‹ Le CaireChapitre 7 sur 10 · I.I- CAIRE · texte numérisé non relu

I.I- CAIRE

avec des corps plein les rues. Ce sommeil-là est l'image de la mort en masse.

Ici, un tcllali roulé dans sa robe bleu-clair ronde comme une toupie; a coté de lui un nègre dort à poings fermés, ses jambes de palissandre à l'air, laissant les mouches se promener librement sur son épidémie luisant et craquelé ; plus loin, accroupi à la façon des vieilles figurines pharaoniques, les genoux dans les bras, adossé au tronc d'un arbre, un ànier dort profondément à côté de son âne, qui dort debout.

Cette sieste publique est un spectacle curieux qui vaut qu'on lui sacrifie, une fois pour le moins, le doux nonchaloir auquel il est si agréable de s'abandonner lorsque le soleil atteint le milieu de sa course, par les chaudes journées d'été.

On est asse;; étonné de voir dans certaines boutiques les babouches à côté des livres. Un sage a dit : « Puisque les livres sont reliés en cuir rouge et que les « babouches sont d'un cuir semblable, pourquoi ne les vendrait-on pas dans la « même Doiikhin (boutique) ? »

Rien ne caractérise mieux l'esprit des orientaux, tout aux apparences ; fussentelles trompeuses comme l'onde. Sans doute, ils ont eu des poètes merveilleux et de grands philosophes : mais que de siècles écoulés, pendant lesquels ils ont perdu la conception artistique ! .Makrizi et Abd-el-Latif ont peut-être été les derniers à s'inléresser aux monuments de l'Egypte pharaonique ; et faciles à compter sont les riches Cairotes qui visitent les pyramides ... pour les pyramides, ou qui se détournent d'un kilomètre pour admirer les merveilles de Thébes ou de Philac. Tout au plus accorderont-ils une passagère fantasia des yeux aux << colonnes de l'éternité ».

L'utilité actuelle est tout aux yeux des orientaux contemporains. Quant à la valeur artistique et à la signification historique, ils s'en soucient le plus souvent comme de leurs premières babouches. Les " histoires -; des conteurs, priment l'histoire des temps passés. Le goût pour la recherche, la conservation et la restauration des monuments anciens leur paraît aussi singulier que superflu... bizarre même, chez nous autres occidentaux, cette rage que nous avons de sauver de la ruine et de tirer de l'oubli les choses anciennes auxquelles nous reconnaissons une certaine beauté.

Il est cependant juste d'ajouter que le gouvernement égyptien a fait, et (ait encore de louables efforts pour inculquer aux écoliers le goût de la littérature historique ; et que les restaurations entreprises aux Tombeaux des Qilites, à Sultan Hassan et à .Mouaiyad sont les indices d'une sorte de renaissance artistique et littéraire dont l'impulsion vient d'en haut. Mais, que de siècles passés dans cette noire indifférence qui fait les ruines.

Mimbar de Ij niosquOc de Touloun

Notre compagnon de voyage, l'ami Courtcllcmont, a la passion des sommets, des points culminants d'où l'on domine. Sa première préoccupation en arrivant dans une ville, est de monter « pour voir » aussi haut qu'il peut monter. De là, il se fait un topo à lui, de visu, dont il se sert pour battre ensuite la cité dans ses coins et recoins.

A peine arrivé au Caire, il s'écria :

— Allons à la citadelle !

Dés six heures du matin une voiture nous a emporté .m Ljr.md trot.

Nous voici dans la place.

Courtellemont avait raison ! 11 lallait cette préface superbe à nos recherches artistiques dans l'intérieur de la ville. Quel panorama ; quelle immensité éblouissante à l'horizon, quel fouillis grandiose au premier plan et, aussi, quelle niarée montante de souvenirs ("/my?/'/.«(////5.'

A nos pieds un incroyable lourmillement d'hommes, de chevaux, de chameaux, d'ânes, de voitures, de charrettes sur la place Koumaïlah. Les bruits si divers de cette loule ciioniic arrive à nous en cette harmonie que l'éloignement jette sur les ondes dissonnantes qu'il confond et unifie.

Il n'y a pas de bonheur parfiiit. Assis dans l'embrasure d'un bastion voisin, un éléve-clairon anglais s'exerce et nous assourdit. Le bastion sur lequel travaille ce virtuose troubleur, est celui d'où les artilleurs de la République ont canonné la façade orientale de Sultan-Hassan, qui porte encore les traces de leurs boulets.

Derrière la mosquée er-Raflliiye s'allonge en ligne droite le boulevard Méhémet- Ali, qui oriente la vue vers l'Lzbekyéh et partage en deux la grande ville. Sur la gauche du boulevard, au-delà du vieux quartier arabe, le nouveau quartier Ismaïliéh apparaît comme un parc immense dans lequel d'innombrables villas jettent des notes gaies.

Les palais de Kasr-el-Xil, de Daubarah, d'Ibrahim-Pacha et de Kasr-el-Aïn s'étalent somptueusement sur la rive droite du Nil, entre le \'ieux-Caire et Boulaq. Les arbres de leurs jardins se découpent en silhouettes délicates.

La rive gauche est ornée de palmiers empanachés se mirant dans les eaux. Lntre le fleuve et les collines lybiqucs que couronnent les pyramides, s'étend la plaine fertile, couverte de riches moissons.

Droit devant nous, la vieille mosquée d'El-Touloun, cloître immense, carré de murailles puissantes, semble jeter un défi aux dunesde décombres prêtes, en apparence

à pcnctrcr dans l'antique faubourg, menaçant de prolonger vers le nord leurs mamelons vculcsct nus, limites tristes et ternes des quartiers pauvres.

Au-delà de ces collines de décombres, que traversent les ruines d'un acqueduc, apparaissent les reliefs du Vieux-Caire, détachés sur la nappe claire du Xil. Et, tout à riiori;ion, très loin dans cette même direction, noyé dans les belles transparences du désert, se distingue nettement le groupe des pyramides de Saqqarah.

le Caire - rue du quartier arabe

Au sud-est de la mosquée lîl-Toulouii, dans le prolongement de la place Méhémct-Ali, s'étale une grande nécropole découpée dans les sables du désert, où s'élèvent, au-dessus des autres tombes, les mausolées des Mamelouks, coupoles effondrées, minarets branlants.

Un coup de sifflet strident part de I.i muette nécropole. C'est un train de chemin de fer qui s'avance noir, haletant, au milieu des sables jaunes, crachant au ciel sa fumée blanche. Il est difficile d'imaginer un contraste plus saisis.sant que celui de cette intensité de vie moderne faisant bruyamment irruption dans ces sables morts, remplis d'hommes morts dont les tombes silencieuses, innombrables, couvrent la plaine desséchée par le soleil. L'actualité tapageuse bousculant lepa.ssè !...

La citadelle du dire a été fondée, vers hi lin du \ii^ siècle, par le grand Saladin (Youçouf Sallah-Hddin) et terminée par ses successeurs. Saladin y avait lait bâtir un palais superbe qui subsista jusqu'en 1829, résidence constante des sultans mamelouks et, après eux, des pachas turcs. Méhémet-Ali l'a remplacée par une mosquée. Peut-être pour supprimer les sombres murailles, témoins muets, mais perpétuellement attestants, des drames sanglants qui n'ont cessé de s'y dérouler, et dont le dernier, le plus terrible peut-être, avait été mis en scène par Méhémet-Ali lui-même.

Depuis des siècles, l'Egypte était la proie de mamelouks : et ce beau pays, si riche, si productif, était, sous le sabre et sous l'intrigue de ces aventuriers terribles, condamné à la misère par suite de l'extrême épuisement. Méhémet-Ali résolut de délivrer l'Egypte en supprimant d'un seul coup ces parasites cupides et féroces. La tragédie vaut qu'on la conte :

Après le départ des Français, les mamelouks ne connurent plus de trein à leur rapacité. Us démolissaient à plaisir les gouverneurs envoyés par la Porte, et ils exaspéraient le peuple par les plus affreuses exactions. C'est alors que Méhémet- Ali, décidé à en débarrasser l'Egypte, ne recula pas devant la suppression immédiate et totale de ce corps terrorisant, véritable troupe de bandits.

Le II mai 181 1, il invita tous les Mamelouks (ils étaient 480), à assister à une grande et brillante fête qu'il devait donner à la Citadelle. Us s'y rendirent en corps, revêtus de leurs plus beaux costumes, montés sur des chevaux magnifiquement caparaçonnés. Us avaient à peine franchis l'étroite ruelle qui conduit à la porte El-Azab, qu'un coup de canon retentit. C'était le signal attendu par les soldats albanais embusqués aux fenêtres et postés derrière les épaisses murailles des remparts. Soudain, de toutes ces fenêtres, de la crête des murailles et même des lucarnes, partit une fusillade terrible : Du premier coup, plus de cent hommes et chevaux roulèrent sur les dalles du chemin de ronde ; une seconde décharge en fit tomber autant. Ceux que la mort avait épargnés mirent pied à terre et, sabre et pistolet au poing, ils cherchèrent un ennemi à combattre. Mais ils se heurtèrent à des murailles à pic, d'où l'ennemi invisible envoyait la mort. Bientôt cavaliers et chevaux ne formèrent plus qu'un monceau sanglant, agité çà et là par les soubresauts de quelque mourant.

En une demi-heure, Méhémet-Ali avait effacé, comme d'un coup d'épongé, quatre cent quatre-vingts individus dont la collectivité représentait l'exubérance dans la force, la plénitude dans la vie, l'irrésistibilité dans le pouvoir.

Cette terreur de trente minutes, si épouvantable qu'elle puisse paraître, a épargné

à l'Egypte une terreur sans fin ; et toute la suite du règne de Méliémet-Ali, le rénovateur de l'Egypte, a justifié l'acte, aussi terrifiant que sommaire, qui a délivré le pays du régime de tortures que lui infligeaient des aventuriers sans lois.

Les mamelouks restés dans les provinces furent égorgés de même. Restaient les Albanais dont Méhémet-Ali s'était servi pour cette exécution en masse. Il les envoya en expédition ; et, durant leur absence, il organisa en toute hâte, avec des Egyptiens, des régiments vite disciplinés et pleins de courage.

Lorsque les Albanais revinrent de campagne, ils trouvèrent devant eux une petite armée nationale, qui les eut écrasés à la première velléité d'insubordination.

Ils se tinrent tranquilles; et devinrent, dans les mains du grand politique, un corps de troupe comme un autre.

Là, comme en maint endroit d'Europe, à Bade, par exemple, la légende d'un saut fabuleux s'est accréditée ; et les Cairotes vous racontent très sérieusement qu'un seul des .Mamelouks, Amin-Bey, échappa au massacre en sautant avec son cheval du haut des remparts.

Quelle appréciation artistique peut-on formuler sur la mosquée de .Mèhèmei- Ali rSi ce n'est de dire qu'à l'encontre des vieux monuments musulmans, dans lesquels l'examen des détails ne fait qu'accroître l'admiration qu'ils inspirent à première vue, cette mosquée n'offre que désenchantement sur désenchantement, lorsque, de sa forme extérieure, assez grandiose, tort bien servie par une situation exceptionnelle, on passe à l'examen des détails.

Extérieurement, la mosquée de Méhémet-Ali est une copie servijedes mosquées de Constantinople, modèle assez déplacé dans cette ville, où l'art arabe a produit des chefs-d'œuvre comme Sultan-Hassan et les mausolées des Tombeaux des Califes. Le gardien fait remarquer que les deux minarets, plutôt grêles que bien dessinés, .semblent .se rapprocher à leurs extrémités aux yeux du spectateur placé devant la façade. Simple effet d'optique, comme celui qui fait se rapprocher les arbres d'une longue avenue, mais que le ciceri^ne naïf prend pour une combinaison merveilleuse due à la science de l'architecte.

La cour e.st entourée d'une colonnade en superbe albâtre i>riental. La fontaine des ablutions est de mauvais goût et l'on recule épouvanté lorsque les veux se dirigent vers une horloge, i.\im du roi Louis-Philippe, plaquée dans une espèce de pavillon chinois.

A l'intérieur, des fenêtres carrées, une décoration vert et or déplorable, un lustre européen et une chaire tout or. mettent en fuite les artistes.

Ajoutez à cela que les revêtements d'albâtre ont été arrêtés en route, ce qui donne

le sentiment d'un luxe avorté, et vous serez fixés sur la valeur artistique Je cet édifice — d'un si bel effet à grande distance.

Du plus loin qu'on l'aperçoit, c'est la remarque du Caire dans l'espace ; et, vraiment, sa silhouette est très intéressante, estompée par le lointain.

Nous avons tenu à faire le tour extérieur des remparts, en sortant par Bab-el-Gébcl. C'est vous dire qu'en longeant le pied des hautes murailles du front méridional nous nous trouvions en fiice duMoqattam.

Sur le haut de la muraille, une sentinelle anglaise regardait philosophiquement l'horizon, assise dans une échauguette en pierre. Deux pelotons de soldats anglais en tenue d'été C' descendaient en chantant une gigue, le fusil à volonté, d'un fortin juché sur le Moqattam et dominant la citadelle.

Ce mont Moqattam est bien singulier ; tout est blond et nacré dans les ombres de ses éboulements cyclopécns.

Dans le chemin poudreux et rocailleux qui conduit aux carrières, des charrettes transportaient du moellon. L'une d'elles s'étant brisée sous la charge, le charretier n'en fut pas ému outre mesure. Après avoir dégagé son cheval, il s'est assis à l'ombre du chariot cassé, attendant patiemment qu'un camarade vint à passer pour le tirer d'embarras.

Le roc est composé de coquillages pétrifiés <"' de l'orme ronde et aplatie, de la grandeur moyenne d'une pièce de deux francs. « Tiens, dit Courtellemont, des sous du temps de Pharaon ». Quelques jours après, pendant que nous déjeunions sous un grand sycomore peu éloigné du sphinx et de la pyramide de Chéphren, un bédouin vint à nous. Il baragouinait quelques mots de français. Après une assez longue causerie, il tira de dessous sa robe un mouchoir rempli d'antiquités fausses et, parmi celles-ci, des coquillages pétrifiés du Moqattam, qu'il nous montra comme « monnaie du Pharaon ».

Nous en rimes... et le bédouin aussi.

ALiis combien de touristes ont dû mordre à cette fumisterie, et acheter de cette monnaie de l'.ige de pierre!

Ll:gvpte musulmane a été gouvernée pendant quatre-vingts jours par une Sultane mamclouke ; son régne se serait même prolongé sans opposition, si la belle princesse n'avait pas volontairement repris la vie de harem, à côté de l'émir Izz-cd- Din (Libek), auquel elle venait d'offrir sa main, avec un trône par surcroit. Les historiens arabes lui donnent le nom gracieux de Shitgarct-ed-doiirr — arbre aux perles.

(*) Cis<jue blanc, tunique en coutil gris J3un.Urc, buffletcries blanches. ("; Numilitcs.

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