables sont les marbres et les toiles qui la représentent au moment psychologique de l'aspic. Mais, il faut l'avouer pour eux, la morsure du serpent entre pour bien peu de chose dans une composition qui montre la pâmoison dernière d'une reine en complet décolleté... fiillacieux prétexte d'études variées sur un nu affriolant, que la vérité historique couvre faiblement d'un voile de chasteté purement esthétique.
La mort de Cléopâtre fit définitivement passer sous la domination romaine l'Egypte des Pharaons et des Ptolémèe, rois grecs d'Alexandrie. Devenu plus tard musulman, ce pays eut encore à subir de nombreuses vicissitudes, changements de fortune toujours pénibles pour les classes élevées, qu'ils secouent et bousculent impitoyablement, effleurant seulement les profondes masses populaires. Tempêtes troublant la surface des eaux, â peine ressenties dans les profondeurs océaniques.
L'Egypte d'aujourd'hui a gardé toute son originalité : son climat est toujours réglé d'une façon anormale et son fleuve a des débordements réguliers qui le distinguent de tous les autres cours d'eau. Les mœurs et le caractère de ses habitants ne sont pas ceux des autres peuples : ils sont encore tels qu'Hérodote les a décrits. Les berges du vieux Xil offrent, à Boulaq tout comme au Vieux- Caire, les scènes qu'offraient les quais tumultueux de l'antique Memphis.
Les ports de Boulaq et du Vieux-Caire donnent le spectacle de la
persistance des mœurs et des coutumes de la plus haute antiquité, à travers plus de siècles que Bonaparte n'en a évoqué devant ses soldats au pied des pvramides.
Dés que l'on débouche sur un des points assignés pour le puisement de l'eau ou pour le débarquement des denrées, les tableaux se multiplient, se succèdent, se modifient, se développent à l'infini sous les yeux émerveillés de l'artiste.
En longues robes bleues, couvertes d'un long voile noir tombant sur le dos, le visage découvert ou masqué par une voilette attachée au front et laissant voir de grands veux, portant sur la tête l'amphore, la cruche ou le bassin de métal rempli d'eau, des femmes reviennent du Xil, théories de canéphores antiques détachées de quelque bas-relief et rendues à la vie, silhouettes archaïques gravissant le talus et se détachant vigoureusement sur le beau ciel bleu, frangé à l'horizon par les palmiers de Gizéh.
Les abords des points de débarquement sont clos de façon à faire passer toutes les marchandises devant les postes des douaniers qui perçoivent les droits. Ces enclos sont tout à fiiit pittoresques, ceux du Vieux-Caire surtout. A l'ombre de grands caroubiers se tiennent des marchands de toutes sortes. Ici une femme emporte une cage remplie de poulets ou de pigeons ; là ce sont des lapins... qui vont voir, en ville, si ce sont eux qui ont commencé? Plus loin un pavsan pousse devant lui des chèvres ou des moutons. Un chameau couché rumine en attendant son chargement. C'est, de toutes parts une animation extraordinaire, confusion de couleurs chatoyantes vibrant sous le chaud soleil, se mouvant, se croisant, pour produire à chaque minute un effet nouveau, une harmonie inattendue.
Marchands et marchandes emportent â pleines couffes les tomates, luisantes rougeurs, les délicates courgettes vert tendre, des concombres adolescents habillés d'émeraude, des aubergines violettes, demi-deuil de cucurbitacées, des artichauts hérissés, des choux épanouis, de fraîches salades et des radis roses : ou encore des abricots, pêches, raisins, poires, oranges, citrons, grenades ou dattes, toutes les rutilances imaginables, que l'on charge pittoresquement sur des bourriquots drôlement bâtés, ou sur quelque charrette basse que traîne un petit cheval paré d'un collier de gros.ses perles bleu turquoise.
Nous voici sur la crête de la berge. Spectacle pharaonique ! CiMiinie au temps des Thoutmés ou des Rhamsés, le blé, l'orge et le mais sont débarqués et pesés par des gens attentifs.
Un hammal '*' apporte le sac, que les aides attachent aux crochets de la grande balance romaine, assujettie sous un trépied à hauteur dhonuiie.
Aussitôt le peseur assermenté, grave et solennel, de noir vêtu et enturbanné de blanc, étend le bras le long du levier et fait glisser le poids qui détermine la pesée.
(*] PoMcfjU.
Une seconde d'équilibre... il inscrit le résultat et Ton passe à un autre sac. Depuis combien de milliers d'années de pareilles scènes se renouvellent-elles au même endroit, avec les mêmes personnages, sous le même soleil, avec les mêmes pyramides estompées à rhori;îon ?
Tout à côté, à pleins sacs, par tonnes, on débarque des oignons : ces légendaires oignons d'iîgvptc dont il nous a été parlé lorsque nous étions en huitième, et dont les parcimonieux Pharaons nourrissaient les trois cent mille malheureux occupés pendant de longues années à placer les unes au-dessus des autres des pierres énormes, entassements fabuleux qui ont fini par composer les pyramides. Les pyramides! Suprême expression de l'orgueil et de l'égoïsme d'un seul, follement poussée jusqu'à l'au-delà....
Des sentiers rapides descendent au bord de l'eau et conduisent aux endroits où les femmes vont remplir leurs amphores. Elles passent et repassent à côté de nous, poitrine au vent, et des gamins bruyants s'amusent entre tous ces gens affairés.
Un pittoresque caié turc, juché sur de grêles pilotis qui rachètent la pente du talus, complète l'ensemble en donnant la note calme. Des hommes sérieux sont assis là, portant à leurs lèvres un épais bout d'ambre par lequel ils aspirent la fraîche fumée du narghilé à travers un long tuyau, serpent enroulé autour du flacon de cristal. Ce sont des négociants ou des ouvriers qui, la tâche accomplie, se reposent, heureux.
D'autres lument dans un grand /', dont l'une des branches porte un foyer et l'autre une embouchure. Ces deux branches sont réunies dans une noix de coco plus ou moins ornée de cuivres brillants; c'est le narghilé populaire des Egvptiens.
Sur la rive, par centaines, les barques et les navires se pressent, pêle-mêle, si près les uns des autres qu'ils ne forment qu'un tout compact, au-dessus duquel s'élève l'inextricable fouillis des vergues et des mâtures. A travers cette trame confuse on entrevoit la nappe argentée du fleuve et le gracieux rivage de Gizèh. Même, tout au fond, l'on devine les grandes silouhettes des pyramides, si délicates et si puissantes à la fois.
Un espace est ménagé entre les bateaux et la terre, où l'animation est d'un pittoresque achevé. A côté des chercheuses d'eau et des lavandières, des enfants nus barbottent et braillent, petits bronzes florentins ruisselants et luisants ; un cheval fiiit, en piaff^ant, jaillir autour de lui des gerbes de peHes que le soleil irise; puis c'est un buffle tranquillement plongé dans le fleuve à côté du gamin qui le garde, au bain comme lui : sa tête seule, tristement grise, sort de l'eau, effilée, bizarrement coiffée de cornes énormes disposées en croissant. Quel singulier animal ! Carcasse osseuse recouverte de poils sombres, presque noirs, deuil d'époques disparues, le buffle regarde d'un air doux et bête qui transforme en
sympathie la répulsion première. Comme le chameau et l'éléphant, il nous apparaît comme un prolongement vivant des temps préhistoriques.
Tout le long du quai c'est une cohue de marchands, de pilotes, de matelots et de fellahs, qui entourent les capitaines apportant du Soudan des cargaisons d'ivoire, de gommes, de bois durs, de dépouilles de crocodiles, sur des bateaux qui ont conser\é la construction antique, telle que nous la retrouverons sur les images du Musée de Gizéh.
De 1.1 terre aux bateaux on a jeté des planches ; et c'est, sur ces passerelles
improvisées, un va-et-vient continuel de mariniers qui débarquent et de gens qui vont traiter des affaires sur les embarcations.
Sur cette ville flottante de navires pressés les uns contre les autres, l'agitation est non moins grande. Des fellahs moitié nus vannent ou tamisent les céréales et les graines, faisant voler une poussière d'or cssaimée au gré de la brise; d'autres versent dans de grands sacs rayés les blondes cargaisons de blé, d'orge, d'avoine et de m.iis, qui remplissaient les bateaux .'i pleins bords ; des hammals de peau ftmcée, toute la gamme y est, depuis le Giirote bronzé, jusqu'au nègre de Bengola plus noir que l'ébène, en passant par le brun Nubien qui pourrait ser\ir d'enseigne à un chocolatier. Ils chargent les lourds sacs sur leurs larges épaules, gravissent la berge d'un pas pesant et mesuré et portent le lardeau .'i la balance.
Sur d'autres navires la scène est plus calme : de gros négociants cairotes, en
robes de soie ravccs aux rcilets brillants, sont en train de conclure quelque marché ou de recevoir une livraison ; ou encore, mollement couchés sur les tas de graines où se moule la forme des corps, des bateliers attendent l'acheteur en
fumant la cigarette ou en humant le narguilhé. Tout ce monde marche ou se repose à même sur les céréales accumulées au fond des bateaux. Il en est qui préparent le repas à l'arriére, d'où s'élève, entre les cordages, une jolie fumée bleue qui caresse le ventre noir de la marmite. Ils vont de la cuisine improvisée sur le rouflc vers le sac pendu au mât, dans lequel les provisions sont mises à l'abri des chiens ou des chats en maraude.
Mais entendez-vous ce piaillement de poulet en détresse ? C'est le cri des gros milans à queue fourchue qui tournoient dans l'air de leur vol uni, planant au-dessus des longues vergues, guettant les reliefs du festin des bateliers. Aussitôt qu'ils aperçoivent quelque chose d'engageant flottant sur l'eau, ils fondent dessus et l'emportent dans leurs serres. Ces milans ont cela de particulier, qu'ils dépiotent et dévorent leur proie tout en volant, ramenant les serres en avant et baissant la tête pour la saisir.
Puis ce sont les croassements des corneilles mantclées, souvent perchées effrontément sur les vergues. Ces petits corbeaux ù manteaux gris sont, comme les milans, les oiseaux des rues du Caire, l^miilicrs comme des pierrots parisiens. La iamiliarité des corneilles va jusqu'à la plus audacieuse gaminerie. En voulezvous un échantillon ?
M. Borelli-Bey ayant mis sa bibliothèque à ma disposition, j'allais y prendre des notes : et, comme nous n'étions pas précisément au pôle nord, je prenais de temps en temps le frais dans le joli jardin qui entoure sa somptueuse demeure. Je m'amusais alors à observer les allures des bonnes corneilles mantelées, qui se promenaient sur le gazon avec des déhanchements de duchesse embarrassée par sa traîne. Elles picoraient »;à et là, cherchant insectes et miettes, ou venaient bi)ire à une prise d'eau, à quatre pas de moi.
A un moment donné, un petit chien de la maison, qui avait trouvé un gros morceau de pain, le porta sur le gazon pour le croquer à son aise. Il avait compté sans les corneilles. Il ne fut pas plutôt installé, que quatre d'entre elles s'approchèrent et, à distance respectueuse, formèrent autour de l'heureux larron un cercle de convoitise. On s'observait, et parfois, lorsqu'il se sentait serré d'un peu prés, un grognement tenait en respect les importunes. Pendant que cette scène se passait, une cinquième corneille se promenait au loin, de l'air le plus indiffèrent du monde. Elle attira cependant mon attention, car j'avais observé qu'elle rétrécissait ses courbes et qu'elle dessinait visiblement un mouvement tournant autour du petit chien. Celui-ci n'avait d'yeux que pour les corneilles en arrêt devant lui.
Dès que la rusée tacticien ne se trouva à sa portée, elle allongea son gros bec noir et lui pin^a le bout de la queue.
Aussitôt le toutou jappa et se précipita sur l'audacieuse... qui s'envola en ricanant.
Lorsqu'il se retourna, le morceau de pain avait disparu... et les quatre corneilles aussi. Comme il regardait en l'air, il put voir les cinq coquines mantelées sur une terrasse voisine, dévorant son butin à bec que veux-tu ?
Qu'on vienne après cela me parler de la réputation d'étourderie et d'inconscience que les hommes — vraiment trop généreux, lorsqu'il s'agit d'attribuer aux bètes leur propre bêtise — ont faite aux « abatteuses de noix ». Les corneilles mantelées du jardin Borelli en revendraient certainement à beaucoup en malice et en finesse!
Puisque nous voici au Vicux-Ciire, pourquoi ne pas dire un mot de la plus vieille cité musulmane, élevée sur la rive droite du Nil par des conquérants, parmi lesquels on comptait encore quatre-vingts compagnons du Prophète.
\^n château, que Ion appelait Babylonc, tenait encore sur la rive droite, après que Mempliis fut tombé au pouvoir des Sarrasins. Amrou, général d'Omar, avait planté sa tente non loin du bastion assiégé. Cette tente ayant été oubliée, Amrou s'en souvint au retour d'une expédition et ordonna à ses hommes de l'aller chercher. Ceux-ci revinrent et rapportèrent à leur chef que des colombes avaient
Porteur d'eau Ju Caire
fait leur nid sur la tente et qu'ils avaient hésité, dans la crainte de les déranger.
— \'ous avez bien fliit, leur dit Amrou, ces colombes sont des oiseaux envoyés par Allah. J'y vois un conseil d'en haut. Nous devons fonder la cité de l'Islam là où elles ont bâti leur nid.
Et le général sarrasin décida que la ville nouvelle s'appellerait Fosh'il (la tente), en mémoire de cette divine indication.
Capitale musulmane de l'Egypte pendant trois siècles, jusqu'à la fondation du Caire, Eostàt fut brùlè en 11 68 par les Sarrasins eux-mêmes, dans la crainte qu'elle ne tombât aux mains des croisés, qui venaient d'envahir la Basse-Egypte.
Seule, la mosquée d'Amrou avait échappée aux flammes. L'antiquité de son origine en fait l'un des édifices les plus vénérés de l'Islam.
Immense cour carrée entourée d'arcades, avec un sanctuaire ouvert, du côté de l'Orient, la mosquée d'Amrou est un des rares types des mosquées primitives. Ses deux cent trente colonnes proviennent presque toutes de monuments anciens. Leurs chapiteaux sont ajustés comme par hasard, sans aucun souci des proportions des fûts. Malgré ces imperfections — on n'est pas conquérant et artiste tout à la fois — l'ensemble ne manque pas de grandeur.
Le jet d'eau que l'on voit dans la fontaine des ablutions est le premier qui ait cté introduit dans une mosquée.
Sur une des colonnes on remarque une veine et une dépression, qui seraient les traces d'un coup de touet et dune poussée de la main du Calife Omar.
i6 LE CAIRE
Maxime du Camp a recueilli à ce propos une curieuse légende.
Un jour qu'il se promenait dans la mosquée de la Mecque, Omar pensant à Amrou, regarda du coté de Postât ; aussitôt il aperçut son fuléle lieutenant fort occupé à la construction d'une mosquée. Les ouvriers étaient en train de dresser une colonne auprès de la KiNu. La voyant mal taillée et mal assise, Omar se tourna vers l'un des piliers qui l'entouraient, et lui ordonna de se rendre au bord du Nil et de prendre la place de la colonne défectueuse. Le pilier oscilla et reprit incontinent son immobilité. Ktonné, Omar le poussa violemment :\\xc h paume de sa main. Le pilier tourna sur lui même, mais reprit obstinément sa place, l'urieux, Omar le frappa de son courbacli en s'écriant : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux, va ! ».
— Pourquoi avais-tu oublié d'invoquer Dieu, répondit le pilier, qui prit aussitôt son vol, pour aller se placer sous les yeux d'Amrou, devant le Kibla de l'ostàt. Depuis lors, tout bon musulman invoque Dieu avant d'entreprendre un acte quelconque, fùt-il de mince importance.
A cette époque on ne tenait pas en haute estime les gens obèses, si rt)n s'en rapporte à la vertu des fameuses cohinws lïcprcnvc que l'on voit dans bien des sanctuaires célèbres, à Kairouan aussi bien qu'au \'ieux-Caire. Les coKinnes d'épreuve sont accouplées de façon à ne laisser passer dans l'espace qui les sépare que-les hommes loyaux et vertueux. Tant pis pour les abdomens proéminents !...
Memphis ruiné disparaissait peu à peu sous les grandisssantcs forêts de palmiers qui lui servent aujourd'hui de linceul ; .\Lisr-cl-Attikah (dont nous avons fait le \'ieux-Caire) languissait autour de son port, lorsque les généraux des sultans latimitesdu Moghreb s'emparèrent de l'Hgypte. \e trouvant aucune cité à son gré, leur général, Gewher, fonda en 969, une ville nouvelle, que les Arabes appellent du nom de Masr, qu'ils donnent du reste à l'Hgypte entière. I:n souvenir de leur conquête, les fatimites y ajoutèrent l'épithète lil-Kabinih, la Victorieuse, dont les l'uropèens ont fait le Caire ou Cairo.
Li grande cité musulmane, la plus importante après Stamboul, fut éloignée du Nil et rapprochée des dunes et des contreforts du Djebel .Moqattam ; ce qui permit aux nouveaux maîtres déplacer la capitale sous l'a-il d'une citadelle redoutable, dans laquelle s'accomplirent depuis lors des drames terrifiants, dont l'invariable enjeu était la possession du pouvoir.
Pendant des siècles la ville musulmane resta ctMihnèe entre la nuMitagne j laquelle la citadelle est adossée, et des plantations de palmiers qui la séparaient du
Xil, avec lequel elle n'était en contact qu'à Boulaq et au \'icux -Caire, ses deux ports d'amont et d'aval.
Le terrain le plus rapproché du quartier franc - Moiiski - avait bien été transformé en promenade. Mais quelle promenade ? Un jardin délabré, aux maigres ombrages, sous lesquels les bateleurs, les acrobates, les chanteurs, les mendiants, les marchands de limonade, de gâteaux et de sucreries exerçaient leurs talents ou leurs industries. Le soir venu, ses cafés interlopes se changeaient en efTroj'ablcs tripots, dans lesquels les différends se réglaient à coup de revolver. J'ai connu cet Ezbékiéh-là en l'an de grâce 1865.
Que de changements depuis lors ! L'Ezbékiéh d'aujourd'hui n'est plus hors ville, c'est le cœur même du Caire moderne, placé entre la cité arabe et les nouveaux quartiers, tous européens. Le jardin, naguère délabré et peu sûr après le coucher du soleil, est devenu un parc délicieux, qui peut soutenir la comparaison avec les plus beaux parcs de Londres ou de Paris... fût-ce avec le parc Monceau. Ce chef d'oeuvre du jardinage-paysagiste a été dessiné et exécuté en 1870 par AL Barilet. ancien jardinier-chef de la ville de Paris, envoyé et inspiré par notre grand Alphand.
Le parc de l'Ezbékiéh affecte la forme d'un rectangle à coins coupés, orienté dans dans sa longueur de l'Est à l'Ouest. Le centre est occupé par un immense bassin où se reflètent de superbes massifs d'arbres rares. Un kiosque dans lequel on entend plusieurs fois par semaine les musiques militaires égyptiennes et anglaises, un joli théâtre d'été, un excellent restaurant qui rappelle aux Parisiens celui de Ledoyen des Champ-Elysées, un café glacier et un café maure en font un lieu de plaisir et de distraction fréquenté par le high lifc.
Le khédive Ismaïl-Pacha voulut qu'une ville européenne, capitale moderne, s'élevât à côté de l'antique cité des Califes. Il n'y alla pas par quatre chemins. Les plantations de palmiers furent arrachées ; les quartiers interlopes semés de ci et de là entre la ville et le Kil furent rasés; les marécages furent comblés; et, pour hâter la solution, le vice-roi décréta que quiconque s'engagerait à construire une maison de 30,000 francs dans le délai d'un an et demi, recevrait le terrain gratis.
Les demandes affluèrent et, comme par magie, s'éleva le quartier Ismaïliéh, tout une ville nouvelle aux larges avenues qu'ombragent de superbes acacias ; où l'on ne voit, au milieu de jardins charmants, que palais somptueux, élégantes villas et demeures princjèrcs. Des hôtels aussi grands, aussi riches et aussi élégants que les plus grands hôtels d'Europe entourèrent bientôt l'Ezbékiéh.
C'est dans ce quartier que se trouve la « .Maison de France », une pure habitation arabe, construite avec des éléments authentiques, provenant d'anciens édifices musulmans tombés, au cours de la haussmanisation, sous la sape du démolisseur.
Ainsi, phénix d'architecture, s'éleva un palais nouveau qui peut passer à juste
titre pour un des plus beaux types des riches maisons arabes. Cette rêêdification a
été l'œuvre personnelle de M. de Saint- Maurice.
L'extérieur est orné de moucharabiés authentiques du meilleur style ; l'entrée, l'escalier et le vestibule sont irréprochables ; le salon est superbe avec son plafond rutilant et ses vitraux arabes, mais le triomphe de cette habitation admirable
Mm
est sa terrasse, qu'entourent trois corps de bâtiments couverts de riches sculptures, de faïences rares et de délicieuses arabesques. Cette terrasse est close, du coté ouvert, par une galerie en ireillai;e, fuie dentelle de bois inscrite sur le ciel bleu ;
une fontaine en mosaïque de mar- Li Mh^mi >Il i rjiuc ju un
bre et deux massils de palmiers et de chamérops la complètent et l'anmient. Au Nord de rUzbékiéh on éleva tout un quartier neuf séparé par une grande rue de la ville indigène. Au Sud, on groupa un certain nombre d'édifices.
LH CAIRH
notamment le tlic-àtrc do l'Opéra, les Tribunaux mixtes, les Domaines et les Postes et Télégraphes.
L;i place qui se trouve devant l'Opéra peut être considérée comme le centre et le loyer de la vie moderne au Caire. C'est de là que rayonnent les grandes avenues qui conduisent soit à Boulaq, soit à Kasr-el-Nil, soit au Vieux-Caire.
Nous connaissons le \"ieux- Caire et son charmant port, où accostent les navires qui descendent de la Haute-Egypte. Ce qui en a été dit peut s'appliquer au port de Boulaq, où viennent aborder les bateaux qui remontent du Delta.
Quelque peu délaissée par les touristes, depuis que le musée des antiquités égyptiennes a été transféré sur l'autre rive du \il, Boulaq n'en est pas moins une bourgade curieuse à visiter, très pittoresque aux yeux des artistes. Les Khédives y ont réuni plusieurs industries nationales. La ville et le port offrent une animation qui ne le cède en rien à celle du Vieux-Caire.
Le fleuve est. à ce point, MoucharabiiS de h Maison de France
quelque peu étranglé par l'Ile de Ghê::jrch-Bou]aq, située sur l'autre rive. La fameuse bataille des Pyramides s'est livrée dans la plaine (XRwhahch, qui s'étend derrière la pointe septentrionale de cette île.
\'ers le soir un grand courant de la haute vie s'établit sur la belle avenue qui conduit à Boulaq. D'élégants coureurs, aux vestes richement soutachécs d'or, aux manches légères qui battent l'air comme des ailes bh'.nches, le gland du tarbouch
au vent, une longue baguette noire à la main, précèdent les riches équipages, criant et gesticulant pour écarter les piétons ou les véhicules faisant obstacle à la marche rapide de la voiture du maître. Ce sont les sais, tant renommés, infatigables coureurs à la jambe fine et au pied léger, qui, rentrés au logis, sont généralement chargés du soin de la sellerie et des remises.
Les cavaliers élégants, européens ou égyptiens, suivent la même direction sur de beaux chevaux d'Arabie ou de Nubie, caracolant la crinière au vent. Ils sont presque tous armés de chasse-mouches de crin blanc à manches en ivoire tourné, en ébéne ou en argent ciselé : un luxe des sportsmen cairotes.
Puis, entre les voitures, d'autres cavaliers, plus bas montés, plus nombreux encore, trottinant sur les jolis ânes du Caire.
Au bout de quelques centaines de métrés, le courant des cavaliers et des voitures quitte brusquement l'avenue de Boulaq et tourne à gauche pour prendre une nouvelle avenue, traverser un rond-point et aboutir à une large route plantée d'arbres, qui va tout droit au Xil, longeant la grande caserne de Kasr-el-Xil.
La chaussée de cette avenue est, le matin surtout, encombrée de chameaux, de chevaux de bat, d'anes et de mulets venant de la rive droite, chargés de fruits et de légumes de toutes sortes. Rien de plus animé et de plus pittoresque.
Deux grands lions de bronze montent majestueusement la garde à l'entrée du grand pont de Kasr-el-\il. La première travée de ce pont est mobile et, chaque jour pendant une heure, l'énorme tablier est tourné pour donner le libre passage aux navires matés qui veulent passer d'aval en amont et réciproquement. Pendant ce temps, il faut fréter une barque si l'on veut traverser le lleuve. A l'autre extrémité du pont deux autres grands lions sont assis, tournés vers l'Occident, regardant immuablement les immuables Pyramides à travers les arbres des allées.
Les sais s'arrêtent le plus souvent pour attendre là le retour des équipages qui n'ont plus besoin de leur intervention pendant « le persil » de Choubrah pour écarter les obstacles importuns.
Au-delà du pont, des avenues ombreuses se développent en éventail. Les équipages prennent celle de driiite, qui longe le Nil, laissant entre elle et le lleuve une bande de terre couverte de palmiers, sous lesquels des calés et des restaurants délicieusement situés font appel à la soif et à la bourse des promeneurs. On y voit aussi des pépinières fleuries et de verdoyants jardins maraîchers.
I^ route suivie par les équipages est plantée d'acacias et de sycomores, qui la couvrent d'une ombre bienfaisante. C'est la promenade favorite des habitants du Caire, quelque chose comme le « Tour du Hois » à Paris, lieu de réunion de tous ces mondes si divers qui, une fois rentrés dans la capitale, ne se connaîtront plus, ne se fréquenteront plus, s'ignoreront même. On voit l.'i, parmi des milliers d'équipages forcés d'aller au pas ou de s'arrêter, tant ils sont nombreux et serrés, les d.mir. .1. l.i cour discrètement voilées, assises dans des calèche^ .«u Jms des
coupés provenant des meilleurs carrossiers. Tout le monde officiel, encourage en cela par le Khédive et par les princes, tient à se laire voir à Choubrah. Les voitures des ministres, des pachas, des consuls, des généraux suivent ou précédent, dans cette élégante et interminable file, celles des financiers, des mondains des ingénieurs, des négociants ou des touristes. Le monde chrétien est mêlé au monde musulman sur ce terrain d'agréable flânerie, où l'on échange d'une voiture à l'autre des saluts, des sourires et tout ce que l'on peut transmettre à distance, sans le concours d'un fil conducteur. Si les mondes qu'on y rencontre sont divers, les races qu'on y voit varient à l'infini. Choubrah est un lieu de paix et de concorde, d'armistice générale, comme il en est peu.
Le palais de Choubrah, mal entretenu, est à peu prés délaissé. On passe aussi, devant le palais de Ghc:(nch (de l'ile), qui fut habité par l'impératrice Eugénie lors de l'inauguration du Canal de Suez. C'est un fort bel édifice avant un kiosque adorable à ses côtés. Mais.... mais lorsque ces lignes paraîtront^ le palais de Ghézireh aura vécu.... comme palais du moins. Il sera demain un hôtel superbe.
Comme au Vieux-Caire et à Boulaq, les denrées payent le droit d'entrée en arrivant au pont de Kasr-el-Nil. Ht, pour que le contrôle et la perception soient facilités, les hommes et les bêtes qui apportent ces provisions doivent passer dans un endos d'où ils ne peuvent sortir qu'en payant. Lorsqu'il est rempli de bétcs et de gens de toute espèce, cet enclos offre le spectacle d'une fourmilière multicolore et pittoresque. Tous le long des talus des routes, ce sont des marchands de fruits, de légumes, de boissons, de gâteaux, installés sommairement, au hasard, et formant parfois des groupes très artistiques.
En descendant jusqu'au fleuve on trouve, amarrée tout le long du rivage, la flottille des bateaux de plaisance, dont la fonction est de remonter le Xil. Ces bateaux, de construction spéciale, semblables encore à ceux dont on voit la représentation sur les monuments d'il y a 3 ou 4000 ans, se nomment JaMfichs. Ils sont la propriété de particuliers qui s'en servent comme de yachts fluviaux. Quelques-uns, cependant, appartiennent à des hôtels, qui les louent à leurs clients.
L'aménagement de ces curieux bateaux est généralement compris pour six â huit voyageurs, qui peuvent s'y installer avec le plus grand confortable. Ils marchent à la voile et avec des rames. Leur équipage, suivant leurs proportions, se compose généralement de huit à douze paires de rameurs commandés par un patron, ou raïs. La partie réservée au logement et à la promenade des passagers est indépendante de la partie réservée à l'équipage.
Lorsque nous monterons vers le Ilaut-Xil, ce confortable véhicule nautique sera, de notre part, l'objet d'une étude toute spéciale.
Arrives à la dahahicli de l'heitcl Royal, on nous a offert de nous conduire jusqu'au \'ieux-Caire, dans un youyou du bord.
Nous avons dû, pour éviter le plus fort du courant, longer la rive droite, sous les hautes murailles qui défendent les jardins de l'ile de Raoïulah. Le soleil était à son déclin, le rivage nous apparaissait enveloppé de poussière d'or et ses palmiers se reflétaient dans le fleuve empourpré.
De temps à autre, de quelque ruelle descendant vers le Xil, nous voyions arriver des femmes qui remplissaient leurs vases, lavaient quelque loque que le soleil faisait miroiter, ou débarbouillaient leurs mioches; puis remontaient par le sentier abrupte, lentement, les amphores sur la tête.
Puis nous passions devant la chaîne d'une noria, invisible derrière la haute muraille, dont les pots descendaient avec un mouvement lent qu'accompagnait le grincement plaintif ilu manège, pour s'emplir, remonter et redescendre de nouveau. Parfois, la tête du bœuf ou du buffîe qui opérait apparaissait un instant au fiiîte de la muraille, quand il passait prés du bord. Le soleil dorait les gouttes et les filets d'eau qui tombaient des pots de la noria, s'accrochant, perles précieuses, aux nombreuses plantes qui tapissaient le pan de mur toujours humide.
Plus loin, au-dessus d'un amas d'ordures jeté au débouché d'une ruelle, des envolées de milans à queue fourchue tournoyaient et planaient, puis fondaient vers, un point déterminé et s'envolaient en gerbes noires. Les plus heureux allaient .se poser sur des murailles voisines où, la queue traînante, le dos voûté et la tête prés des .serres, ils déchiraient à grands coups de bec, la proie qu'ils avaient pu saisir en passant. La présence du corps de quelqu'animal mort avait sans doute attiré ces grands oiseaux de proie.
Au tournant de la pointe méridionale de l'ile de Raoudah, non loin du Nilométre, nous avons tout à coup aperçu le port du \'ieux-Caire, avec »ses innombrables navires et .sa forêt de vergues enchevêtrées. Les bateaux nous présentaient cette lois leurs arriéres. En longeant la ville flottante, nous avons encore saisi, de ci et de l.'i, quelques nouveaux détails. L'arriére de ces bateaux porte, en contrebas du bordage, une sorte de banc qui se trouve presqu'à fleur d'eau. C^e.st l.'i que les mariniers vont éplucher leurs légumes, laver leurs bardes et, à l'heure de la prière où nous nous trouvions, faire leurs.... ablutions. Si vous avez quelque miss pudique à votre bord, vous ferez bien, à ces heures-là, de gouverner un peu plus vers le large !...
Au retour, notre canot s'est ensablé au milieu du fleuve. J'ai profltè de ce répit pour suivre des yeux un très gros et très beau m.irtin-pêcheur, en chasse à vingt mètres de nous. Il était vraiment trop joli, planant, immi>bile, comme cloué à un point invisible de l'espace, .son long bec dirigé vers l'eau et le corps horizontal : puis, plongeant avec la rapidité d'une flèche, et ressortant de l'eau avec un poissonnet au bec, qu'il tournait et retournait UnW en volant, et qu'il avalait dès qu'il avait réu*»^' '> !• diriger dans l'axe de son iv-sophage.
On arrive au Musée des antiquités égyptiennes de Gizéh par une fort jolie route qui longe le Nil. Elle est bordée de jardins ombreux et sillonnée à toute heure par de nombreuses caravanes de chameaux et de mulets chargés de denrées, conduites par les Bédouins de la plaine des Pyramides.
C'est, en effet, la route des Pyramides sur laquelle, avant qu'elle ne tourne brusquement vers l'occident, l'on trouve le iMusée de Gizéh. Les touristes trop pressés, ceux chez lesquels la satisfaction de pouvoir dire qu'ils ont vu domine le plaisir de voir, comprennent dans une seule et même excursion la visite du Musée et la promenade des Pyramides.
Une visite spéciale au Musée de Gizéh est cependant tout à fait indispensable pour faire la connaissance de ceux qui ont érigé ces monuments gigantesques encore debout après cinquante ou soixante siècles ; et aussi pour se rendre compte, fût-ce vaguement, des divinités que l'on y adorait.
Et, si vous voulez y prêter la plus mince attention, vous les connaîtrez, ces conquérants redoutés et ces prêtres aussi puissants que des rois : vous les verrez en chair et en os, — un peu desséchés il est vrai — ces monarques qui ont construit il y a cinq ou six mille ans des édifices qui exciteront encore jusqu'à la fin des temps l'admiration et l'étonncment des générations à venir. Sous vos regards ébahis se dérouleront toutes les manifestations de la religion et des superstitions de l'antique vallée du Nil.
On se fait, en effet, difficilement à l'idée que deux mille ans avant le patriarche Abraham, quatre mille ans avant J.-C., il était un point de notre globe sur lequel florissait déjà une civilisation raffinée, une théologie subtile, une philosophie élevée et des sentiments artistiques extrêmement développés. Le musée de Gizéh apprend tout cela.
Par la lecture des hiéroglyphes qui couvrent les parois des monuments civils et par celles des rouleaux interminables des papyrus, les savants ont pu établir la constitution politique et sociale de l'Egypte des Pharaons. Les monuments funéraires ont permis de connaître la théogonie et la théologie de ces temps éloignés.
Ammon fût d'abord le principe mystérieux de toutes choses, caché dans le soleil, inais il ne parût pas suffisant aux prêtres de Thébes et de Memphis, qui entourèrent ce grand dieu d'un nombre infini de sous-dieux et de divinités d'arriére-plan, répondant à toutes les aspirations, à toutes les craintes, à toutes les convoitises d'un peuple superstitieux. Nous n'allons pas nous égarer dans ce dédale compliqué à plaisir. Laissons aux savants le soin de classer les mille divinités égyptiennes et de les expliquer.
Hlle est pourtant charmante et poétique cette théologie qui montrait les principes vitaux comme une chaîne sans fin se mouvant du Soleil à la Terre. L'âme, parcelle de l'universelle vie, descendait sur la Terre pour animer un être ; puis, l'existence de cet être étant dissoute, elle remontait vers le Soleil ; d'où la divinité envoyait de nouveau cette âme en disponibilité animer sur terre quelque nouveau mortel.
Il existait déjà, en ces temps anciens, beaucoup d'accommodements avec le Ciel : mais ils n'ont pas suffi aux théologucs de l'époque. Ils ont trouvé plus commode de peupler leur Olympe suivant les desiderata des hommes ; il en est résulté un si grand nombre de divinités de tout ordre, de tout usage et de tout calibre, que les fabricants de fausses statuettes ont aujourd'hui toutes les peines du monde à imiter les innombrables dieux en bronze, en or, en argent, en jaspe, en porphvrc, en calcaire ou en terre vernissée, qui feront la gloire des étagères bourgeoises.
Comme chaque province avait ses divinités particulières : il en poussa comme des champignons, surtout lorsque ces dieux de province furent — dans un but purement politique — admis à une sorte de surnaturelle naturalisation dans les Olympes des capitales. Car il y avait deux Olympes de première classe dans l'origine. Celui du Xord était présidé par le grand Phtah, le dieu supérieur de Memphis ; tandis que les gens du Sud tenaient pour Ammon, le premier de tous au dire des prêtres de Thébes.
On en sait aujourd'hui aussi long sur les dieux de l'antique royaume des Pharaons que sur n'importe quelle religion : et, cela, grâce à la découverte de nombreuses momies de rois et de prêtres dans les cachettes de '^Dâr-d-Bahari, non loin de Thébes. Mais comment se risquer à parler de ces vénérables desséchés du moment qu'il faudrait embroussailler sa prose de noms comme XcscsIaftcnhirlalMil, Xespanofcrhir ou Anhhfenkkmwu ?.... C'est le moment ou jamais de respecter les plates-bandes sacrées des archéologues.
La connaissance de la théocratie de l'Hgypte ancienne ne remonte pas à un siècle. Pendant longtemps l'écriture hiéroglyphique était restée lettre morte pcnir le monde savant : à ce point, onc le moi hiéroglyphe était devenu svnonyme de mystérieux et d'illisible.
Le Sphinx égvptien était muet et .sa bouche de granit semblait devoir rester close pour l'éternité, lorsque le hasard fit faire la découverte de la « clé de Rosette »), qui lui délia la langue. En 1799, le capitaine du génie Bouchard resut l'ordre du général français d'élever une redoute auprès de Rosette; et il trouva, au cours de ses travaux, une pierre qui devait donner à son nom une notoriété extraordinaire dans le monde savant. La pierre portait une inscription écrite à la fois en caractères grecs et en écriture hiéroglyphique.
Cette pierre fiiiieiive nue le sort de la guerre a mise aux mains des Anglais.
est précieusement conservée par eux au Musée britannique. Elle porte une décision sacerdotale, avec cette mention qu'ordre était donné de la graver sur des tablettes en pierre dure, en écritures hiéroglyphique, dciiioliquc*"> et grecque, pour être placée dans les temples. On avait donc une traduction littérale en grec, d'un texte écrit en hiéroglyphes.
Précédemment déjà, les savants avaient remarqué que les noms des dieux et des rois étaient, dans les hiéroglyphes, séparés du reste par des enroulements. On eut vite connaissance que les noms de Ptolhmaïos et de Cliîop.\tra revenaient souvent. Or, le petit carré placé en tête du premier de ces noms se retrouvant cinquième dans le second, on fut amené à dire que c'était la figuration hiéroglvphique de la lettre P. De même l'espèce de nœud qui se trouve troisième dans Ptolémaïos et quatrième dans Clèopatra, ne pouvait être que l'expression phonétique de la lettre O. Le lion couché se retrouvant troisième ici, et là second, était la lettre L, lettre que l'on rencontre seconde dans le nom Alksiinirs (Alexandre).
La clé était donc à la serrure ; et la bouche du Sphinx allait s'entr'ouvrir.
Deux hommes de génie, un Français, Champollion, et un Anglais, Young, se sont immortalisés en se mettant en même temps à la découverte de la vieille langue égyptienne : mais indépendamment l'un de l'autre. Georges Ebcrs, l'émincnt écrivain allemand, a fait dans ces termes la part de chacun des deux chercheurs :
« Le succès couronna leurs efforts à tous deux, mais Champollion mérite » à meilleur droit que son rival le titre de déchiffreur des hiéroglyphes. Ce que » Young conquit par l'instinct, il le gagna par des procédés méthodiques et le » poursuivit avec tant de bonheur, qu'à sa mort, qui survint en 1832, il pouvait » laisser une grammaire et un dictionnaire fort riche de l'ancien égyptien. »
On peut, avec une joie vraiment patriotique, citer ces paroles tombées d'une plume allemande pour la grande gloire de ce savant français, dont Chateaubriand disait que « ses admirables travaux auraient la durée des monuments qu'il nous a fait connaître. »
D'autres savants, allemands, russes, anglais et français, se sont acharnés depuis lors pour arriver à la connaissance de l'écriture, de la langue et des mixurs du pays des Pharaons, sur lesquels les immenses découvertes, les précieuses recherches et les belles études des Mariette, des Maspéro, des Grébaut, des Brugsch, des de Morgan ont jeté une si vive lumière.
Le voile est tombé, et la vieille Egypte nous apparaît toute entière.
Le 14 juillet i<S8i, le vapeur du Musée embarquait à Louxor une cargaison de rois, qu'il porta à Boulaq, où se trouvaient encore les merveilleuses collections rassemblées par l'illustre .\Liriette. L'emplacement des hypogées royaux venait
(*) L'écriture dcmotique est une abréviation cursive des liiéroglyphes.
d"Otre rcvclc par les Arabes et M. Brugsch, délégué de M. Maspéro, découvrit à
douze métrés sous les terres cultivées, plus de cent métrés de couloirs dans lesquels il fallait parfois ramper, sans savoir où l'on mettait les mains et les pieds.
Mais, ô merveille! on se trouva subitement en plein hypogée de Pharaons. « Et quels Pharaons! s'écrie M. Maspéro, les plus illustres peut-être de l'histoire d'Egypte ! » Thoutmès III et Séti I, Ahmés le libérateur et Rhamsés II, le conquérant ! celui que les Grecs ont appelé le Grand Sésostris !
0 uel merveilleux pays que celui Un scribe (statue poiychromôc) dans lequcl vingt-quatre dynasties
se sont succédées avant l'érc chrétienne occupant le trône pendant dix siècles de plus que Bonaparte n'en montrait à ses épiques soldats du haut des pyramides. Dans une seule cachette on trouvait presqu'autant de momies royales que la l'rance a compté de rois de Charlemagne à la Révolution.
Et les voilà ces conquérants fameux, ces guerriers redoutables emmaillotés de bandelettes, couchés dans d'étroits cercueils enluminés, en butte à la curiosité du premier bourgeois venu, qui les trouve simplement laids.
I.e voilà, le Grand Sésostris, reposant dans une des salles du
Musée de Gi/.éh, sous le \V^ ii8i, salle 8.|. Les savants et les philosophes s'arrêteront, pensifs, devant la royale dépouille, pour scruter le
passé ou pour réiléchir à la vanité des grandeurs humaines et l'histiirien ne passera pas devant ce qui tut le Grand Sésostris sans une émotion profonde, lui trouvant ce prolil aquilin — qui rappelle celui du grand (".onde - signature des hommes de proie.