CARACTÈRE, CROYANCES, SUPERSTITIONS
Les sept terres et les sept cieux sont superposés, plats et formant autant de circonférences à peu près régulières d’un diamètre de cinq cents années de voyage, et ce diamètre est égal aussi à 1 espace qui les sépare. La terre habitable se divise en sept climats. Le premier ciel est d’émeraude; le second, d’argent blanc; le troisième, de larges perles blanches; le quatrième, de rubis; le cinquième, d’or rouge ; le sixième, d’hyacinthe jaune, et le septième, de lumière éclatante. C’est dans ce septième ciel que l’opinion générale place le paradis, maisEbn-el-Cheneh est d’un autre avis ; il met encore au-dessus du septième ciel sept mers de lumière, puis un nombre infini de rideaux ou voiles, sept de chaque espèce. C’est au-dessus de ces voiles que se trouve le paradis, divisé lui-même en sept étages, dont le premier, appelé Dar-el-Gélal, ou maison de la joie, serait de perles blanches; le second, Dar-es-Salam (maison de la paix), de rubis; le troisième, Génen-el-Maoua (jardin du repos), de chrysolithe verte ; le quatrième, Génen-el-Kould (jardin de l’éternité), de corail vert ; le cinquième, Génen-el-Naïm (jardin de la volupté), d’argent blanc; le sixième, Génen-el-Fardous (jardin du paradis), d’or roux, et le septième, Génen-Adn (jardin de l’Éden), comme le premier, de perles blanches. Au-dessus de ces étages plane le trône d’Allah le Miséricordieux, et des escaliers les unissent entre eux.
Les continents sont entourés de l’océan Bahr-el-
Mollit, qu’enveloppe la montagne circulaire appelée Kàf. Des cinq cents années de voyage qui forment le diamètre de la terre, deux cents sont occupées par la mer, deux cents par le désert inhabité, quatrevingts par le pays de Gog et Magog, et les vingt dernières seulement sont habitées par les peuples connus. La Mekke forme naturellement le point central du monde. Elle a, au nord, le pays de Gog et Magog; au nord-est, l’Asie centrale; à l’est, le pays d’es-Sin (la Chine); au sud-est, la mer des Indes (Bahr-el-Hind) ; au sud, le pays des Zings ou Éthiopiens; au sud-ouest, le Soudan; à l’ouest, l’océan Bahr-el-Mohit, et enfin, au nord-ouest, le pays des chrétiens ou Francs. La partie occidentale du Bahrel-Mohît ou océan Atlantique, s’appelle Bahr-el- Zouloumàt, la mer des ténèbres : c’est là que se trouve la source de vie ou but El-Kbedr, [ ersonnage mystérieux du Qoran (XVIII, 62), qui paraît correspondre à Ëlie ou à Élisée. Le mont Kàf est de chrysolithe verte, et c’est lui qui donne au ciel la teinte verdâtre qu’il prend parfois vers l’horizon. D’après une autre tradition, il y a encore au delà du Kàf des régions inconnues, dont une est d’or, soixante-dix d’argent, sept de musc, et qui, ayant chacune dix mille années de diamètre, sont habitées par les anges.
Au-dessous de nous, la seconde terre est habitée par les vents, la troisième et la quatrième, par les pierres et le soufre de la géhenne, la cinquième par
CARACTÈRE, CROYANCES, SUPERSTITIONS. 41 tics serpents, la sixième par des scorpions noirs, grands comme des mulets et ayant la queue comme des fers de lance, la septième est le séjour d’iblis (Satan) et de ses armées. Il est difficile de savoir ce qui relie ces terres ; cependant, on croit que la nôtre est portée par un rocher que des veines et des racines rattachent au mont Kàf, et que Dieu ordonne parfois au rocher de secouer une ou plusieurs de ces racines, ce qui produit les tremblements de terre. Ebn-el- Cheneh dit que, lorsque Dieu eut créé les sept terres, il s’aperçut qu’elles n’étaient pas solides. Il créa donc un ange d’une grandeur et d’une force immenses, et lui ordonna de se placer sous la terre inférieure pour la soutenir. Mais l’ange ne trouva pas d’appui pour ses pieds. Alors Dieu fit un rocher de rubis avec sept mille trous, et de chacun de ses trous sort une mer. Mais le même inconvénient se présenta pour le rocher, et Dieu fut obligé, pour le soutenir, de créer un taureau énorme ayant quatre mille yeux et autant d’oreilles, de narines, de bouches, de langues et de pieds, et chacun de ses pieds est distant des autres de cinq cents années de voyage ; le nom de ce bœuf est Koulouhia. Il respire deux fois par jour, et de là résultent les marées. Pour le supporter, Dieu fit un grand poisson, « et si l’on mettait toutes les mers « dans une de ses narines, elles paraîtraient petites « comme un grain de moutarde. Et Dieu, dont le « nom soit loué, ordonna au poisson de soutenir les « pieds du bœuf, et le nom de ce poisson est Baha-
4o LE CAIRE ET SES ENVIRONS.
« moût. Et sous la mer sur laquelle il repose, il y a «l’obscurité; mais ce qu’il y a sous 1 obscurité, « ajoute Ebn-el-Cbeneh avec une naïveté assez sur- « prenante chez un homme doué d une aussi riche « fantaisie, l’homme ne le sait pas. » D après Ebn- Ouardy, le poisson reposerait sur un vent étouffant, celui-ci sur un voile d’obscurité recouvrant un nuage, et ce qu’il y a au-dessous du nuage, nul ne le sait.
L’enfer, de son côté, a aussi ses sept étages, dont le premier est réservé aux mauvais musulmans; puis viennent, les uns après les autres, ceux des chrétiens, des juifs, des sabéens, des magiciens ou mages, des idolâtres, et enfin le septième, par un trait de profonde morale, est destiné aux hypocrites, à quelque religion qu’ils appartiennent.
Il y a cependant des auteurs qui croient à la rotondité de la terre et au système cosmographique de Ptolémée. Ils admettent comme mesure de circonférence de la terre une étendue de vingt-quatre mille milles, chaque mille valant trois mille aunes, l’aune trois empans, l’empan douze largeurs de doigt, le doigt cinq grains d’orge, et enfin le grain d orge six poils de mulet.
Ces croyances , où la cosmographie se mêle aux convictions religieuses, sont un produit du moyenâge musulman; mais tel est 1 esprit de conservation des Arabes-Égyptiens, qu’elles ne sont pas encore déracinées de nos jours. Sans doute la science mo-
CARACTÈRE, CROYANCES, SUPERSTITIONS. 43 derne a jeté au milieu de cette superstition fantastique une lumière qui tend à se répandre et gagne peu à peu du terrain; mais les hommes sont encore en bien faible quantité qui ont en géographie des connaissances exactes.
SANTONS — OUELYS.
Les musulmans ont une très grande vénération pour ceux d’entre eux qui meurent en état de sainteté. La canonisation n’est pas, comme chez les chrétiens, accompagnée de formalités et de cérémonies : l’opinion publique souvent abusée, est le tribunal qui proclame la sainteté. Les tombeaux des saints, construits dans l’intérieur des villes, restent des lieux sacrés devant lesquels le passant s’arrête pour dire une prière hâtive, et il n’est pas rare de voir près de ces tombes une construction d’utilité publique: école, fontaine, abreuvoir, quelquefois les trois réunis. C’est alors un produit de la dévotion des fidèles et non de la munificence privée. Les parents, les amis, les voisins du défunt ont cru honorer leur quartier en y perpétuant sa mémoire. Dans les campagnes on rencontre fréquemment des espèces d’oratoires surmontés d’une coupole, élevés en l’honneur de quelque saint. Un sycomore protège ordinairement de son ombrage le
pieux monument; tout à côté sont placées de grandes jarres remplies d’eau où le voyageur peut se rafraîchir en se reposant. Ce touchant exemple de la charité publique, jointe au culte des morts, ne s’arrête pas là : souvent près des jarres, sont déposés des pains et quelque menue monnaie pour les voyageurs nécessiteux.
Les idiots, les fous inoffensifs sont regardés par le peuple comme des créatures favorisées de Dieu, qui portent le sceau irrécusable de la sainteté. Leur esprit est au ciel, dit-on, et la partie la plus grossière de leur être est seule mêlée aux misères humaines. Ces hommes, que l’on appelle santons, agissent en toute liberté et nul ne songe à se fâcher de leurs extravagances. Ils vivent d’aumônes et attirent sur eux l’attention par mille actions bizarres et absurdes.
Les santons qui ne sont pas frappés d’idiotisme sont désignés sous le nom de ouelys, c’est-à-dire « favorisés du Ciel » . Ils affectent tous une monomanie différente : les uns font mouvoir leur tête en tous sens, d’autres se renferment dans un mutisme complet et se livrent à des contorsions grotesques. A l’imitation des fakirs de l’Inde, il y en a qui se vouent à d’incroyables austérités. Quelques-uns mangent tout ce qu’ils trouvent sous leur main, ou bien s’enchaînent et passent plusieurs années dans cet état. Nous en connaissons un àBoulaq qui, depuis six ans, se tient blotti nu dans un grand coffre de bois; il passe pour un oracle, aussi vient-on le consulter de