‹ Le CaireChapitre 9 sur 10 · I.H CAIRE · texte numérisé non relu

I.H CAIRE

lair, la tète surmontcc d'un gros panache de plumes, avec deux drapeaux en lourdes et brillantes broderies pendus des deux côtés de la tête. Leurs yeux,

philosophiques et placides, ont l'air de scruter quel qu'horizon lointain.

Ceux-ci ont le plus grand honneur, celui de porter la lameuse litière et le coffre qui renferme le Tapis ; c'est alors un ruissellement d'or, un faisceau de ravons lumineux extravagant emprunté au soleil et renvoyé aux lîdéles ravis et ébahis par le clinquant

des broderies.

Derrière les chameaux porteurs du tardeau sacré, s'avance uuii un escadron de bétes de somme chargées des bagages des pèlerins, tentes, tapis roulés, outres d'e.ui, etc. L'un d'eux porte la « caisse des pèlerins », recouverte d'un tapis rouge brodé.

Mais tout ce cortège ne va pas sans s'arrêter de temps à autre... heureusement! car il donne ainsi le loisir d'examiner les détails durant des pauses nombreuses, dont les marchands de sorbets et ralraichissements prolitent pour parcourir la loule altérée par la poussière et par la chaleur.

Sur le parcours de la procession, des derviches

excitent les assistants par OrJcur Jc i-mu- et de comn

leurs gestes et leurs cris. Cela arrive à l'enthousiasme lors du passage de la litière sacrée, balancée entre deux chameaux, accompagnée par le directeur

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de la caravane, qu'on appelle le « Prince du Pèlerinage. « Le conducteur des pèlerins, celui qui marchera à leur tête pour leur montrer, à travers le désert, le chemin de la ville sainte, suit la litière, juché sur un chameau caparaçonné de rouge.

Dans les rues, c'est à peine si la litière peut avancer : car elle apporte des bénédictions à qui la touche. On fait même descendre des fenêtres des mouchoirs -que le moindre contact consacre pirciaiscDiciit.

Toutes les lèvres marmottent des prières et l'émotion religieuse est au comble chez ceux devant lesquels vient à passer cette litière vide, carrée, à toit oblique, recouverte d'étoffes voyantes avec des inscriptions coraniques sur ses parois.

Cette fête est la griserie des yeux. Ht nous sommes rentrés à l'hôtel, la tête pleine d'éblouisscmcnts et, ce qui est mieux, les sacoches pleines de clichés.

Au moment de parcourir les rues du Caire si animées et si curieuses, je crois devoir confier à mes lecteurs les raisons qui me font tant aimer les voyages en Orient.

Il ne manque certes pas en Europe, où j'ai beaucoup voyagé aussi, de sites merveilleux, de villes pittoresques. Mais il manque, dans ces villes et dans ces sites, ce qu'en terme d'atelier, les artistes sont convenus d'appeler le « bonhomme ». Le bonhomme de nos rues et de nos champs est devenu insignifiant par la monotonie, par runiforniitè sombre et désespérante du costume moderne.

Sur les prt)menades et dans les grandes rues des capitales et des villes de province, lorsque les devantures abaissées portent « fermé les dimanches et jours de fête », est-il quelque chose de plus douloureux que de voir déambuler une population morose et guindée dans ses endimanchements ?

Triste à faire pleurer !

En Orient, le " bonhomme » est coloré, vivant, réjouissant à la vue, pittoresque et artistique, l't les jours de fête donc ? Cela s'accentue alors jusqu'à l'orgie des

yeux....

Rien que de penser à ces grouillements multicolores, à Jaffa couronné d'orangers ; à Jérusalem la doublement sainte, à Damas, où nous n'étions certainement pas soixante vestons au milieu d'une population pittoresque de plus de 400,000 âmes, mon cœur est tout ensoleillé.

Vovager est un art, une science.

O vovagcur ! ne crois pas que tout est fini, lorsque après avoir bouclé tes malles, pris tes billets et arrêté ton plan de voyage tu montes dans le bienheureux sapin qui doit te conduire à la gare choisie, car tu emportes, excédant impalpable, ton esprit, tes habitudes et ta vue.

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Selon la tournure du premier, tu verras les hommes et les choses du côté frivole ou du côté sérieux, du côté triste ou du côté comique et grotesque... L'esprit, l'état d'àme que tu emporteras est donc un bagage des plus variables et des plus décisifs à la fois.

Quant aux habitudes, à ces habitudes du <' chez soi », qui nous envahissent tous plus ou moins, le voyageur use souvent le meilleur de son énergie, et perd le plus clair profit du voyage à batailler avec elles : car elles ne cessent de s'insurger contre les chambres et les menus des hôtels, contre les difficultés de la route, contre les ennuis et les incommodités dont on souffre. Le pire est que ces maudites habitudes vous font regarder en arriére, alors que la première condition du « savoir voyager » est de toujours regarder devant soi. En résumé, les habitudes sont encombrantes et, pour peu qu'on y regarde de prés, coûteuses.

Kn somme, ces bagages impesants et impayants, se résument dans le « moi » de chacun, pétri de son esprit, de ses habitudes et de ses yeux.

Un conseil d'ami : O voyageur !

Pour bien vovager, mets-toi en route avec l'esprit ouvert et joyeux, laisse au vestiaire les vieilles habitudes comme d'inutiles détroques, et mets, de ton mieux, tes deux veux à l'unisson de ton esprit !

Alors tu jouiras de tout, du paysage qui séduit, de la ville qui intéresse, du « bonhomme » qui amuse.

• Fais comme moi, ô voyageur ! Va chercher tes jouissances artistiques dans ces grands et imposants pavs méditerranéens, sur le sol desquels chaque caillou a été le témoin de quelque page d'histoire... et quelle histoire! celle dont notre vieux monde est sorti.

Lorsque tu rentreras au logis de France, tu te complairas à t)uvrir la case de tes souvenirs, comme on ouvre la cassette remplie de joyaux précieux. Tu reverras alors le grand Nil qui féconde les incomparables plaines du Delta; les pyramides colossales auprès desquelles un colosse de pierre, le sphinx, monte l'éternelle garde; le Caire dont les innombrables minarets pointent dans le bleu du ciel ; les t(Miibeaux des Califes, mausolées prodigieux semés en plein désert ; le sérapéum de Saqqarah, où reposent les momies des taureaux déifiés st)us le nom d'Apis ; Jérusalem la sainte ; Damas aux bazars prodigieux que rafraîchit le Barada aux mille bras ; que sais-je encore ? lu, dans tous ces cadres faits pour des sujets des Mille cl une Xuits, le « bonhomme » grouillera, coloré, vivant, réjouissant à la vue, pittoresque.

Lt il t'arrivera comme .'i moi, ô voyageur! de passer, au délilé des délicieuses visions, des heures charmantes qui font patienter.... en attendant un prochain voyage vers cet Orient, baigné dans la nacre, l'opale, l'azur, l'or et la pourpre. selon le caprice de l'heure, entre le soleil levant et le soleil couchant.

l'cmmcs fellahs

A la suite de I.i i^Licrro des MahJistcs, beaucoup de Xubiens et de Soudanais ont descendu le Nil et ont afilué au Ciire. Les négrillons issus de cette noire immigration ont embrassé une profession qu'ils semblent avoir apprise à noircir leurs propres visages. \'ous l'avez deviné, la profession est celle de cireur, qu'ils ont littéralement accaparée. Une chose offusque cependant, comme illogique, c'est do les entendre de vous offrir de «cirer jaune » les chaussures de voyage. Ce sont eux, ces ingénieux gamins, qui, n'ayant pas les moyens d'acheter un llacon de cirage jaune, ont imaginé de nettoyer les bottines claires avec de vieux morceaux de citrons ramassés dans les poubelles des hôtels. Us sont économes, complaisants, et ne cessent de vous montrer de belles mâchoires blanches encadrées dans leur large rire de noirs. Par exemple, le don d'observation leur manque : car, bien souvent, ils offrent leurs services à des personnes dont les chaussures reluisent comme des miroirs.

Les marchands de fleurs, comme les cireurs, vous accablent à la sortie des hôtels et devant les cafés. Ils offrent des bouquets odorants, parfois assemblés de main d'artiste, formant des cônes multicolores, ou de curieuses rosaces.

La plupart des cochers qui vous hélcnt dés que vous mettez un pied sur le trottoir, portent le traditionnel costume des fellahs : la grande robe bleu clair fermée au cou, à manches étroites, tombant jusque sur les talons, sans broderies, ni ornements. Un petit turban blanc très serré, qui encadre leur visage cuivré, et des babouches jaunes complètent ce costume si simple et pourtant plein de caractère. Ce sont, en général, de très bons cochers.

Xoir, jaune ou pâle, le gamin du Caire — il y tourmille — est très tùté, toujours gai, prêt à jouer quelque niche et à se sauver en riant aux éclats. J'ai été témoin de la fumisterie que voici :

Un marchand de fruits ambulant s'était arrêté dans la rue de l'Ezbékieh ; et, comme il faisait chaud, le brave homme s'était assis sur le trottoir et, adossé à l'un des piliers des arcades de la rue, il esquissait une douce sieste. A deux pas de sa petite charrette, le cocher d'une victoria de louage dormait également sur son siège. Un des polissons qui veillaient prés de là, à l'affût du mauvais coup à faire, attacha au moyen d'une corde la petite charrette du fruitier à l'essieu de la victoria. Puis un des gamins s'en fut à cent pas héler le cocher. Celui-ci réveillé par cet appel connu, saisit son fouet et la voiture entraîna la charrette, bousculant et répandant sur le pavé la charge d'abricots dorés qui roulèrent de tous côtés. Vous voyez la scène, et la suite qu'elle comportait. Appels désespérés du fruitier, jurons du cocher, arrivée des agents et... disparition des drôles qui avaient fait le coup... affaire classée.

Aux coins des rues, devant les portes condamnées, sous les arcades et sous les porches, on voit des individus à mine glabre, le plus souvent en costume européen et coiffés d'un fez, assis ou accroupis derrière une petite vitrine haute de soixante

loo LE CAIRE

ccntimctres, dont le couvercle transparent s'ouvre du coté du négociant. En approchant vous verrez rangés sous le carreau deux ou trois sébillcs contenant de la menue monnaie et quelques papiers de plus ou moins de valeur. Ce sont les SitrtiJ ou changeurs, qui puluUent au Caire. Nous sommes loin de nos grands changeurs européens, dont l'étalage pactolien donne le vertige au passant famélique !

Le client abonde parce que l'indigène, tout aussi bien que le touriste, se trouve sans cesse à court de monnaie '*'.

En Egypte, aussi bien que dans l'orient, il convient d'avoir l'œil ouvert, lorsque l'on s'adresse au Saraf... un mot qui sonne la rapine! Les Cairotes ont coutume de dire ce que l'on dit chez nous des trois déménagements qui équivalent à un incendie : « après trois changes la pièce est fondue ».

Comme nos grandes villes d'Europe, le Caire a ses marchands de fruits ambulants et ses marchandes des quatre saisons, dont les petites charrettes sont presque toujours pittoresquement chargées d'aubergines, de tomates, d'abricots, d'artichauts, de salades, de raisin, de dattes, de poires, de pommes. Mais, entre tous ces produits de l'industrie maraîchère, c'est encore le concombre, le petit concombre vert, qui tient le haut du panier. La quantité de concombres qui se consomme au Caire ne pourrait se chiffrer qu'en prenant comme base d'évaluation le nombre de pierres qui composent la pyramide de Chéops !

C'est tout simplement phénoménal ! Ces petits concombres verts se mangent crus. Les indigènes les adorent: ils les pèlent, les coupent en de fines tranches, qu'ils introduisent dans la bouche en levant les yeux vers le ciel d'un air béa*. Par une chaude journée le joli cucurbitacé du Delta procure au palais une sensation de fraîcheur que les gourmets tiennent pour exquise.

Des soldats de police postés au beau milieu des rues assurent l'ordre et la marche des bêtes et des gens dans le brouhaha des voitures que précèdent les sais coureurs, des fringants cavaliers, àniers pressés, indolents dromadaires, laitiers conduisant à la porte des consommateurs, les vaches, les veaux et les chèvres dont la présence atteste l'authenticité du produit.... Au milieu de la foule bigarrée et grouillante — marchands ambulants, limonadiers, glaciers, confiseurs, pâtissiers, fruitiers ou vendeurs de pistaches; militaires, femmes voilées de noir; bourgeois en robes claires, portefaix plies sous d'énormes fardeaux, criant après avoir bousculé, mendiants... que sais-je encore, ces braves soldats ont une tenue parfaite et remplissent leur fonction de police :\\xc conscience et aménité. La nuit on les reconnaît à leur tunique brune à col rouge, le jour ils si^it uniformes de blanc... très propres.

• ' I ■ "• ■ • ' ............. ..-..i-r.- .!....( l'unitO cit lj fnusirt (}6 ccntimn^ Uqucllc se %ubJiviic en 40 fards ou

. 20, 10 ou s parjs.

I de in» piatiro et vjui environ a6 Irinc», U I 2 li\Tc v;iut environ t) francs. Le ubnii argent \2u piastre»; vaut environ J fr. 20.

KUK DU C^IRE

LE CAIRE loi

Des que la chaleur ct^mmence à se l'aire sentir, l'on voit affluer des niarcliands de rafraichissements, limonades, sirops de fruits, sorbets, coco de réglisse et vingt autres boissons fraîches savamment composées; rien ne manque au passant altéré. Les petites voitures, les bidons, les cruches et les gobelets que les marchands font cliqueter les uns contre les autres pour attirer le client, sont rehaussés d'ornements en cuivre toujours fourbis et astiqués à ncut, brillants au soleil, donnant à ce petit commerce un air de propreté tout à fait engageant. A ce point que, lancés dans les quartiers éloignés des centres européens, nous n'hésitions pas à nous adresser à ces marchands dans les moments de grande soif.

En dehors des cafés à l'instar de Paris, de \'ienne ou de Naples, on voit au Caire, de nombreux cafés où le service est fait selon la mode grecque.

On vous apporte en même temps que le raki ou la bière, une véritable dinette de poupée composée d'un certain nombre de soucoupes ou de horsd'œuvriers, sur lesquels le regard étonné découvre une ou deux bouchées de pain, un fragment de saucisson, un morceau de gruyère gros comme la moitié d'un petit doigt, un demi cornichon au vinaigre ou un tout petit concombre. 11 parait que ces bouchées préparées, introduites entre les lampées de boisson glacée, sont d'un effet hygiénique indiscutable. Acceptons-en l'augure.

Le marchand de bonbons étale ses sucreries sur une table qui vaut la description :

Un cylindre composé de roseaux ou de cotes de palmes, haut d'un métré environ, sur lequel le marchand a placé sa planchette horizontale pour l'étalage de ses produits : cédrats confits, pâte de guimauve qu'il étire, plie étire encore et replie sous les veux des gamins hypnotisés — petits chevaux galopants, dromadaires et poissons en sucre d'orge jaune ou rouge.... Toute la boutique, marchandises comprises, ne pèse pas quatre kilos. Lorsque la place ne donne plus, les déménagements sont faciles, à la recherche d'un nouveau courant d'acheteurs.

Il n'existe pas une ville, fut-ce une capitale d'Hurope, où les moyens de locomotion s'offrent aux touristes, plus confortables et plus variés. D'excellents landaus et des victorias à deux places sont disponibles à chaque pas. Les cavaliers peuvent louer d'excellents chevaux. Mais cavalier ou non, chacun peut avoir a son service, à tout instant et à profusion, devant les hôtels, sur les places et dans les rues, les fameux « ânes du Caire » : Ces ânes superbes, dont le- succès a été si con.sidérable à l'Exposition universelle de 1889. Combien de mémoires féminines sont encore hantées à l'heure qu'il est par le souvenir des suggestives chevauchées le long de l'avenue de Suffren ? Ce fut le clou cette fameuse « rue du Caire », si habilement reconstituée par un baron fort artiste,

le baron Dclort, qui avait passe de longues années au bord du Xil el qui ciMinait

son Egypte sur le bout du doigt.

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11 V a certainement ânes et ânes, comme il y a fagots et f;igots; mais on peut allîrmer que les ânes d'Egypte appartiennent à une race « de derrière les fagots >\ race exceptionnelle par la beauté de la forme, par la crâneric du port et par la vitesse de l'allure, et qui s'efforce de soutenir la comparaison avec une race sœur, la race chevaline. Les riches Cairotes lui donnent même la préférence, tant cette monture, grise ou blanche, chargée de colliers chatoyants aux perles de turquoise, est douce, agréable et endurante.

Dignes d'être montés par des pachas et par de gros personnages, les ânes égvptiens sont intelligents, dociles et rapides. L'encolure relevée avec des courbures de col de cygne, la tête droite avec le regard haut, les oreilles relevées et rigides donnent à leur forme générale un ensemble que l'on pourrait qualifier d'élégamment hiératique.

L'ânier n'est pas moins remarquableiPetit ou grand, le gaillard a l'âme chevillée au corps et des soufflets de forge sous les côtes en guise de poumons. Quelle que soit la vitcse de son âne, il est sans cesse à ses trousses, voltigeant à droite, voltigeant à gauche, courant derrière et poussant des : Aâh ! Aâh ! plaintifs, qui vous fendraient l'âme, si vous n'appreniez incontinent que cette prétendue plainte n'est qu'un avertissement aussitôt suivi d'un coup de bâton sur l'échiné de votre monture.

L'âne sait ce que : Aâh veut dire : et tant pis pi>ur le cavalier, dont l'assiette est douteuse. Il sent la croupe se dérober subitement sous son séant par suite du mouvement giratoire opéré par le postérieur de l'animal, pour échapper au coup.... annoncé. Ht si le cavalier a le malheur de se porter à droite, lorsque la croupe de l'âne « évite » à gauche, la séparation des corps est à peu prés inévitable.

Les unes du Caire sont aux bourricots ce que les chevaux de course sont aux

chevaux Je camions. Us se distinguent des ânes connus par le port altier et par la belle allure des bêtes de race. Il en est dont le prix atteint, dépasse même, les deux billets de mille : et il n'est pas rare de voir payer trois et quatre mille francs un bel étalon pur sang.

Voyez plutôt la page de gravures que notre artiste a consacré à ces bons ânes du Caire, où le hasard de l'instantané a amené tout un poème d'oreilles, télégraphie auriculaire par laquelle les grisons traduisent leur état.... d'ane. Les oreilles crânement dressées disent la fierté de la race. Couchées vers le dos, les oreilles peuvent, avec un clignement des yeux, traduire un sentiment agréable, comme celui qu'éprouve l'âne sur le dos duquel s'appuie familièrement son conducteur, ou celui qui grignottc dans sa musette ; voyez cet âne blanc dont les oreilles horizontales, un peu inclinées en arriére, marquent la confiance dans son conducteur : et cet autre, les oreilles penchées, et tournant leurs cornets acoustiques en avant, est-il assez observateur r Celui d'à-côté a l'air de se méiier. La psvchologie des oreilles d'âne reste à laire!....

Au moment de la tonte, vers l'été, les ânicrs mettent un certain amourpropre dans l'ornement-nature que le tondeur obtient en laissant subsister des poils qui ont une couleur plus foncée que celle de la peau rosée. Presque des artistes, ces tondeurs dessinent ainsi de véritables Irises géométriques, sur les jambes de ces animaux.

Jadis, les grandes dames musulmanes ne montaient que des ânes aux ters d'argent. Ce luxe est à reléguer au chapitre des contes des Mille cl une Xiiiia. Aujourd'hui les bourgeoises cairotes sortent encore à ânes : mais presque assises sur la selle, tant leurs étriers sont haut bouclés.

Le barbier rasant en plein air a à peu prés disparu dans le centre de la ville, où le frater arabe n'opère plus qu'en boutique ou sous les porches des hammams ; soit qu'il taille la barbe à la musulmane en pointes s'arrêtant devant les oreilles ; soit qu'il rase la tête du coreligionnaire en respectant la touffe traditionnelle, par laquelle il pourra être enlevé pour être porté en paradis.

Le tout n'est pas, cependant, de se faire raser le crâne par pure mesure d'hygiène et de propreté, afin d'éloigner la vermine en lui refusant le logement. Il s'agit aussi de ne pas livrer un chef rasé et sans défense aux mortelles insolations et aux corizas désagréables.

Pour conjurer ces dangers, les musulmans ont adopté le turban, dont les plis nombreux préservent des rayons d'un soleil torride ; ou encore le tarbouche qui interpose une couche d'air protectrice.

Les Lgyptiens des temps pharaoniques portaient perruque, afin de protéger

loé LE CAHIE

leurs têtes rasées. Et cela ne date pas d'hier, comme le prouve le groupe de Méïdoum, la plus ancienne sculpture que nous connaissions; puisqu'elle est datée du régne de Snéfrou, qui précéda la construction de la pyramide de Chéops....

Etonnante, cette antique sculpture..., étonnante surtout par un réalisme charmant, qui donne le sentiment d'une fidèle ressemblance. Le groupe représente le prince RA-Ilotep et la princesse Xefert, son auguste épouse.

Le costume du prince est d'une simplicité adamique puisqu'il consiste, en tout et pour tout, en un pagne réduit aux modestes proportions du caleçon de bain. Ajoutez à ce vêtement rudimentaire un mince collier d'or passé autour du cou, et vous aurez le costume... complet.

La princesse, plus confortablement vêtue, est coiffée d'une épaisse et lourde perruque.

11 est à penser que l'on ne verra plus jamais mode aussi persistante que celle des perruques des Egvptiens, puisqu'elle a duré chez eux plus de trois mille ans.

On a retrouvé des perruques sur la tête d'un grand nombre de momies. Le 'British ^iisciiiii conserve la plus belle et la plus curieuse entre toutes celles qui sont parvenues jusqu'à nous.

En général, les vieilles perruques égyptiennes étaient, sur le sommet et sur les côtés de la tête, frisées comme au petit fer. Au-dessous des oreilles elles se terminaient en une infinité de petites tresses en queues de rats, retombant jusque sur les épaules.

.MAKIACI

Que signifie ce tapage... Quelle est cette cohue ? cortège de mariage ou de circoncision ?... peut-être un enterrement. Mais voici à la tête de celte loule des derviches aux torses nus... décidément, c'est un mariage.

Coureur et libertin, celui qui, pouvant gagner son pain, ne se marie pas. Le célibat déconsidère. Aussi, voit-on de très jeunes gens prendre femme... et plutôt deux qu'une, la polygamie étant permise. Les papas de vingt ans courent les rues.

Le harem.... substantif plein d'illusions et de suppositions dans l'esprit des Occidentaux. Ici, comme dans les antiques familles de Grèce et de Rome, ce n'est autre chose que la vie de famille extrêmement respectée. C'est le lieu où les enfants grandissent et s'élèvent à l'abri de la tourmente extérieure, le lieu où l'homme retrouve le bonheur calme après l'agitation et la tribulation de la vie en public.

A voir le Cairote si bien, si absolument chez lui dans sa demeure fermée, nous nous apercevons, nous autres Européens, que nous ne sommes pas du tout chez nous, dans des demeures trop ouvertes.

Le mariage, principe de tous les droits civils, est l'abune qui sépare le monde musulman du monde chrétien. A commencer par les fiançailles.

Chez nous, le fiancé voit sa bien-aimée, il est reçu dans sa famille, il fait .sa cour.

Au Caire, il ne connaît pas celle qui .sera sa compagne. Peut-être même ne la verra-t-il qu'épouse.

Un personnage indispensable occupe la scène dés le début. C'est la hhathch.... l'entremetteuse, profession délicate et honorable dans l'état social que nous voyons au Caire.... la khaîbèh chantée dans tous les poèmes amoureux.

Sous le prétexte de commerce à la toilette, — auquel personne ne se laisse prendre — elle a accès dans les maisons où grandissent des fillettes à marier, que l'on attite à la seule annonce de sa visite. Si l'enquête est satisfaisante, elle demande aussitôt la main, non sans f;iire de son jeune client le portrait le plus flatté.

L'entente des tamilles est faite; alors un débat d'intérêts s'engage entre le futur et le beau-père ou tuteur, débat qui ne manque presque jamais de dégénérer en un marchandage, dans lequel les parties luttent pied à pied. L'accord intervient et, aussitôt, le futur compte dans les mains de son beau-père les deux tiers du douaire et cette somme est ajoutée à la dot de la mariée. Ainsi tombe l'accusation d'achat si souvent formulée contre le mari et le père.

L'écrit est rédigé et le contrat attesté par deux témoins. — Le mariage est alors irrévocable.

La vi.site à la maison de la fiancée s'en suit. Le beau-père, assisté de deux témoins et d'un fiki (scribe), le reçoit ; les hommes de la famille l'entourent ; on récite la Riùk.i (premier chapitre du Coran). Le futur et le beau-père s'agenouillent face à fiice sur le même tapis de prière ; ils se serrent la main droite, les pouces en l'air, pressés l'un contre l'autre ; le fîki recouvre d'une étoffe ce serrement symbolique.

Repas en commun, cadeaux aux témoins, et don d'un mouchoir au fiki.... avec une pièce d'or nouée dans un coin : puis la fête commence — la fête, toujours

io8 LE CAIRE

belle, de la nuit de Tenlréc, pour laquelle les riches déploient un Histe tout oriental... chaque sc.\e ayant sa fête spéciale.

Chex la mariée, les amies sont réunies pour la procession du bain. Des derviches à moitié nus précédent le cortège. Les femmes mariées suivent, enveloppées dans des capes en soie noire et, de leurs yeux jusqu'au bas de leur poitrine pend un demi-masque, un « loup » relié au voile qui couvre le Iront au moyen d'une sorte de bobine en or. Démesurément agrandis par le khôl et par l'isolement, leurs veux noirs sont tout ce que l'on voit d'elles.... Les jeunes filles suivent, de blanc habillées. Q.uant à la fiancée, littéralement emmaillottée dans des châles et des étoffes rouges, couronnés d'or, elle s'avance, hésitante, entre des matrones qui la soutiennent et guident ses pas. caria pauvre enfant est empaquetée au point de ne plus rien voir du tout. Svmbole!... 1:11c entre aveuglément dans la vie commune, hée désormais à un homme qu'elle ne connaît pas, qu'elle n'a peut-être jamais aperçu.

En chemin, pour faire honneur aux amis et connaissances, le cortège s'arrête de temps à autre.

On entre au bain, à la porte duquel un baigneur arbore aussitôt une serviette blanche, pour taire savoir au dehors qu'il est occupé par des femmes. Elles sont en liesse; ce ne sont que cris de joie sous les voûtes humides du hammam; des parfums sont brûlés et des musiciennes, payées fort cher, chantent les bientaits du mariage. La fête du bain dure deux heures.

Le cortège de retour ressemble à celui de l'arrivée.

Revenue .'i la maison, la mariée fait une boule de p.'ite de henné sur laquelle les invités collent des pièces d'or. Après qut)i Ton procède .'i la teinture en rouge des ongles des pieds de la belle et de ceux de ses mains.

Les amies se partagent Li p.'ite de henné et chacun rentre chez soi. Ainsi se termine la journée du bain.

Le lendemain matin les parentes et amies passent un temps infini à procéder à la toilette de la mariée, que l'on iiiit monter dans une voiture recouverte d'un châle. Dans d'autres voitures, les parents suivent, criant par les portières : Mahrouka! — elle est heureuse! Des acrobates, des lutteurs, des musiciens, des porteurs d'eau, des jongleurs font rage devant les voitures, pendant les arrêts.

\'oici la maison du fiancé.. . le festin recommence et doit durer deux heures pour le moins, durant lesquelles il est bon de se gorger.

Mais l'heure du muezzin va sonner, la nuit approche; le iunci: disparait pendant un certain temps ; les torches et les falots sont allumés. Le fiance reparait en habit de lêtes. On l'accompagne à la mosquée, où il fait solennellement la prière prescrite.

Dans la chambre nuptiale la fiancée est assise.... .silencieuse, les yeux baissés.... qui attend.

Les parentes et les amies ont quitté la chambre. La mère, les sœurs et la hdltiich (suivante) sont seules avec elle. La mère et la stvur la quittent également. La bellanéh reste pour jeter sur elle un grand chàle rouge, qui la couvre entièrement ; puis s'éloigne aussi.

Cachée sous l'épais voile, la fiancée attend.... tremblante! Que sera la nuit ? Que sera demain ? Que sera la vie ?

Elle entend la porte s'ouvrir. C'est l'inconnu, le mari.

Il entre seul, s'approche et soulève le voile.... le plus souvent il voit pour la première fois l'épouse choisie par la khatbèh.

]:n le soulevant, il doit invoquer le nom du Dieu puissant et misèricordieu.x ; puis saluer respectueusement l'épouse, et dire : « Cette nuit soit bénie. »

Elle doit ajouter : « Dieu te bénisse. »

Anxieux, les parents attendent derrière la porte l'effet de cette première impressit)n ressentie au soulèvement du voile. Le mari doit la leur communiquer.

Est-elle favorable ?... des cris de joie éclatent aussitôt par toute la maison. La coutume est iort ancienne.... ne lit on pas dans l'Evangile :

ce Celui qui possède la iiancée, celui-là est le fiancé : mais l'ami du fiancé est là » qui l'écoute, et se réjouit hautement à la voix du fiancé ! «

Que signifient, devant cette boutique, ces rangées de bols luisants }.... quelque confiseur sans doute, ou un marchand de victuailles, ou d'huile, ou de graines ?

Un client approche. Il se découvre et remet son tarbouch entre les mains du boutiquier. Celui-ci soulève gravement l'un des bols sous lequel apparaît un double fond. L'opérateur place le tarbouch entre les deux parties du moule et le comprime. Une buée s'élève : le tarbouch emprisonné est fortement chauffé. Au bout d'un certain temps la coiffure est retirée de là ; immaculée et aussi rigide que si elle était en bois peint. Elle a reçu son coup de fer.... J'allai dire son coup de casserole.

Le moindre froissement f^iit-il une cassure ou seulement un pli au tarbouch ?... Vite, un coup de fer ! Un musulman qui se respecte ne saurait tolérer la plus légère offense à l'intégrité, à la pureté de la surface de son.... cachet rouge.... cachet national par excellence.

De prime abord, à voir ces coiffures de si simple apparence, on ne se figure pas les indescriptibles nuances que comportent les tarbouchs des musulmans. La hauteur et l'inchnaison du crâne varient à l'infini, depuis la calotte basse à gros gland des Sais et des eunuques, jusqu'à ces tarbouchs monumentaux qui s'élèvent à des hauteurs invraisemblables au-dessus du chef de certains militaires ou de certains efïendis.

La couleur, aussi, varie entre l'écarlate aveuglant et le noir porté par les chrétiens, en passant par toutes les gammes du rouge, du ponceau et du brun.

Un grand artiste au Caire parfaitement. Ht vaillant encore, doublé d'un savant archéologue, d'un iin connaisseur et d'un ouvrier délicat. \'oici bien un tiers de siècle qu'il s'applique à taire revivre l'art égyptien. Aussi bien celui qui tlorissait au temps des Pharaons et des Ftoléméc que celui qui s'est épanoui sous les régnes somptueux des Calites et des Mamelouks.

Au premier, il emprunte ses urxus, ses scarabées, ses ibis, ses éperviers, pour composer des bibelots délicieux, auxquels une modernité charmante ne laii rien perdre de leur saveur archaïque.

A l'autre, il prend ses arabesques, ses enroulements, ses caractères sacrés, sa marqueterie savante, ses dentelles moucharabiques, qu'il remanie, combine et réédite sous forme de meubles étonnants ; buffets somptueux, superbes crédences, sièges originaux, cofTrels précieux, dans les quels le bois, l'ivoire, la nacre, le marbre, le cuivre, le bronze, l'argent et l'or, s'assouplissent sous la main du magicien d'art. Certaines des ivuvres de Parvis soutiennent la comparaison avec les meilleurs morceaux originaux des grandes époques.

Parvis est installé à l'entrée du Mouski, à gauche. Un vautour archaïque étend ses ailes rigides au-dessus de la porte cochére. C'est l'enseigne. Dans une cour encombrée de matériaux, ou démêle finalement le logis du maître.

Il faut, pour arriver au cénacle, traverser de vastes ateliers, où de nombreux ouvriers indigènes sculptent le bois ou ajustent les petits fuseaux qui composent

les moucharabiéhs. Au fond, c'est le magasin : pardon : le Musée de Parvis ;

.Musée encombré de chefs-d'œuvre. 11 nous le fait visiter :\\cc empressement ; et, .wxc une pointe de fierté bien justifiée, il nous montre ses plus belles pièces.

Cet homme est à lui seul une Renaissance !

Quel st)in, quelle conscience dans l'exécution de toutes ces merveilles. Certes d'auiies, au Caire et ailleurs, font comme lui des meubles treillissés à la façon des Moucharabiéhs : mais un abime les .sépare.

Parvis est aussi un homme aimable et gracieux. Nous sachant artistes, il a tenu .'i luius MiDiiirer sou jardin pas le jardin de tout le monde. Des fleurs rares

Ll- CAIR1-:

partout : mais libres en leurs cnguirlandcmcnts. 11 a ravage ses plates-bandes pour tonner un délicieux bouquet, qu'il a offert avec la dernière bonne grâce au compagnon, au collaborateur de notre grand voyage, à ma fille.

Les boutiques de partumeurs sont nombreuses dans les bazars du Caire. On en rencontre dans presque tous les quartiers.

Au temps de la splendeur de l'Egypte musulmane, on avait dcj.'i la passion des arômes et des partums. On .s'oignait d'huiles odorantes tous les vendredis ; les sorbets et les plats doux étaient aromatisés avec une extrême recherche ; les maisons, les cadeaux et les lettres étaient imprégnés d'odeurs suaves ; les bains des femmes étaient parfumés et les cheveux des hommes étaient frottés avec des pommades odorantes.

Du temps des Pharaons, les parfums et les arômes étaient tirés de l'.Xrabie du Sud et du pays des Somali. Commerce d'autant plus florissant sous les califes, que ceux-ci étaient les maîtres de la côte orientale de la mer rouge.

On aimait tant les parfums en ces temps de somptuosité, qu'il était du dernier genre de laire brûler des parfums sur les voies publiques, afm de réjouir les pauvres diables. Nos éligibles n'ont pas encore trouvé ce moyen électoral.... mais il ne taut désespérer de rien ici-bas.

L'on voit, sur la place .\tal-el-Kadra et aux alentours, des boutiques et des cafés à la porte desquels pend une grosse caisse défraîchie, le plus souvent crevée, ouvrant, comme pour une lamentation, une bouche noire dans sa peau grise.... Enseigne parlante :

« Ici l'on trouve des musiciens pour les fêtes, pour les cortèges de mariage ou « de circoncision. » Il y en a comme cela dans toute la ville arabe. C'est que l'indigène ne conçoit pas de fête sans musique.... si encore c'était sa musique à lui, la musique arabe!...

Mais portez donc vos regards vers le fond de la boutique : accrochés au hasard, des trombones, des bugles, des ophicléïdes et des pistons poussiéreux, écornés, bossues, dont le métal ne se devine plus que par les indiscrétions du vert-de-gris ; instruments sans reflets, ternes, même sous les rayons du soleil. Ils sont là, immobiles et muets : seule harmonie souhaitable, celle du silenee.

Viennent des musiciens qui les embouchent.... harmonie nouvelle.... exécrable et terrible cette fois !... cacophonie de discordances, accord de désaccords, idéal du charivari inconscient.

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Sution d'omnibus populaires Quc l'oil vicmiu dc Ivlsr-cl-Xil, du \'icilX-

Cairc, do Boulaq, du chemin de fer, des Tombeaux des Califes ou de la Citadelle, toujours on arrive à la place Atal-el-Kadra, centre auquel aboutissent les rues du nouveau quartier Ismaïliéli et les grandes artères de la ville arabe.

Des escadrons d'aniers et quantité de voitures et de marchands stationnent sur cette place, où s'épand une foule énorme, courant dans tous les sens. . On V voit, circulant au milieu de ce t(.)lui-bohu général, des petites charrettes primitives, servant alternativement de camions pour les marchandises, et de voitures publiques pour charrier d'un bout à l'autre de la ville les fellahines, leurs enfants et leurs paquets, lilles s'entassent là-dessus en groupes pittoresques et sombres, sur lesquels les vêtements aux vives couleurs des bébés jettent d'éclatantes notes.

Certains de ces omnibus rudimentaires sont très petits, une plate-forme grande comme la main au-dessus d'une unique paire de roues.... à peine à 80 centimètres du sol : le tout traîné parun mulet efTlanquèou par quelque bourricot indigne de la .selle. Lorsque l'i^mnibus des fellahines porte sur quatre roues, on lui fait les honiieurs du cheval.

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LE CAIRF. Il)

LES TOMBEAUX DES CALllES ET Ll- MOQATTAM

A quelques minutes des vertes pelouses el des frais ombrages de ri:zbékicli, au sortir de la ville tumultueuse.... le désert. Un désert fiiuve que traversent les caravanes bibliques soulevant des nuages de poussière.... un désert au milieu duquel de nombreux édifices sont épars.

\"allée étrange.... étalant ses sables désolés devant le mont Moqattam aux bouleversements diaphanes.... vision éliséenne dont les lumières éblouissent et dont les ombres sont lumières.... devant le Moqattam aux éventremcnts opalisés qui ont donné aux grandes Pyramides leurs assises cyclopéennes.... inépuisables carrières d'où l'on a tiré les matériaux de tant d'édifices.... Blond décor, confus et délicat, où se jouent, aux caprices du soleil, les milles feux des gemmes et sur lequel se détachent finement les coupoles brodées et les minarets élancés.... Flore de pierre poussée dans le décevant silence du désert mort.

Mausolées fameux recouvrant les tombeaux des Sultans Mamelouks circassiens, ces étonnants souverains, presque tous arrivés, comme en un conte d'Orient, de l'état d'esclave au pouvoir suprême.... Souverains pétris de cruauté et de grandeur, passant avec une égale désinvolture des folles orgies à la sagesse gouvernementale et de la bonté bienfaisante à la plus odieuse férocité, mais laissant, après tout, de leur passage sur le trône une empreinte de magnificence.

Il fallait à la ville des morts une dénomination iniprécise : on lui a donné le nom de « Tombeaux des Calites r^ ; de ces Califes-fantômes que les grands Circassiens tenaient enfermés dans la Citadelle.... De ces ombres de Califes dont les cendres sont dispersées, tandis que les despotes qui régnaient en leur nom reposent sous des Mosquées superbes.

Entre la ville des morts et la ville des vivants une barrière de décombres.... amas de déblais sans souillures, accumulés pendant des siècles à la suite des incendies et des ruines, que l'on portait hors la ville pour faire place nette à des constructions nouvelles. Ces entassements ont fini par former de grandes collines dans lesquelles les fragments de briques, les tessons de poteries et les morceaux de faïences sont pêle-mêle dans le sable clair, mêlés au charbon et aux cendres.

De la crête de ces singulières collines, le spectacle est surprenant. Tout à vos pieds, la nécropole des musulmans cairotes, où les tombes, par centaines de mille.

ii6 LE CAIRE

s'allongent en rangées innombrables. Sur chacune d'elles une pierre crépie se dresse.... comme si des ossements blanchis s'élevaient vers le ciel.... multitude morte à côté de la multitude vivante de la capitale. Derrière la nécropole des sujets les mausolées des maîtres s'élèvent hardis et orgueilleux.

Au couchant, les coupoles et les minarets apparaissent si nombreux et si touffus ^ue l'on est tenté d'y voir la silhouette de quelque cité fantastique des Mille cl une Suils. Puis la longue trainée d'argent que fait le Xil à travers les plaines verdoyantes de Gizéh ; et, tout à l'hori/on, les Pyramides signant le Caire, tout comme le \'ésuve signe Naples. Entre le Moqattam et la ville, la Citadelle avec les deux aiguilles de pierre de sa grosse mosquée.

Sur cet étrange paysage, que de changements à vue !

Au lever du soleil, il est noyé dans la nacre, des irradiations de l'aurore.... d'autre fois, lorsque le soleil va disparaître derrière la chaîne lybique, les mosquées d'or s'enveloppent d'embrasements et de rutilances reflétés par le .Moqattam.

A midi, le soleil arrivé au sommet de sa course est avare d'ombres et l'atmosphère alourdie pèse sur la nature entière. Alors le paysage devient morne : le gris, le jaune, le brun, le blanc — pauvre palette — se ternissent et se confondent sous des ravons sans réflexion, lumières perdues. Mais, viennent les approches du soir, tout se dessine et se précise.... de légers petits nuages roses flottent à l'horizon, avant-coureurs des spectacles féeriques et resplendissants que la nature L-n liesse prépare en l'honneur d'Osiris au couchant. Puis tout s'illumine, tout flamboie, tout s'embrase.

Q.uajul le khamsin vient à souffler du coté de la Lybie, avec une violence telle qu'il emporte des pierres avec le sable, l'air, pesant et chaud, perd aussitôt sa transparence : au point de ressemblera un brouillard jaunâtre qui estompe les dômes et enveloppe les minarets.. La tourmente s'accentue : les caravanes, fourmis pressées par l'alerte, se hâtent de gagner un abri ; les grands vautours chauves, pour fuir la tempête, précipitamment se réfugient dans les ruines. Sous la trombe déchaînée, des traînées livides de poussière et de cendres s'élèvent en folles spirales qui tourbillonnent dans l'air et obscurcissent le ciel, là l'on ne voit plus, dans cette atmosphère troublée. .. . qu'un disque sanglant — tout ce qui reste du soleil pi>ur éclairer l'universelle torpeur de^ êtres et U vculc effacement des choses.

Par les nuits limpides des saisons hivernales, où la lune, en ses clairs magnifiques, lait, aux jours d'or, succéder des jours d'argent, l'aspect des Tombeaux des Califes vous transporte dans le domaine du léve.

Au niiliL'U du dcsort que luKcrtiiudc des tons agrandit démesurément, les mosquées des sultans mamelouks jettent sur la nappe sablonneuse et grise de grandes ombres nettement découpées.... traînes princiéres de leurs robes argentées. Les éboulements pittoresques du Moqattam accrochent une lumière laiteuse, et leurs ombres portées, taches sombres, semblent autant de gouffres béants ouverts sur ce monde inférieur auquel on croyait du temps des Pharaons.

Le grand silence de ces nuits émouvantes est rompu par des cris d'animaux invisibles : chouettes hululant tristement sur les tombes, chiens aboyant à la lune et chacals aux miaulements lugubres, concert fantastique bien adapté au tableau : lamentations étranges, que l'esprit, peu à peu gagné par le surnaturel, t'iiit bientôt sortir des tombeaux . . . plaintes ou imprécations d'âmes tourmentées, vociférations des enfers.

Les écrits d'un des compagnons de Vasco de Gama nous édifient sur la source des richesses des Sultans mamelouks ; richesses telles que l'on avait coutume de dire que « l'or coulait dans leurs coffres et qu'ils étaient les princes les plus riches de la terre >>.

Ils devaient ces trésors au commerce de l'extrême Orient avec l'Europe, qui avait pris un développement inouï. Le port de Djeddah, sur la mer Rouge, était devenu le point d'échange des marchandises venant des Indes à destination des ports de la Méditerranée, ou envoyées d'Lurope aux Indes ; et les Sultans d'Egvpte, maîtres de Djeddah, prélevaient sur tout ce trafic de tels droits, que les marchandises parties de Calcutta voyaient leur valeur quintuplée par les droits de douane infligés par les Sultans. Si bien que les sommes qui tombaient dans leurs caisses représentaient trois ou quatre fois la valeur de la marchandise au moment où elle entrait en douane à Djeddah.

Un prince indien écrivit au sultan Kalaoun : « Ceylan est IJEgypte et l'Egypte « est Ceylan. Je possède une quantité prodigieuse de pierreries et de perles. J'ai des « vaisseaux, des éléphants, de la mousseline, des étoffes de tout genre, du bois de « Santal, de la canellc que nous apporteront les négociants banians. Je suis en « état de fournir vingt vaisseaux chaque année. Les marchands de vos états <f peuvent commercer en toute sécurité dans mon royaume. J'ai congédié « l'envoyé du prince de l'Yémen par affection pour l'Egypte. Je possède vingt « sept châteaux dont les trésors sont remplis de pierres précieuses. Les pêcheries « sont à moi et tout ce qu'on en tire m'appartient ».

N'est-ce pas là une page de conte oriental ? L'invite du prince Cingalais aboutit à un traité de commerce avec l'Egypte.

Les Chinois eux-mêmes recherchèrent l'alliance commerciale avec ce fortuné

ii8

pays, et ils cnvovcrcnt des ambassadeurs au Caire, sous les successeurs de Kalaoun. L'or qu'ils drainaient ainsi leur permettait de donner un libre cours à leur

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amour de la bâtisse, de créer de nombreuses tondations pieuses pour assurer le repos de leur ame.

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d'acheter des femmes superbes pour peupler le

h-irem gardé par des eunuques noirs de premier choix; de se laire servir par des esclaves circassiennes, f;recques ou lybiennes et de faire égayer leurs loisirs par les chanteuses les plus célèbres et parles plus lascives aimées.

Un seul do CCS sultans, Bours-Bcy, faillit compromettre cette fortune inouïe par sa cupidité, mais il fut remis au pas par les Vénitiens et par les princes

d'Aragon et de Castille, qui mirent l'embargo

sur ses navires.

Les plus beaux édifices des Tombeaux des Califes, purs modèles de l'architecture sarrasine, recouvrent les sarcophages des Sultans circassiens : Barkouk, Parag, Bours-Bey,

J|>J^J^^B| h^lî ^'nàl, Kaït-Bey, Ashraf, dynastie des grands

^^^Ê ' ^ïïi Borgites.

^^^B -' !>i^Ej! "*"^^ Le premier d'entre eux, Bar-

' ^^^B. ■' ' kouk, s'empara du sceptre et

resta sur le trône pendant dixsept ans. Ce fût, pour le bien définir, un homme double, comme presque tous ces aventuriers. Rusé, méfiant, sanguinaire, même friand de tortures, on le trouve d'autre part énergique, franc, protecteur passionné des sciences et des arts et zélé fondateur d'œuvres de bienfaisance.

Il a laissé au Caire une fort belle mosquée — et il a construit le plus grand mausolée des Tombeaux des Califes. Ce mausolée porte deux coupoles ornées de sculptures qui représentent des dômes de palmes de dattiers se rejoignant au-dessous du croissant. L'une des coupoles recouvre la sépulture du Sultan et des princes de sa famille, l'autre celle des princesses.

Deux minarets, en assez mauvais état, font vis- à-vis aux coupoles.

Ce \aste édifice funéraire a été construit

entre les minées 1389 et 1599 par le sultan Hl-Mélik-ez-Zalier Abou-SaïJ Rarkouk, vainqueur Je 'l'ainerlan, en Syrie.

Après avoir é.^rené un tilandrcux chapelet de huit sultans insignifiants en moins de trente ans, l'Hgypte vit monter sur le trône le célèbre Kait-Bey, esclave d'origine, qui régna vingt-neuf ans. On le disait assez violent, intéressé : mais que sont ces défauts à côté des grandes qualités qu'il déploya comme homme d'Iitat, durant un règne glorieux ?

Kait-bey employa contre les 'i'urcs un général éminent qui a donné son nom à la plus belle promenade du Caire. Hzbek qui résista victorieusement aux sultans de Constantinople, Mohammed 11 et Bayazid, acheta, la paix faite, un terrain à l'ouest du quartier franc ; il y amena un canal d'irrigation et construisit tout autour un certain nombre de villas luxueuses. Les riches habitants de la capitale s'empressèrent d'imiter son exemple ; et, dés lors, la mode fut d'avoir pignon sur rHzbékiéh.

La mosquée construite par Kait-Bey à la nécropole des Tombeaux des Califes est remarquable par la pureté de son style et par la beauté de ses décors. 1-Jle passe justement pour la plus haute expression de l'art chez les Sarrasins.

Un perron conduit au portail monumental de la mosquée. A gauche de ce portail on voit les fenêtres grillées d'une fontaine et, au-dessus de la lontaine, l'école de garçons dont les jolies arcades embrassent l'angle de l'édifice, en lui donnant une grande légèreté. La façade est couronnée par une crête de trètles d'une rare élégance.

Le minaret s'enracine à droite du portail légèrement en relief, à partir du sol. 11 s'isole de l'édifice sous forme cubique, pour passer, par des pans coupés aux angles, au fût octogonal. Cette première partie du minaret est ornée sur chaque face par une riche arcature établie sur des faisceaux de trois colonnes engagées. Cx morceau d'architecture est d'une grande beauté. Si l'on peut y voir l'ordre des arcades bvzantines, on y voit aussi les faisceaux de colonnes chers aux gothiques : eî, malgré ces rappels, on ne peut se défendre de lui reconnaître la plus incontestable originalité, c'est-à-dire d'être l'cvuvre d'un grand artiste, d'un architecte bien personnel.

Un premier balcon fait bague autour du minaret, appuyé sur un encorbellement alvéolé d'une extraordinaire richesse. Au-dessus, le fut devient cylindrique avec de belles et puissantes arabesques dessinées tout autour. l'Ius étroit que le premier, mais non moins élégant, un second balcon entoure le minaret : c'est celui sur lequel le muezzin appelle à la prière. Il donne naissance à l'èdicule supérieur

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Les Tonibcjux des Cilifos - K.iït Bcv

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ramené ùriicxagone et surmonte par une splendide couronne taillée dans la pierre.

L'ovoïde, les trois boules enfilées et le croissant, terminent cet élancement architectural, le plus beau qui soit sorti des mains arabes.

La coupole, d'un galbe irréprochable, apparaît, légère et bien assise, sous un lacis de reliefs délicats, arabesques gracieuses et savantes, qui l'enveloppent tout entière dans une puissante résille.

On dit bien souvent que le clocher n'est que le minaret des églises chrétiennes et que le minaret n'est qu'un clocher musulman. C'est une erreur, à mon sens.

L'esthétique du clocher gothique ne procède pas absolument du besoin d'appeler les fidèles aux offices. Voyez celui de la Sainte-Chapelle, qui, une fois les cloches logées, n'en continue pas moins son prodigieux élancement. De sa base jusqu'à sa pointe effilée le clocher obéit à une sorte d'aspiration vers Is ciel ; ses lignes s'étirent, mais l'ornement ne varie pas.

Toute autre, l'esthétique du minaret réside exclusivement dans sa destination : l'appel à la prière.... Appel qui doit être jeté par la voix humaine aux quatre coins de l'horizon, du plus haut possible. Aussi la construction conserve-t-elle à peu près son importance jusqu'au point d'où le Muezzin proclame la grandeur du Dieu miséricordieux et de Mahomet, son prophète. Au-dessus, l'on ne voit plus qu'un èdicule plus ou moins orné couvrant la sortie de l'escalier intérieur.

Plusieurs fois, en décrivant les mosquées, les mots « lleur de lis >^ et « fleurdelisé » sont tombés sous ma plume. Ces floraisons artistiques ressemblent bien, en effet, à notre fleur héraldique : mais est-ce à dire qu'elles aient pour aïeules les fleurs des armes de France ?

Ce ne serait pas impossible... mais, voilà ?... Des ornements semblables se retrouvent également dans des décors persans et indiens, qui n'ont pu être influencés par les croisades ; antérieurs même aux Baudoin, aux Richard Cœur-de-Lion et aux Tancréde.

La rencontre graphique s'explique plus simplement. Avant d'arriver aux floraisons naturelles, les décorateurs des murailles et des tissus se renfermaient dans ces floraisons idéalisées dont la Renaissance a marqué le triomphe. Les artistes de cette flore idéale ont imaginé une fleur conventionnelle n'ayant plus qu'une vague analogie avec le lis majestueux de nos parterres.

Si les dessinateurs indiens, persans et arabes ont, de leur côté, idéalisé, c'est-à-dire dénaturé de même façon, la fleur du lotus ou toute autre fleur aimée, n'est-il pas plus simple de supposer que, dans l'idéale chevauchée du caprice, le dos tourné à la nature, des fantaisies d'artistes se soient rencontrées sur la forme, si peu compliquée, d'un pétale dressé comme un fer de lance, accolé de la retombée de deux autres pétales ?...

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