LE TEMPLE DE GRANIT
Avant les envahissements des sables, ce devait être, là, une nécropole imposante, couverte de monuments superbes : trois grandes pyramides, six plus petites, le sphinx; un temple disparu tout à fait, proche de Mikérinus; un autre temple tout en granit et en albâtre, consacré à Isis, qui s'élevait à deux pas du Sphinx et des milliers de tombes magnifiques, dans un espace d'un kilomètre carré!...
Le temple d'Isis est bien la construction la plus extraordinaire que l'on puisse voir dans ce pavs de l'extraordinaire. Enigmatiquc comme le Sphinx, elle ne laisse rien deviner de ses origines et déroute toutes les suppositions. Dépourvue de toute inscription, ne portant pas l'ombre d'un ornement graphique dans le pays
de la dccoration par excellence et de la surabondance des inscriptions lapidaires, elle ferait supposer que son origine remonte à ces temps archi-reculés, où l'on ne dessinait et n'écrivait pas encore. D'autre part, sa construction révèle un tel art, son appareil cyclopéen est si pur, si rectilignc, si parfait, qu'il dénote un état de civilisation que l'esprit se refuse à repousser au delà de ces temps préhistoriques où un peuple ne sait ni lire ni dessiner.
Ce temple, seul spécimen en forme de temple arrivé jusqu'à nous, a été déblayé et mis à jour par Mariette. Les blocs en granit (il y en a qui ont 5 métrés de longueur) et les blocs d'albâtre, dont il est formé, sont travaillés, polis et appareillés avec une habileté et une perfection surprenantes. Les encoignures et les piliers sont à angles droits irréprochables. La construction remonte, sans doute, à une époque où l'on ne connaissait pas encore les colonnes.
Dans la grande salle, probablement celle des sacrifices, se trouve un puits rempli d'eau, très profond. C'est dans cette cachette que Mariette découvrit sept statues marquées au cartouche de Chephren. Six d'entre elles étaient brisées : la septième n'est autre que l'admirable statue en diorite, une des merveilles du musée de Gi/èh. La dureté de la diorite a sauvé celte œuvre d'art inestimable du marteau des païens révoltés, ou plutôt des chrétiens qui avaient vinié à la destruction les idoles égyptiennes et qui, après leur renversement, n'auraient rien trouvé de mieux que de précipiter péle-méle cette demi-douzaine de pharaons au fond d'un puits.
A quelque distance du temple d'isis, en plein désert, un élégant bouquet de palmiers et deux sycomores séculaires — oasis en miniature — avec un petit puits d'eau délicieusement fraîche.
Les palmiers aux doux balancements distribuent leur ombre légère aux tombes blanchies d'un petit cimetière de derviches. Pour qu'il n'y ait pas de jalousie entre les morts, chacun l'obtient à son heure, suivant le cours du soleil.
Les sycomores, hospitaliers aux vivants, nous olïrirent l'abri de leurs bienfai- .santcs frondaisons. 'Nous avons passé là quatre heures charmantes de sieste et de rêverie dans ce petit coin d'ombre et de fraîcheur relatives alors que 40 degrés centigrades calcinaient autour de nous la vallée morne et désolée.
L'Autocrate du Désert triomphait au Zénith, jetant avec des rayons de plomb la torpeur sur les choses et les êtres.
i'ius d'ombre aux pieds des Pyramides — plus d'ombre sur leurs lianes inclinés - silhouettes désolées sans plans ni reliefs. Insoutenue par l'ombre, la lumière était absorbée, comme dévorée par elle-même, triste et terne.
Seuls, sans guides ni cicérones importuns, nous nmis reposions en ce grjnd
calme, laissant nos pensées voler vers l'inlini des immensités esseulées vers les
lointaines solitudes du Désert
SAaaARAH
Du haut des pyramides de Gizèh, on voit, tout à Thorizon, vers le Sud, en plein désert, les silhouettes du groupe de Saqqarah, parmi lesquelles on distingue la fiimeuse « pyramide à gradins » qui intéresse à un si haut degré le monde savant.
C'est là que se trouvait Memphis disparu, ville immense, dont Abd-el-Laiif pouvait encore dire, il y a à peine sept cents ans « ....ses ruines offrent au.\ veux des » spectateurs une réunion de merveilles qui confond l'intelligence, excite )) l'admiration et le ravissement. »
Nous n'avons pas pris le chemin de fer pour aller à Saqqarah. Nous avons préféré remonter le Xil jusqu'au petit port de Bedrechein, nous donnant ainsi l'illusion d"un commencement de voyage vers la Haute-Egypte.... vers cette Haute-Egypte, que l'inclémente saison nous ferme pour cette année....
Cette excursion charmante, pendant laquelle nous avons croisé des centaines de barques et de dahabiéhs, les unes descendant vers la capitale, les autres remontant vers la haute Egypte, sera un de nos meilleurs souvenirs. Le Heuve était calme ; et, sur sa vaste nappe d'argent, les belles voiles latines glissaient silencieuses, entraînant avec elles leurs grands reflets blancs, plongés dans les profondeurs du fleuve. Les dahabiéhs s'avançaient avec les battements réguliers d'une dizaine de paires de rames démesurées ; dans leur louvoiement, leurs voiles changeaient
0 aspect, dans les lacets qu'elles traçaient dans la largeur du lleuve : tantôt éclatantes de blancheur sous un beau soleil à peine levé ; tantôt à contre-jour, se détachant en silhouettes sombres, sur les horizons ambrés.
Les minarets de la citadelle indiquaient la situation du Caire, dont la silhouette s'éloignait de plus en plus, diaphane sur le ciel d'un bleu tendre vers l'Orient. Du côté de la rive gauche, les pyramides de Gizéh apparaissaient derrière un voile de brume, dorées par le soleil levant.
Horizons inoubliables, au-dessus des berges d'argile brune érodées par le courant.
Une longue traînée de palmiers qui, du lond de la plaine s"lii vient mourir au bord du fleuve, marque l'endroit où nous allons accoster.
Le remorqueur .s'arrête, une planche jetée du petit vapeur à la rive, nous permet de mettre pied à terre. Aussitôt vingt âniers, prévenus de notre arrivée, nous assaillent. Nous laissons faire M. Piot, l'aimable compatriote, qui avait tout prévu, et auquel nous devons d'avoir fait l'excursion la plus charmante qu'il soit possible de rêver. Il a bientôt choisi les meilleures montures, et voila notre petite caravane
en selle. Courtellemont, toujours en fourrageur, 1' « instantané » au poing et
au point, escorté par des âniers porteurs de son bagage artistique.
Nous traversons la voie du chemin de fer, et aussi une dépression de terrain. Serait-ce là l'emplacement de l'antique port de Memphis, si souvent mentionné dans les textes ?
Ces palmiers seraient-ils les successeurs de ceux du bois .sacré d'Astarté, où s'élevait le temple de l'Aphrodite étrangère, asile du plaisir où la jeunesse s'assemblait pour servir la déesse ? Le village que nous contournons serait-il à la place du quartier paisible des riches Memphites, peu éloigné du port ?...
Les racines des grands palmiers qui entourent Bcdrechein plongent dans le sol sous lequel se cachent les vestiges d'une ville qui, quarante siècles durant, lut l'une des plus grandes et des plus llorissantes cités du monde. La nature triomphatrice a élevé son temple au-dessus de la ville abîmée, temple aux cent mille colonnes supportant la voûte verte et bruissante que lont les têtes des palmiers.
Sous les grands arbres aux gracieux panaches, nous voyons des scènes de dépiquage, scènes antiques, car, tout comme au temps des pharaons, le fellah est assis sur un siège, presqu'un trône roulant, pmir diriger les bivufs qui piétinent la paille et les épis en décrivant un cercle sur l'aire aplanie.
A côté, des femmes vannent le blé, faisant au gré de la bri.se de longues traînées de poussière d'or dans l'air.
Au sortir des palmiers, nous suivons la digue qui traverse la plaine. De chaque côté, d'épais champs de mais : les tiges en sont si hautes et les feuilles si larges
r.E CAIRE
que l'homme disparaît dans ces riches plantations. De nombreux puits à bascule installés sur les mares, dernières traces de l'inondation, arrosent ces cultures, actionnés par des fellahs à demi nus. Au-dessus, les milans, les corneilles, les faucons blancs et les ramiers bleus tournoient ou planent, innombrables. La vie est partout, dans la terre féconde, sur les plantes vigoureuses et dans le bleu du ciel ! Sur une marc plus grande que les autres, deux hommes montés sur un tout petit radeau amènent un filet, dans lequel se prennent des poissons que le Nil, en se retirant, a laissés prisonniers au milieu des terres.
Voici un monticule assez tourmenté, couvert d'arbres et de palmiers. Ce pourrait bien être l'emplacement de la fameuse citadelle aux murs blancs, qui renfermait les demeures royales et dominait la ville immense. De son palais, le phar;ion pouvait surveiller la construction de sa pyramide, demandant chaque jour à Osiris de lui permettre de la voir agrandie après un long régne. Il voyait, de là, dans toute sa longueur, l'interminable colline calcaire aux tons roux, qui coupe comme un mur la zone fertile limitée a l'Orient par le Xil.
Au milieu des bois de palmiers, voici un colosse renversé : il est en granit. On l'a retiré du sol où il était enfoui depuis de longs siècles. Plus loin, un autre colosse de granit, plus grand encore. C'est la statue de Rhamsés ii, au sourire divin. Tout à côté, dans une hutte construite par Mariette, on conserve des fragments trouvés sur cet emplacement vénérable. Le pittoresque village de Mit- Rahinèh se voit entre les palmiers.
Encore une traversée de plaine cultivée, où le cotonnier aux belles floraisons jaunes alterne avec le mais; et nous voilà auprès du village qui est adossé aux collines de sable. Nous le longeons. Les fellahs et les fellahincs s'acharnent autour des puits qui arrosent leurs champs.
Des femmes, portant sur la tète des amphores remplies, reprennent le chemin du village. Les pigeons sauvages et des moineaux entrent délibérément dans le puits, où leurs nids sont au frais, sans que la présence des hommes, des femmes et des enfants, qu'ils frôlent du bout de leurs ailes, paraisse les gêner le moins du monde.
Un bois de palmiers à traverser, plus clair que les autres ; puis nous entrons dans les collines de sables. La grande pyramide à degrés, que nous apercevions si bien tout le long du chemin parcouru, disparait derrière la montée sablonneuse que nous gravissons.
De toutes parts, à droite et à gauche, on ne voit que des trous. La montagne entière semble avoir été fouillée et bouleversée.
A ce moment, j'ctais détaclié de la petite caravane. I.'ànier qui m'accompagnait me dit : Attends , chercher momie.
Et il s'en fut à cent pas du sentier suivi. Là, je le vis se baisser et fouiller le sable de ses deux mains : puis revenir triomphalement, portant quelque chose qui avait la forme d'une boule.
— \'oilà, momie !
l{t il me présenta une affreuse tète de mort, nullement momifiée, sans doute la tête de quelque malheureux jadis mort ou assassiné dans ce ravin désolé. Un ruiis .\ Saq^arah
Comme je dis à mon explorateur improvisé que je ne me souciais nullement de
sa trouvaille, il retourna sur ses pas, la remit dans son trou, la recouvrit de sable
et s'en revint tranquillement poursuivre la route à coté de
mon àne qui gravissait péniblement la pente
accidentée. 11 présentera sans doute ainsi
cette vilaine relique jusqu'à ce qu'il
trouve un amateur,
LE CAIRF.
auquel il soutirera quelque bakchiche !... Dépiquage de h moisson
Xous voici au sommet de la colline. La pyramide à degrés (ou à gradins) se dresse devant nous, superbe, sous l'éclat d'un soleil resplendissant.
Devant elle se trouve un éboulement dans lequel on distingue à peine les contours d'une pyramide, et appelée par les Arixhcs C^Cashikit-cI-rir omi — le trône du pharaon — Ce serait, suivant Mariette, le mausolée inachevé du roi Ounas, de la v-" dynastie.
La pvramide à degrés se distingue de toutes les autres par de nombreuses particularités. Elle est rectangulaire à sa base, elle a quatre entrées, dont l'une est au midi, contrairement à tous les usages ; un mur l'entourait et l'intérieur ne ressemble en rien à l'intérieur des autres pyramides.
Un général prussien l'a fouillée et décrite. Malheureusement le beau crâne doré, les plantes des pieds dorées, et cent objets intéressants provenant de ces fouilles, ont péri avec le navire qui les portait, lequel fît naufrage à l'embouchure de l'Llbe.
Suivant Mariette, cette pyramide — Ko-Chomé — (du taureau noir), la plus vieille de toutes, aurait, après avoir servi de sépulture à un roi de la première dynastie, été transformée en tombeau du taureau Apis.
Haute de 57 métrés, elle est composée de six gradins gigantesques dont le dernier mesure plus de onze métrés. Sur chacun de ces gradins des amoncellements de sable tracent des lignes claires.
Xous passons au nord-est de cette montagne iactice et nous entrons dans un immense cirque désertique absolument nu, aveuglant sous le soleil de midi. Un point noir s'en détache : c'est la « Maison de i\Liriette ».
Xous y faisons halte, et, grâce à notre aimable cicérone, nous y trouvons tout servi un excellent déjeuner, sous une large vérandah. Après une courte sieste, bien
nicritcc, nous remontons sur nos ânes, et en route pour le Sérapcuni et le Mastabat de Ti. 11 faut encore traverser des sables dans lesquels nos pauvres montures en ont jusque par dessus les paturons. Mais la course n'est pas longue : quelques centaines de mètres à peine.
L'n jour qu'il aperçut une tête de sphinx curieusement émergée du sable, Mariette se rappela que Strabon avait écrit qu'il existait un Sérapéum dans la nécropole de Memphis, et que les sphinx de la grande allée qui y conduisait étaient à moitié cachés par les sables apportés par les tourmentes du désert. Aussitôt, il se mit à l'œuvre; et, bientôt, il mit à découvert une allée aux cotés de laquelle cent quarante sphinx formaient la haie. Elle le conduisit d'abord au temple grec, orné de statues représentant des hommes célèbres de la patrie d'Homère.
Ces brillantes découvertes avaient excité bien des jalousies, et l'on suscita à Mariette des embarras qui vinrent se joindre aux difficultés des fouilles pratiquées en plein sable, jusqu'à des profondeurs de vingt mètres. Il surmonta tout, ayant son idée fixe. Il vt)ulait arriver au Sérapéum égyptien.
Après un travail opiniâtre de plus d'une année, Mariette Iranchissait enfui le seuil des hypogées immenses dans lesquelles reposaient les momies des taureaux sacrés, des Apis. C'était une victoire scientifique, éclatante entre toutes ! \'oici comment il décrit lui-même cette belle découverte :
« La tombe d'.Apis est un édifice souterrain, et quand, le 12 novembre 18 ji. j'v pénétrai pour la première lois, j'avoue que je fus saisi d'une impression d'élonnement qui, depuis cinq ans, ne s'est pas encore tout à fait effacée de mon esprit. Par un hasard que j'ai peine à m'expliquer, une chambre de la tombe d'Apis, murée en l'an 50 de Rhamsés 11, avait échappé aux spoliateurs du monument, et j'ai eu le bonheur de la retrouver intacte. Trois mille sept cents ans n'avaient pas changé sa physionomie primitive. Les doigts de l'Hgyptien qui avait fermé la dernière pierre du mur bâti en travers de la porte étaient encore marqués sur le ciment. Des pieds nus avaient laissé leur empreinte sur la couche de sable déposée dans un coin de la chambre mortuaire. Rien ne manquait à ce dernier asile de la mort, où repo.sait, depuis .|o siècles, un bœuf embaumé. 11 est plus d'un vi\vageur qui, sans doute, s'effrayerait à l'idée de vivre seul dans un désert pendant quatre années; mais des découvertes comme celle de la chambre de Rhamsés 11 laissent des émotions devant lesquelles tout s'efface et que l'i^n désire toujours renouveler. »
Va l'on entretient religieusement cette maison basse que Mariette a fait construire en plein désert, et qu'il habita pendant toute la durée de ses recherches sur le territoire du Sérapéum.
LE CM Ri: 53
Lors des fctes de l'inauguration du canal de Suez, on a dégagé la plus grande partie de l'avenue des Sphinx et l'hémicycle des statues grecques, de nouveau recouverts par les sables.
Le plus important souterain est inaccessible au public : mais celui que l'on visite, et qui remonte à 615 ans avant J.-C, a servi de sépulture aux Apis jusqu'à la domination romaine.
On est obligé de contourner un gros sarcophage en granit qui obstruit le passage. Aus.sitôt après on circule librement dans les grandes galeries, sur lesquelles s'ouvrent les chambres des sarcophages énormes, dont le poids atteint parfois
80 tonnes.
Ce souterrain mesure prés de deux cents métrés de longueur, ei l'on v peut voir 24. grands sarcophages en beau granit de Syéne.
Au-dessus de cette crypte étonnante s'élevait un temple lameux, qui s'est écroulé, et dont les matériaux épars ont sans doute passé sur la rive droite du Kil pour servir à la construction des villes musulmanes de Postât et du Caire.
Ce temple était bien vénéré ; et, dés avant l'ère chrétienne, on le voyait envahi par des religieux égvptiens, prédécesseurs de Saint-Antoine et des cénobites de la
Thébaide.
Ces ascètes précurseurs s'astreignaient à la plus rigoureuse solitude, et renonçaient à toutes les jouissances de la vie, banissant jusqu'à ce beau rire que Rabelais dit être le « propre de l'homme ». Ils habitaient des huttes en limon desséché, accrochés au mur du Temple et jusque sur sa toiture, comme des nids d'hirondelles. Les parents ou les amis leur passaient la nourriture par l'unique trou pratiqué dans la niche terreuse. L'isolement et les privations procuraient, disait-on, des rêves merveilleux à ces âmes exaltées.
Taoué et Taou, deux jumelles, sont citées parmi les plus fervents pratiquants de ces temps anciens. Elles devaient, avec des cruches fêlées, véritables Danaïdes, descendre chaque jour de l'année, jusqu'au Xil, qui est à plus de deux lieues de là, et rapporter l'eau nécessaire pour les libations à faire devant l'autel de Sérapis.
On a connaissance des pétitions qu'elles adressaient aux prêtres, lorsque le zèle des âmes pieuses, qui devaient les entretenir de pain, de blé et d'huile de kiki, se ralentissait et qu'elles craignaient d'être forcées d'arrêter l'accomplissement de leur vœu, pour cause d'inanition.
En visitant Saqqarah, on fait la connaissance d'un bon propriétaire qui surveillait ses cultures et qui chassait mille années pour le moins, avant que le patriarche Abraham parut sur notre globe.
Ce brave homme s'appelait Ti. Il vivait à Mcmphis sous la vi^ dynastie, c'est-à-
dire tout au moins 5,500 avant notre crc... quelque chose comme 5,300 ans avant le moment où il m'a été donné de voir son portrait, celui de sa femme et ceux de ses entants. Dans ces temps reculés, l'illustration faisait fureur. On illustrait tout : sarcophages, cercueils et boîtes de momies, scarabées, papyrus, statuettes et monuments étaient couverts d'images. L'écriture hiéroglyphique, elle-même, n'était qu'un composé d'illustrations phonétiques.
C'est à cette passion de l'imagerie que l'on doit de voir, sculptées délicatement sur les parois du Mastabat de Ti, de nombreuses scènes qui nous retracent la vie des champs, telle que la comprenaient les sujets des Pharaons trente-cinq siècles avant J.-C.
L'exécution des figures d'homme et d'animaux révèle chez ces anciens artistes une esthétique charmante et des pratiques d'art déjà pleines de recherches, dans un modelé à plat relief.
Ce sont d'abord les aprréts d'un sacrifice, où l'on voit les serviteurs liant les pieds du boeuf et se préparant à l'abattre. Opération que Ti surveille attentivement, entouré des siens.
Sur un autre tableau, des domestiques apportent dans des sacs la nourriture des volailles ; tandis que d'autres gavent des oiseaux en leur fourrant des boulettes de farine dans le gosier.
Le dessin d'une ferme nous montre toutes les constructions d'une grande exploitation agricole au temps où viv.ùt Ti. Des can.irds s'ébattent dans la mare que l'on voit au milieu des bâtiments.
\ous apprenons également, qu'outre ses pâturages, Ti possédait des parcs d'animaux d'agrément, tels qu'antilopes, gazelles
La principale chambre du mastabat est littéralement couverte d'illustrations; il y en a sur les piliers et sur toutes les parois. Beaucoup sont d'un dessin très pur. Llles nous montrent dans les plus grands détails les jouissances du plein air que.se donnait un monsieur bien placé, familier d'un des rois de la vr' dynastie, chef des portes du palais, chef également des écritures rovales — archives et conciergerie mêlées.
On éprouve un grand charme à parcourir ces pages de pierre si abondamment et si joliment illustrées; et l'on est émerveillé par le raffinement de cette civilisation si éloignée de nous.
Ici, se sont des vaches traversant un gué. Comment ne pas remarquer quelles sont à petite tète et hautes sur jambes, tout comme celles que l'on voit journellement arrêtées devant les maisons du Caire, où elles donnent un « lait pur » aux habitants.
Va dire que les jolies vaches du mastabat de Ti ont été gravées dans le calcaire un millier d'années avant que Joseph en vit de semblables, maigres ou grasses, en un songe fameux !
A cote d'elles, des ve.iux paissent quiètemcnt dans un pré, et des bergers poussent devant eux des troupeaux de chèvres.
Sur la même paroi, se développent des sujets de chasse et de pèche. Les gens de la maison emportent des oiseaux et, dans des filets, de beaux poissons L'exécution merveilleuse de ces poissons fera toujours l'admiration des artistes. Les plus forts d'entre les Japonais ne feraient pas mieux.
^'oici T\ à la chasse. II en veut à la sauvagine. Debout sur une grande barque en roseaux de papyrus, il tient d'une main les appelants et lance, de l'autre, un bâton recourbé qui va frapper, en tournoyant, les oiseaux réfugiés dans les roseaux Xos Arabes d'Algérie n'ont pas inventé la matraque.
La chasse est plus sérieuse dans les eaux du fleuve, où un serviteur de Ti harponne un hippopotame qui montre quelque mauvais vouloir pour ce genre d'exercice.
Au cours d'une de ses chasses, 'l'i aura sans doute assisté à un duel dramatique entre un crocodile et un rhinocéros, car il a tenu à ce qu'il fût retracé sur son monument funéraire : pour lui rappeler la scène dans l'autre monde.
La représentation des dernières offrandes est fort curieuse. On y voit figurer plus de cent personnages portant les produits provenant des domaines de Ti : animaux, vins, fruits, légumes de toutes sortes.
D'autres scènes représentent la moisson, la confection des gerbes, la formation des meules, le dépiquage des grains, tels qu'on les voit encore pratiqués de nos jours dans la plus grande partie de la vallée du Xil.
Quelle jolie inscription a été tracée au-dessous des moissonneurs :
« C'est ici la moisson : quand il travaille, » l'homme reste plein de douceur.. . et je suis » tel ».
Devant toutes ces scènes, Ti est debout et surveille les travailleurs, le bâton du commandement à la main.
Heureux Ti ! il a pu faire graver sur son mastabat que sa femme, madame Ti, était pour lui Kcjcr-IIoh'p, c'est-à-dire palme, ou délices d'amour!...
LES MOSaUEES DV C\\\Ui
La cour de Ki mosquée de L.i Mecque, telle qu'elle existait avant Tlslaiii, telle qu'elle est encore aujourd'hui, vaste enceinte entourée d'arcades, ayant au centre le fameux puits de Zemzem et la sainte Caaba, a été le prototype des mosquées primitives. C'est sur ce modèle qu'Amrou lit construire celle de Postât et qu Alimed-ibn-ab-Touloun éleva, deux siècles plus tard, celle que l'on voit encore au faubourg Ll-Klialîya. Ces deux Gamàa*'' sont les plus vieilles et les plus vénérables entre toutes les innombrables mosquées du continent africain.
Dans le pavs des dattes, loin des monuments urbains, les premiers fidélts de l'Islam étaient appelés .'i la prière par le muez/in grimpé à la couronne du palmier le plus proche de sa tente. Ce tronc de l'arbre devint le minaret, à coté de la Koiihbii représentant la tente.
Arrivé au sommet du minaret, le muez/in devait laire l'appel sacré aux quatre coins de l'horizon ; cette obligation LUnm.x naissance au balcon circulaire qui couronne le « palmier ik pierre ».
Lorsque les Grecs conquirent l'Egypte, sur laquelle leurs Ptolémée ont si longtemps régné, ils v apportèrent leur admirable sens artistique. Loin de détruire
(*) Gamlj, Clmi ou GJm'i, inost)ucc, lieu Je rcuniuii ou d'a«einl>lic p<iur U prière.
.ui>.
Les Tombeaux des Mamelouks et la Citadelle
Tart cgypticn, ils raffincrcnt et l'ennoblirent. On leur doit certainement les monuments égyptiens les plus beaux et les plus artistiques.
Les conquérants musulmans, qui ne connaissaient que le Livre et le sabre, détournèrent les yeux des choses d'art qu'ils voyaient chez les Coptes et les Grecs soumis par eux. Aussi, sans aucun goût pour l'architecture, avec la seule préoccupation d'imiter la sainte cour de La Mecque, se formèrent-ils à construire autour de l'emplacement choisi pour la prière en commun, des arcades élevées sur des colonnes qu'ils arrachaient à d'anciens édifices, ou qu'ils ramassaient dans des ruines. Sans souci de la provenance, du galbe, de la matière ou de la hauteur,
ils plaçaient les vieilles colonnes au hasard, leur donnant le premier chapiteau venu, la volute ionienne accouplée à l'acanthe corinthienne, le chapiteau fleuri des Ptolémée placé à côté du chapiteau cubique bvzantin. Ou encore, ils établissaient telle arcade, appuyée à droite sur une colonne venant d'une église consacrée à la Sainte-Vierge et ap-
jS LK CAIRE
puycc à gauche sur une colonne arrachée à un temple Je \'énus. La longueur des fûts des colonnes ne préoccupait pas outre mesure les constructeurs des mosquées primitives. Un talon en pierre en bas, en haut quelque cale en tuya, et ils retrouvaient la ligne du sol et celle de l'appui des arcades, les seules qui dussent être droites et parallèles à leurs yeux.
Seules, les surfaces planes des mosquées des premiers temps recevaient un décor : et les artistes qui les décoraient empruntaient leurs motifs aux dessins des étoffes magnifiques dans le tissage desquelles les premiers Arabes excellaient
déjà.
En résumé, les parties obligatoires d'une mosquée sont : la cour entourée d'arcades dont les travées sont multipliées du côté du levant pour former le sanctuaire, la niche à prière C et, à sa gauche, la chaire '"' au milieu du sanctuaire, le pupitre sur lequel l'imam lit les versets du Coran et l'estrade d'où ils sont répétés à haute voix aux fidèles, la fontaine aux ablutions au milieu de la coin et, enfin, un minaret, au moins un, à côté de la porte d'entrée.
11 n'y a dans les mosquées ni chaises ni bancs, et leur seul mobilier consiste en lustres, en lampes ou lampions très bas pendus, faciles à allumer, et en inscriptions coraniques, qui sont parfois des chels-d'ivuvre de calligraphie orientale. Des nattes ou des tapis recouvrent le sol ; et il faut se déchausser avant d'y poser les pieds. On ne réfléchit pas assez lorsqu'on plaisante les musulmans au sujet de cet usage en apparence singulier. Les fidèles doivent, en se prosternant la face contre terre pendant la prière, toucher le sol avec la figure. Il faut avouer qu'on ne peut demander à ces braves gens de mettre la bouche et le nez sur des nattes ou sur des tapis sur lesquels le premier venu aurait apporté la boue de la rue, à la semelle de ses chaussures. On ne peut donc que trouver cette règle juste, convenable et de pure propreté.
Avez-vous vu les musulmans s'aligner dans les mosquées pour invoquer Allah ? Ht vous étes-vous demandé pourquoi ils se rangeaient ainsi ?....
La prière des musulmans est la « guerre à Satan. »
Les fidèles qui prient s'alignent comme pour le combat ; et ils croitiii viiu ch.icun de ceux qui prient est assisté de deux anges, alignés à ses côtés, et combattant avec lui le malin esprit. Le front de prière s'appelle Sitjf, tout comme le front de bataille, et les théologiens font dériver le mot Mihiiih de ILirh, qui signifie « guerre. »
Dans la posture sacrée de la prière, le musulman s'isole du monde extérieur : il est tout entier à ,\llah et aux deux anges qui l'assistent. Vous qui passez à côté de lui, que ce soit dans la sainte mosquée ou en plein désert, vous n'existez pas, il ne vous voit même pas.
I Mirlub ou KibU i" Mimbdr ou Mcnibcr.
Chaire de Slltas Hassan
La niosqucc de Toiiloiin fut le second icniplc musulman bâti sur les bords du Nil, à peu prés deux cents ans après celui d'Amrou. Son iondaleur, Ahmet-ibncl-Touloun, la plaça au milieu d'un quartier nouveau qu'il venait de créer au nord-est de 1-ostàt : le faubourg méridional du Caire actuel, Khaliya.
Près de là se trouvait l'hippodrome sur lequel les jeunes sportsmen de l'ostât entraînaient leurs chevaux de course vers l'an mille.
Ahmed-ibn-el-Touloun était d'une extrême tolérance. 11 avait défendu de piller les édilices religieux des Grecs, des Coptes et des Juits, pour y prendre les matériaux nécessaires à la construction de sa mosquée : et il combla de laveurs l'architecte grec qui lui avait apporté un plan d'après lequel cette mosquée pouvait être construite sans emploi de colonnes anciennes.
Les arcades de la Gaamà de Touloun s'appuient, en effet, non plus sur des colonnes, mais sur d'épais piliers carrés. Seules, dans l'éditice, deux colonnes ornent le mihrab. Leurs chapiteaux sont en bronze ajouré du plus pur style byzantin.
On a, parait-il, l'intention de réparer ce vénérable monument, d'où l'on a déjà expulsé les mendiants professionnels qui en avaient fait une vraie cour des miracles presque inabordable.
La chaire (mimbar), qui date des mamelouks bahirites (xiv'= siècle), est en noyer orné d'incrustations d'ivoire. Elle tombe de vétusté. C'est malheureux ! car le travail admirable de ses ornements, ajourés comme de la guipure, mériterait qu'on la conservât à tout prix.
Certains archéologues veulent voir dans les colonnes engagées aux coins des piliers des galeries, le prototype des colonnes en faisceaux des cathédrales gothiques...
... Je ne m'y oppose pas.
Les frises, les panneaux, les dessins à jour des jolies fenêtres ogivales, la plupart des ornements enfin, se ressentent encore de l'influence byzantine seule, la grande frise en caractère détaché sur des enroulements fleuris, courant au bas de la corniche, fait pressentir le ravissant art des arabesques, dont l'épanouissement ne se fera pas attendre.
Le minaret qui f^iit face au sanctuaire est d'une grande originalité. C'est plutôt une tour massive : base carrée sur laquelle s'élève un minaret à trois étages, en retrait les uns sur les autres. L'escalier du muezzin est extérieur.
Pendant que ses conseillers l'entouraient, Touloun s'amusait à enrouler une bande de papier autour de son doigt.
— Que fais-tu là .'' lui demanda l'un d'eux.
— Je cherche une nouvelle forme de minaret.
Exemple unique, l'escalier extérieur du minaret de Touloun devrait son origine à ce caprice du grand sultan.
6o LH CAIRE
Cet escalier impraticable, il y a vingt ans, a été réparé; du sommet de cette tour bizarre, les vues panoramiques du Caire sont admirables. Soit que l'on regarde du côté de la citadelle et du Moqattam, soit que la vue se porte vers le Nord, ou s'étend le Caire, avec toute une végétation de coupoles et de minarets.
N'ous avons dérangé les milans qui fréquentent cette tour et qui en font même leur salle à manger ordinaire, laissant les os de poulets, de rats, de souris, et cent débris que le soleil blanchit, sur les marches de l'escalier. Habitude plusieurs fois séculaire, d'oiseaux pour lesquels on avait remplacé le traditionnel croissant terminal, par une petite nef en bronze, dans laquelle on mettait la nourriture des vautours, des milans et des corneilles des environs.
La table est tombée, écroulée avec la pointe du minaret ; mais les oiseaux de proie ont conservé la salle à manger. Très à leur place du reste, ces milans, ornements vivants des pinacles en pierre, ou de la crête dentelée du laite des iialeries.
Le peuple critiquait fort le sultan, qui avait englouti des sommes fabuleuses dans la construction de sa mosquée, d'écoles et d'établissements de charité. Il laissa ou lu s'accréditer le bruit que la découverte d'un trésor lui avait procuré l'argent nécessaire, et que la voix d'un ami apparu en songe lui avait dit : « Quand un prince abandonne ses droits pour le bien du peuple, Dieu prend sur lui-même de lui fournir des ressources. » Et le peuple lut satislait.
Ibn-Touloun laissa en mourant près de deux millions d'argent dans les caisses de l'Etat, et, sur les marches du trône, dix-sept fils et seize filles qu'il avait eus des femmes de son harem. Ce qui n'empêcha pas sa dynastie de s'éteindre 22 ans après sa mort.
L-n dehors des mosquées primitives d'.\mrt)u et de Touloun, lesquelles sont .1 placer à part, le Caire compte encore environ 230 mosquées à minarets et plus de cent chapelles. Beaucoup d'entre ces édifices sont en ruines. 11 en est à peine une cinquantaine qui méritent l'attention des artistes; et j'aurai amplement rempli mon programme après avoir parlé des mosquées du SiilUtii ILtssttti, ift'l .lijxir, du Siiltiin Kahumii, Sel î\CouiiiviiJ, de lionLiiii et des mausolées des tombeaux des Califes. L'on ne pourrait, en parlant des autres, que tomber dans d'interminables redites.
L'expression la plus pure de l'art arabe se trouve dans les édifices religieux du Caire, construits sous les deux dynasties de sultans mamelouks — les bahirites et les circassiens — qui dominèrent en Egypte de i2)0 à 1)1;.
Les Bahirites, ainsi nommés parce qu'ils tenaient garnison au milieu du lleuve — bahar — dans l'Ile de Roda, arrivèrent au pouvoir après l'extinction des
LF. CAIKi; 6i
Egyoubitcs. Le fondateur de cette dynastie fut un certain Eibeg, qui pc-rit dans le bain, assassiné par une de ses femmes. Une autre de ses femmes le vengea en tuant la meurtrière qui fut jetée par dessus le mur de la citadelle, au bas duquel son corps resta pendant plusieurs jours livré en pâture aux vautours et aux chacals. Ce fut le commencement de la série des meurtres et des massacres dont la citadelle du Caire fut le thé.itre pendant prés de trois siècles sous la domination des sultans mamelouks.
Le monde musulman reconnaissait la suprématie des califes Abassides de Bagdad, lorqu'unc horde mongol s'empara de cette ville et tua le dernier calife légitime avec ses fils et tous les siens.
A ce moment, le sultan Bibars dominait le pays du haut de la terrible citadelle du Caire. Il lui manquait la consécration religieuse — si nécessaire aux parvenus — cela le désolait; lorsqu'il apprit que l'on venait de dénicher, en Syrie, un membre de la famille Abasside qui, par surcroît descendait du Prophète. Il n'en fallut pas davantage. Bibars le fit venir au Caire et l'entoura des plus grands honneurs.
La légitimité lut reconnue et on l'honora comme Calife.
Bibars avait passé la rhubarbe, le nouveau Calife lui passa le séné, en le nommant régent de tous les pays de l'Islam, en lui donnant l'investiture par le turban noir brodé d'or, la pelisse violette, le collier et les boucles dor, le sabre d'honneur et le bouclier — Bibars se mettait bien !
Le Calife improvisé fut tué dans un combat contre les Mongols : Ce qui n'était pas fait pour embarrasser fortement Bibars. Il le remplaça par un autre membre de la famille des Abassides. Mais, cette fois, il retint son calife prisonnier dans la citadelle, afin de régner plus tranquillement en son nom.
La méthode parut excellente aux successeurs de Bibars, qui ne cessèrent d'entretenir dans la citadelle un suzerain de carton, au nom duquel ils exerçaient le pouvoir le plus autocratique qui fut jamais.
Cette comédie de pouvoir dura jusqu'au moment où l'Egypte tomba aux mains de Sélim I, l'Osmanli, qui supprima ces fantômes de Califes, et transporta sur la tète des Sultans turcs de Constantinople le titre de «< Commandeur des Croyants ».
L'Egvptc surnommée le « pavs des poisons » sous les Ptolémée, mérita plutôt le nom de << pays de fer et de .sang » sous les dynasties mamelouks.
La plupart de ces fiers Sultans furent cependant des hommes remarquables. S'ils arrivaient au pouvoir le fer en main, et si, suivant une expression arabe, ils s'y maintenaient souvent « les pieds dans le sang », ils niin furent pas moins des protecteurs éclairés des Arts et des Sciences. On leur doit des édifices magnifiques, merveilles du plus pur art arabe, comme le Moristan de la mosquée de lûihiouii, la mosquée Hassan, et les incomparables mausolées, jetés en plein désert, que l'on désigne improprement sous le nom de l'oiubcanx des CaUjcs.
i:L AZHAR. - i;u\ivi:rsith
VA A/liar, bien nommée la « splendidc », la u fleurie ^>. contient une université — université sans doute unique au monde, qui a compté jusqu'à onze milles élèves, auxquels l'instruction était donnée par plus de trcMS cents professeurs.
Il n'y a peut-être pas d exunpie d'une a^j;Iomératii>n universitaire dans laquelle
un si grand nombre d"ctinJiants soient instruits et, pour la plupart, logés et nourris dans une même enceinte.
La mosquée d'El-Azhar est toute une ville.... ville sacrée!
Depuis neuf siècles qu'elle c.\iste, le succès de cette école supérieure ne s'est pas démenti : il est encore considérable aujourd'hui. Les étudiants y affluent, venant de tous les pays de l'Islam : si nombreux qu'il a fallu les grouper par nationalités, comme dans les anciennes universités d'Europe, et les ranger par salles et par corridors. Les Turcs, les xMaugrebins, les Syriens, les Saidiens, les Charaquois du Delta, etc., etc., ont leurs salles respectives. Les étudiants de Gizéli et ceux du centre du Delta occupent des corridors. Chaque nationalité a son surveillant propre, et l'école entière est dirigée par un muphti en chef, sorte de recteur. El-Azhar renferme également une zaomet dans laquelle 300 aveugles sont nourris et instruits : la Zaoïiiel-cI-Oiiiiâii.
Cette université est aussi vieille que le Caire lui-même ; puisqu'elle a été fondée en 970, en même temps que la ville par un général du sultan fatimite de Kairouan, qui venait de conquérir l'Egypte. On parvient à la mosquée d'El- Azhar par des rues étroites et encombrées : on entre généralement par la belle porte csch-shonrhch (porte des soupes). Sur une autre porte, celle des Barbiers, on lit cette inscription :
« On juge les actions par les intentions : à chaque homme la récompense est répartie selon ses intentions. »
Tout de suite, on éprouve ce sentiment que l'on aborde un lieu respectable. Après un court vestibule, on se trouve dans une très grande cour dallée de marbre blanc, dans laquelle, par centaines, groupés autour de maîtres ou de moniteurs, de jeunes garçons reçoivent l'instruction coranique et psalmodient les Siihra ** du Livre saint, en balançant le haut du corps avec la régularité d'un métronome.
Les étudiants reçoivent l'instruction dans le sanctuaire même de cette mosquée, salle immense dont le plafond, auquel sont suspendus 1,200 lustres est supporté par 580 colonnes. Le professeur, s'adosse à l'une des colonnes pour faire son cours, et les élèves se rangent autour de lui, assis sur les nattes.
Il lit le texte et les commentaires de ce ton de mélopée qui est de rigueur chez les .Musulmans. La littérature qu'il enseigne est celle des commentaires, touffue et compliquée.
Chez les écrivains grecs et romains le document disparaît, assimilé, digéré, pour revivre dans l'œuvre nouvelle produite avec art.
« En Orient, a dit Renan, rien de pareil. Il n'y a que des compilateurs ; ils juxtaposent, mêlent, entassent. Ils dévorent les documents antérieurs, ils ne les digèrent pas. Ce qu'ils dévorent reste tout entier dans leurs estomacs : vous pouvez en retirer les morceaux. »
(*' Versets du Coran.
Nos professeurs disent qu'ils vont « ouvrir un cours », ceux d'IZl A/har « s'établir contre une colonne » ; les termes sont équivalents.
Les musulmans sont, dans le cercle de leur orthodoxie, d'une tolérance dont nous nous rendons difficilement compte. Ils admettent quatre rites orthodoxes, très distincts les uns des autres '' . Eh bien, il n'est pas rare de voir, adossés à la même colonne, deux professeurs de rites diff"érents, commentant chacun à sa façon le même texte sacré. Et ce, avec le plus grand calme et un profond respect pour ce que le collègue dissident professe tout à côté.
Les formules d'enseignement sont charmantes.
Invariablement le professeur qui cite un texte dit : « l'auteur, que Dieu bénisse. »
Aux endroits difficiles il interpelle l'élève :
« As-tu compris ? » Ce à quoi celui-ci lui répond : « Grâce à Dieu j'ai saisi. »
Les étudiants s'appellent les « poursuivants de la Science. »
Les musulmans honorent la science ; bien entendu suivant la conception qu'ils en ont. Ils disent :
« Sont hommes, ceux qui apprennent ci «.eux qui savent. Tout ce qui ne rentre pas dans ces deux classes, est vermine qui n'est bonne à rien ».
La science à laquelle ils font allusion s'identifie avec la foi ; c'est celle de la religion elle-même. Cela n'exclue cependant pas les autres connaissances ; puisque l'on conseille finement de les effleurer : « Apprends la magie, est-il dit, mais ne la pratique pas. On doit tout savoir et n'être ignorant de rien ».
I-jitre les leçons la phvsionomie de la mosquée change. Les étudiants se promènent ; des porteurs d'eau et des marchands de limonade font cliqueter les gobelets ; des marchands de victuailles se faufilent entre les groupes ; on est tout à la récréation. iMais viennent midi et l'appel du Muezzin, vite on se précipite aux ablutions, puis tous s'agenouillent et se prosternent dans les attitudes de la prière, le front tourné vers la Kibla.
C'est un spectacle vraiment imposant que cciu- |«iarc eu m.i>>c, qui trappe les oreilles comme un bourdonnement lointain, pendant laquelle chacun est absorbé en lui-même et fait penser au : « Chacun pour soi et Dieu pour tous ».
Plus de trente musquées, de nombreuses fontaines, des écoles, des bains, datent du régne du sultan |-!n-Nàsir, qui embellit le C.iire et créa tout autour des jardins magnifiques.
Porté sur le troue .i 1 .igc de ueui .uis, renverse el lelevè plusieurs lois, il finit par régner pendant quarante-trois ans. 11 battit les Templiers et jamais peut-être, retour triomphal ne fut plus fastueux que sa rentrée dans la bonne ville du Cjire,
llanifiics, la Malc^kiics, les SchaMttcs et la lljnkilitn.
après la victoire décisive qu'il remporta l sur les Mongols. Le peuple pouvait, au 'J^i^h.:^t,hilkYÀ *-'ours de ces fêtes grandioses, se désaltérer ^(^^^"■«■■■■ai à des lacs de limonade !
Un tremblement de terre arrivé peu ^^«-^»V^^^^ '-» / 'V< ^'f' -'[""''^'S '^ '^^'^ 1<^ revers de la médaille... et les puritains fanatiques de dire aussitôt que cette catastrophe était, sinon une punition, du moins un avertissement du ciel pour le luxueux sultan.
Pendant le régne de Nasir, les chrétiens et les juifs, les infidèles en un mot, eurent beaucoup à souffrir. Les édits du sultan obligeaient les femmes chrétiennes ou juives à porter sur la poitrine un signe apparent qui les distinguât des musulmanes : les hommes ne pouvaient monter sur un cheval et si, avec la permission des autorités, ils enfourchaient un âne, ce ne pouvait être qu'à la façon des femmes, c'est-à-dire les pieds relevés jusqu'à la selle. Les cloches des églises furent condamnées au plus absolu mutisme et il fut interdit aux iniîdélcs d'exiger aucun travail pénible d'un musulman.
Incnisîalions de n.icrc et d'ivoire ('trav.iil Copte)
La populace vit, dans de semblables décrets, rencouragcment à piller les églises et les synagogues. Elle ne s'en priva point. On était en plein xiV^ siècle et l'on pei considérer persécution comme des
6S I-F- CAIIU-:
rcprcsaillcs aveugles venant après les Croisades des princes d'Occident.
l:n-Xasir termina piteusement une vie qui avait été longue et bonne, partagée entre des travaux écrasants et des excès sans nom.
Lorsque le navire est en danger, les rats s'enluient du bord menacé. De même les courtisans du grand sultan abandonnèrent son entourage dés qu'ils le \irent trappe par ce ramolissenient iinal que les historiens appellent poliment son interminable agonie.
Singulière clôture d'un règne glorieux ! que ce convoi de pauvre, précédé d'un mi.sèrable cierge et d'une lanterne unique, se dirigeant, pour l'ensevelissement, vers la mosquée de l'ancêtre Kalaoun.
Après la mort de Xàsir, six petits sultans-tainéants se succédèrent en moins de six années. Les émirs mamelouks les ont fait, tour à tour, introniser par le Calife d'occasion qu'ils entretenaient dans sa prison de la citadelle : puis ils les détrônaient, lorsqu'ils avaient cessé de leur convenir, l'inalement l'un d'eux, le septième, s'accrocha au trône. Renversé d'abord par les émirs — pour ne pas en perdre l'habitude — Hassan s'installa définitivement sur le trône des mamelouks, après avoir brillamment gagné ses éperons sur les champs de bataille.
L'on doit au sultan Hassan le plus bel édifice religieux du Caire, la plus belle manifestation de l'art égypto-arabe, qui impose l'admiration aux moins épris d'an.
Pendant son règne, la « mort noire », peste effroyable, enleva près de soo.ooo personnes à L'ostàt, à Boulaq, au Caire et dans les environs. Celte terrible moisson d'hommes dura à peine deux mois, de novembre 1348 à janvier 1 349, durant lesquels on vit des propriétés changer jusqu'à huit fois de maître, par héritage. Le fléau s'attaqua aux animaux qui périrent en masse et aux poissons dont les corps putréfiés flottaient sur le Xil : les palmiers eux-mêmes ne produisirent plus que des dattes remplies de vers.
L'eau potable ne trouvait plus de porteurs pour la vendre, les maîtres restaient sans serviteurs et les bras manquèrent à ce point que les charrues étaient à l'abandon dans les champs incultes.
th bien, dans ces temps de terreur et d'épouvante, Hassan trouva les ressources nécessaires pour élever un monument prodigieux, construction colossale, rectangle de 1 40 mètres dans sa longueur, autour duquel s'élèvent des murailles épaisses de S mètres et hautes de ",0; mosquée dont la coupole s'élève à >) mètres et dont le grand minaret, le plus élevé du Caire, atteint une hauteur de ^6 mètres.
Comme on lui reprt)chait de dépenser tant d'argent en ces temps de désolation et de ruine, il répondit qu'un prince égyptien devait toujours tr«Hiver les moyens suffisants pour édifier une maison ;\ son Dieu.
ï.n réalité, cet homme supérieur avait trouvé, dans la construction de 1.» prodigieuse mosquée, le plus sain dérivatif à la calamité publique.
La mosqui'c Sultan-Hassan .s'annonce à l'intérieur par une porte monumentale.
Porte en Bronze a la Mosquée Mouayad
Vn minuscule catc maure introduit sous le perron qui conduit au colossal porta.l. Lmb avoir été mis là à dessein pour donner l'échelle de étonname og>ve, l^n les arcs vont se croiser à plus de cent pieds de h terre La Ixue .mn^ns se termine, en haut, par une demi-coupole cannelée qu. s'appu,e sur ^cs ^ .1 O. dont les retombements gracieux et pittoresques masquent le passage de h orn semi-circulaire au plan rectangulaire des paro.s, précieusement decor.es de panneaux à arabesques.
Le portail est encadré dans une façade dont les ottsles son. a„e es f.u
deuK colonnes engagées dune grande beauté, allant de la base au la„e de
dihce Ces deux cobnnes sont cannelées en mirliton sur toute la longueur de
ats fûts ; mais, en haut et en bas. ces cannelures obliques sont reçues par des
cannelures droites, sortes de collerettes, d'un eifet excellent et tnattendu.
Toute l'architecture de cette mosquée respire la noblesse et 1 elevat.oi, dans e stvle La richesse et la prodigieuse variété du décor ne viennent qu après la beauté et' la pureté des lignL principales du monument. L'admtratton "e passe aux détails de l'ornetnentation. que satisfaite d'abord par 1 esthefque mervetlleuse de la conception architecturale. . ^^ r ■
La cour occupe le milieu, comme dans toutes les mosquées; ma,s, cette fois,
avec des proportions réduites, l'architecte ayant voulu pousser ,usqu au grandiose
s proportions des bâtiments. Au lieu des légendaires arcades qui entourent
li^^^inaire l'enceinte sacrée, nous vovons ici quatre salles nnmenses, qm
s'ouvrent, béantes, sur la cour, et dont le plan représente la hgure dune uoix
o^recûue.
La salle orientée vers l'Est est plus vaste et plus décorée que les trois autres. Elle renterme la niche à prières, la chaire à prêcher et la tnbune des lecteurs . c'est le sanctuaire de la mosquée. L'ouverture ogivale de ce sanctuaire mesure , /métrés à sa base et elle s'élève à une hauteur de 28 mètres. Le mur dans lequel elle est pratiquée est couronné par une crête fleurdelysée, comme, du reste, les murs des trois autres côtés de la cour. Tout autour du sanctuaire règne une splendide frise en pierre, d'un dessin remarquable, dans lequel une inscription couffique se détache sur un fond de délicats rinceaux, dans lesquels on retrouve de nouveau la fleur de lys.
rimac^e étant interdite comme pouvant donner des distractions au musulman en prière- les architectes arabes se sont dédommagés en plaçant sur les murs des mosquées des inscriptions chaleureusement suggestives pour les âmes pieuses, 1 s ornant de lignes adorables au jeu gracieux, aux combinaisons savantes et aux enroulements pleins d'art..., délicieuses floraisons de l'arabesque.
Une porte à droite de la chaire, mérite toute l'attention des amateurs, bile est en marqueterie copte, dans laquelle on a serti des pièces de bron.e incrustées d or et d'argent, si flnemcnt et si artistiquement, qu'on peut les tenir pour des couvres
de bijouterie exécutées ^\cc une habileté extraordinaire. Ce doit être du travail de Baudad du xiii*^ au xiv*-" siècle.
Cette porte donne accès au mah soiirah, mausolée du Sultan, grande salle couronnée par une coupole qui se termine, dans les angles, en pcndantifs de stalactites, cascade pittoresque destinée à raccorder, sans en avoir l'air, la forme circulaire de la coupole avec le plan carré des parois. fi- y Mais les stalactites et les frises, qui sont
;; enlevées dans du bois, tombent en loques,
vermoulues. Même délabrée cette salle est V ». •/ encore imposante et fort belle, sous le jour
, ix délicieusement tamisé par des vitraux et
]'; "; par une belle rosace.
'X Le tombeau de Hassan, placé au milieu
. . -, , ^ f / ' / i^'^ii '■''■' "l'il^sourah, est très simple. Il est daté
' /'•^■''''" ''^/'J**/ >^ ''"' •"'^" "^'' '''■ \'h^\^\r^ (1 U^O. Un exem-
* 7 plaire du Coran est placé sur le sarcophage : v^.r C^est un superbe spécimen de calligraphie
f' ' \-^ musulmane exécuté par Hassan lui-même.
y 1. "Islam a compté et compte encore des
*. /, princes et de grands personnages qui met-
\\ ^'^, tent leur gloire à écrire avec talent, avec
y » •"' grâce et avec art les versets du Livre Saint.
' • Le tombeau, vide, parait-il, aurait, aux
'; ,J veux des superstitieux, des vertus extra-
ordinaires pour la guérison d'une foule de maladies. Ainsi, l'eau rougeàtre, produite par une brique consacrée que l'on trotte
• ; sur le porphyre mouillé du mausolée, serait
uu remède héroïque pour la guérison des
^ catarrhes. Ceux qui lèchent l'une des
X colonnes de la Kibla .seraient guéris de
l.i jaunisse et les femmes stériles qui
Porte cil br««c i u nuiwn de France {diu») sucent le jus d'un cltron frotté sur l'autre
colonne seraient assurées de donner des héritiers à leurs époux ?
La belle mosquée du Sultan Hassan est pleine de souvenirs. Une catastrophe d'abord, la chute d'un de ses minarets, arrivée peu après son achèvement. Trois cents orphelins qui recevaient l'instruction élémentaire dans l'école attenante
LF, CAIRE 71
iiircnt écrases. Lorsque la mosquée tut achevée, le Sultan Hassan venait prier devant la Kibla, et fréquemment, il montait sur cette chaire pour lire ses édits et même pour prêcher la parole sainte aux fidèles accourus.
Plus récemment, en 1793, lors delà fameuse révolte du Caire, les insurgés se réfugièrent dans la mosquée de Hassan, où les boulets des I-rançais, tirés de la citadelle, cherchaient à les atteindre.
Tout au Xord, près de Bab-en-Nasr, se trouvent encore les ruines d'une bien vieille mosquée abandonnée, la plus vieille du Caire, sans doute, puisque sa construction a précédé de quelques années celle de Touloun. Elle a été construite par le troisième sultan fatimite, être flmtasque et bizarre se disant « Homme-Dieu ». Le Sultan ILikem fonda une religion que les Druses de Ss'rie pratiquent encore de nos jours... tenant Hakem pour une incarnation Je létre divin, qui apparaîtra un jour pour être adoré du monde entier.
Il n'y eut peut-être jamais dans l'histoire un type aussi complet de la plus troublante incohérence. Tour à tour magnanime et mesquin, bon et sévère, cruel et bienfciisant, hautain et affable, humble et infatué, modeste et orgueilleux, jamais l'homme de l'heure précédente ; parcourant un jour les rues de sa capitale pauvrement assis sur un baudet fourbu et les parcourant le lendemain avec tout le faste et l'apparat du pouvoir souverain, le sultan Hakem eut été, plutôt un client de choix pour le Moristani*).
Une de ses manies était de se promener seul, la nuit, au milieu des èboulements du mont Moqattam. Un soir il y alla : mais personne ne l'en vit revenir. H disparut ainsi, assassiné sans doute... Et les Druses attendent toujours sa résurrection.
Les sultans mamelouks circassiens ont certainement laissé au Caire des monuments fort beaux : mais à quel prix pour la malheureuse Egypte, qu'ils pillaient et rançonnaient à plaisir, élisant de cette « mère du bien-être » un pays malheureux, saigné à blanc.
Combien de ces aventuriers sont sortis des plus basses classes, ou même furent tirés de l'état de servitude ? Témoin le Schéikh el Mouaïyad qui fut amené en Egypte à l'àgc de douze ans, vendu comme esclave.
Son avènement au Sultanat fut mouvementé et ses adversaires finirent par le faire emprisonner, ainsi qu'un vulgaire criminel, au Kazanet-Chamail. Etant sous les verrous, il fit le vœu de construire une mosquée à la place même sur laquelle il était enchaîné, si Dieu lui prêtait vie et le rendait à la liberté.
Devenu Sultan, Mouaïyad tint largement parole. La construction de la mosquée qui porte son nom n'a pas coûté moins de quatre cent mille dinars '">
(*) Hopiul et maison d'alicncs.
(*', Ancienne piccc d'or arabe, ou ducat de Perse.
et encore y fit- il cco-
iiomic en employant
i un i^rand nombre de
colonnes et de chapiteaux arrachés à des êdiikes anciens, à des palais.
Incrustations d-argem sur cuiNTc *^ ^^^'s maisons particulières,
(Coffret du musc'e arabe du Caire) yoire même à d'autfes mosquécs.
La mosquée el Mouaïyad est attenante à la grosse porte qui s'ouvre sur le bazar el Soukkariéh. Deux de ses minarets sont même perchés sur les terrasses des deux tours rondes qui flanquent la porte.
A rencontre de ce que l'on éprouve en visitant la mosquée du Sultan Hassan, nous entrons ici dans un monument qui vous éblouit dés l'abord par le luxe des détails, par l'éclat delà matière, par la coloration des enduits et par la profusion des ors. Cela sent déjà la surcharge dans le décor, en train de prendre le dessus sur l'esthétique de l'ordonnance. Nous sommes déjà loin de Sultan Hassan.
Le plan d'l:l Mouaïyad est normal : cour entourée d'arcades ogivales à double rang, renforcées à quatre rangs pour le coté du sanctuaire.
Le plafond devait être une merveille d'art. Il est en bois sculpté, caissonné, peint et doré ; et, si la restauration en est bien faite, ce sera incontestablement une des belles choses du dire.
La kibla, en marqueterie de marbre d'un dessin correct et riche, et I.i chaire à prêcher sont de fort beaux morceaux d'ornements arabes.
Il y a, à l'entrée du cê>té du bazar, une porte en bronze d une grande beauté.
Celte mosquée est aussi nommée la « nu>squée rouge » à cause des bandes alternccs, rouges et blanches, qui simulent les assises sur ses murs c.Mcrieurs.
LE CAIRH
El Mouaïyad renferme des écoles et niênie des bains l'on bien installés.
Des boutiques adossées aux façades payent à la mosquée des lo\-ers affectés à l'entretien de l'immeuble.
J'ai omis de dire que la cour est très jolie, Pédicule de la fontaine des ablutions étant ombragé par un bouquet d'acacias-Lebbek et de palmiers.
La porte ez-Zouéléh ou Moutaouéli, sur les tours de laquelle se dressent les minarets d'el-.\Iouaïyad a été le lieu préféré des exécutions des Mamelouks, lorsqu'ils avaient intérêt à exposer leurs victimes aux yeux du plus grand nombre de passants, soit pour faire un exemple, soit pour terroriser le peuple. L'on y voit encore le crochet en ter sur lequel on précipitait le condamné qui v restait accroché au hasard de l'éventrement jusqu'à ce que trépas s'ensuive. Sélim I, le conquérant turc qui mit iin à l'autonomie égyptienne vers 1516, fit périr de cette mort effroyable le malheureux Tomân-bey, le héros de l'indépendance de l'Egypte, vaincu dans les plaines de Gizéh.
Cette vieille porte, toute chargée d'ex-voto, passe auprès des bonnes gens pour être un lieu préféré du Koiith, le Djinn par excellence, qui vient de la Kaaba de La Mecque pour transmettre aux hommes sages une partie de ses vertus miraculeuses, en faire des saints, des Oucli, et les déléguer avec des pouvoirs surnaturels sur certains quartiers de la ville.
Témoin l'histoire d'un brave épicier cairote, tout féru de l'idée de passer à l'état d'ouéli, que nous a contée notre serviteur Ali :
Il venait de subir les épreuves préliminaires et la sainteté lui était promise. Comme première expérience, on lui intima d'aller à la porte d'el-Zouéléh et d'accoster le premier individu qu'il verrait sortir de la mosquée voisine, celle d'el Mouaïyad. Il obéit. .\rrivé sous la porte, il vit sortir de la mosquée un vieillard, qui n'était autre que le koutb lui-même.
— Ami, lui dit le koutb, Allah et le Prophète ont été touchés par ta foi inébranlable et par tes vertus. Je leur obéis en t'investissant de la surveillance du district de ^Darh-d-Ahinar. Désormais ton regard d'acier percera à jour toutes les Iraudes et tu n'auras plus qu'une pensée, celle de les démasquer.
— Comment remercier ?
— Vas.... et veille.
Le vieillard disparut.
Comme le nouvel ouéli entrait dans Darb-el-.\hmar, il avisa un marchand sur l'étal duquel des fèves bouillaient dans une marmite. Ramasser une grosse pierre et briser ce vase fut l'affaire d'un instant. L'épicier avait vu un serpent venimeux parmi les fèves.
Le marchand s'élança hors de sa boutique et le roua de coups. Mais apercevant, trop tard, le serpent, il s'excusa : déclarant qu'il reconnaissait la sainteté du nouveau promu à la double vue.
L'cpicicr rentra chez lui tout meurtri ; mais néanmoins très fier de sa récente sainteté.
Encore tout courbaturé, il se tit un devoir de retourner dans son district dés le lendemain matin. 11 y avait à peine mis les pieds, qu'il brisa une jarre de lait au fond de laquelle son regard avait vu le corps d'un chien crevé. D'où nouvelle distribution de bois vert sur l'échiné de l'infortuné saint.
L'on reconnut, cette fois encore, la réalité : mais on eut beau proclamer ses vertus, le pauvre épicier dut être ramené chez lui dans un pitoyable état.
Animé par un pieux zélé, il sortit encore, quoique tout endolori. Mais qu'y
faire ? 11 ne put résister à ses instincts nouveaux en présence d'un domestique qui portait sur sa tête un plateau couvert de mets que sa surnaturelle vue lui h{ reconnaître empoisonnés.
Jeter son bâton dans les jambes du domestique et le voir rouler par terre avec son plateau, sa vaisselle et ses aliments, fut l'affaire d'une seconde. Recevoir une raclée fut l'affaire d'une minute. Nouvelle et non moins tardive constatation des vertus et de la perspicacité de l'ouéli, qui, cette fois, dût être transporté chez lui, tant son état était lamentable.
La mesure était comble. Le bon épicier, revenu de ses rêves de sainteté, supplia Dieu et le Koutb de le décharger d'un ouélisme qui n'était pas assez frappant pour lui épargner l'être préalablement frappé.
Il les pria, en conséquence, de le rendre à ses chères épices, à son ignorance des choses surnaturelles et .1 la vue limitée à la l'onc licmreï de b nioviucc buiuii \u^n qualité de ses \ eux : recon-
LE CAIRI-
naissant qu'il en cuit le plus souvent Je \o\v trop clair. Le ciel l'entendit, et. plus jamais le bâton ne caressa l'échinc du brave épicier.
Vers la lin du xni'-" siècle, le Sultan Kalaoun construisit la belle mosquée connue sous son nom et, chose remarquable pour cette époque, il créa, à côté de la mosquée, un MorisUiii, hôpital et maison pour les aliénés. Aucun établissement
Intérieur de Sulun Hassan
hospitalier aussi complet, aussi bien pourvu n'existait en Europe, lorsque Kalaoun fonda le Moristân du Caire.
Son régne se détache delà série des Mamelouks, comme celui d'un souverain tout à la fois glorieux et bienveillant. Lui aussi fut amené tout jeune du Turkestau en Egypte, où il fut vendu fort cher (i,ooo dinars d'or), à cause de sa beauté.
Les importantes victoires remportées par Kalaoun sur les croisés et sur les Mongols, ne lui valurent pas un renom aussi durable que la fondation du Moristân, où son tombeau est encore fort vénéré. Les malades y affluent.
Toucher le turban de Kalaoun guérit les maux de tête ; toucher son cafetan
préserve de la fièvre. Comme à el Hassan, le jus du citron joue un grand rôle dans la thérapeutique surnaturelle. Un enfant est-il en retard pour parler, on le force à lécher le fruit teinté en rose par la pierre sacré. L'enfant crie : mais plus il cric, plus la mérc espère.
Si les décavés de cercles le savaient le turban et le cafetan de Kalaoun
volatilise la noire guigne et ramène la fortune inconstante.
Par la grande porte de la mosquée l'on entre dans une galerie sur laquelle donnent la mosquée, l'hôpital et la chambre tumulaire.
Le sanctuaire de la mosquée, avec ses colonnes énormes, son très beau mihrab et son élégant member, laisse une profonde impression de magnificence. HUe n'est pas sans une certaine analogie avec nos édifices gothiques et les chapiteaux des colonnes semblent être une imitation des chapiteaux composites des Romains. La salle du catafalque est séparée par un grillage en bois sculpté d'un fort beau travail.
'i'oiiibcr sur une merveille inconnue que les Gitiilis ne mentionnent pas et que les touristes ne visitent jamais . . . , suprême joie ! Nous la devons à l'horreur que les cicérones gluants et glapissants, qui assaillent l'étranger, inspirent à Courtellemont. Ils ont le don de l'exaspérer, ils l'affolent ... il en tuera un quelque jour !
l'ar une de ces courses à l'aventure dans les ruelles pittoresques voisines du boulevard Mehemet-Ali, le hasard... excellent hasard !... nous conduisit devant une mosquée toute petite ; si petite qu'elle est à peine marquée sur le plan que nous avions à la main par une minuscule tache noire... imperceptible à l'ivil nu. La porte de la mosquée Boniciiii était fermée.
Courtellemont avisa, dans la troupe des enfants qui nous suivaient dans ces quartiers écartés, une petite fille à mine éveillée et la pria d'aller chercher le gardien. Une pièce de monnaie la décida et elle prit sa course vers le tond de la ruelle : sa robe rouge fiottante lui faisant des ailes d'ibis.
lille revint bientôt. Derrière elle un jeune homme vêtu d'un catetan de soie s'avançait lentement, comme il sied à un musulman qui se respecte, à un homme de mosquée surtout : Une énorme clé passée dans sa ceinture.
Il nous aborda avec un sourire plein de dignité, tourna la grosse clé dans la serrure massive avec un grincement de ferraille, poussa la porte el nous pria d'entrer.
C) surprise ! Rien de pareil n'avait encore frappé nos yeux... rien d'aussi coquet, d'aussi distingué, d'aussi complet... le richissime oratoire attenant à quelque demeure princièrc... le somptueux atelier de quelque artiste en rentMii ?...
Une salle unique de cinq à six mètres de côté.
Le §ol sur lequel on marche est couvert de tapis anciens. Le mihrab attire tout
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df suite raltcniion, mosaïque en matériaux précieux : cubes de nacre, d'or, de lapis, de malachite et de marbre noir, rose et blanc... une splendeur ! La dcmicoupt)le de la niche et son ogive sont en marqueterie de marbres de plusieurs couleurs, d'une composition à la fois élégante et vigoureuse. Au-dessus, à toucher la jolie frise qui court sous le plafond, une grande rosace, également en marqueterie.
Puis la chaire à prêcher, un pur chef-d'œuvre d'incrustation d'ivoire et de nacre, brillantes sur le fond sombre des boiseries.
Sur les rampes l'escalier saint, sur montants qui supportent la chaire, tout une collection de panneaux précieux.
t^<^- Sous les rampes,
•^ ^ les tympans trian-
gulaires sont couverts de rosaces dont les nervures gracieuses encadrent cent motifs délicieux, où l'ivoire et la nacre s'associent amoureusement.
,;^ .,, Le dais de la chaire est
en belles stalactites, au-dessus desquelles régne une gracieuse galerie ajourée. Un ovoïde hiératique, aux pans couverts d'incrustation, domine le dais ; il se termine en un fuseau délié que surmonte le croissant sacré.
Et la porte de l'escalier de la chaire? idéal de
savante ébénistcric, avec encorbellement d stalactites, couronnée royalement par une crête fleurdelisée.
Ce magnifique morceau est terminé, vers le sol, par une plinthe sur laquelle se développe une double grecque, dans les
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