‹ Le Caire et ses environsChapitre 19 sur 69 · FUNÉRAILLES · texte numérisé non relu

FUNÉRAILLES

Tant qu’un musulman qui est à l’agonie respire encore, les assistants demeurent calmes et froids. C’est en vain qu’un médecin les avertit que la mort approche; ces paroles ne les émeuvent pas; ils sont tellement persuadés que Dieu seul peut connaître ce qui doit arriver, qu’il n’appartient à aucun homme de se prononcer, même à la dernière minute et malgré les symptômes les plus alarmants, sur le sort d’un être qui donne encore signe de vie. Mais lorsque le moribond a rendu l’âme, la douleur se manifeste tout d’un coup par des cris déchirants accompagnés des marques du désespoir le plus violent. Les femmes se frappent la poitrine et la figure, s’arrachent les cheveux et font entendre des lamentations lugubres entrecoupées d’exclamations à l’adresse du défunt. A la mort d’un père de famille, par exemple, les femmes s’écrient : « O notre maître! ô puissant dromadaire qui portais notre nourriture et qui soutenais le fardeau de notre existence ! ô lion regretté, notre unique appui!... etc., pourquoi nous as-tu abandonnés? Que te manquait-il au milieu de nous? nos soins n’ont-ils pas été assez dévoués? notre soumission n’était-elle pas sans bornes? les témoignages de

notre amour n’avaient-ils pas touché ton cœur?... » Les femmes du voisinage viennent unir leurs gémissements aux plaintes de la veuve. Souvent on appelle des neddabeli (pleureuses) qui, au milieu de sanglots étouffés, font une énumération exagérée et banale des qualités physiques et morales du défunt. Les hommes conservent presque toujours leur impassibilité dans ces moments pénibles. Leur douleur ne se révèle pas par des signes extérieurs; ils évitent pendant plusieurs jours la société de leurs amis, comme pour concentrer encore plus en eux-mêmes le chagrin qu’ils éprouvent, et méditer dans le recueillement sur la perte cruelle qui les a éprouvés.

Avant l’ensevelissement, on laisse quelques instants le mort exposé, le visage tourné vers laMekke; un mouchoir passé sous le menton et noué sur la tète, lui maintient la bouche fermée. Des fiqi accompagnés de jeunes écoliers, viennent sur le seuil de la porte réciter des versets du Qoran. Pendant ces prières le corps est lavé, épilé, purifié de toutes souillures, puis enveloppé dans un suaire de toile neuve ou de soie. Ensuite on le dépose dans une bière par-dessus laquelle on étend un châle ou un drap rouge orné de broderies. A l’avant, celte bière est surmontée du poteau qui supporte, suivant le rang ou la distinction de la personne décédée, si c’est un homme, son tarbouche, sa ceinture, son sabre, etc. ; si c’est une femme, ses voiles brodés garnis de sequins, ses colliers et tous ses bijoux. Le corps est

MOEURS, COUTUMES

porté sur les épaules d’une dizaine d’hommes, souvent davantage, qui se pressent autour du cercueil. Le convoi est précédé d’un groupe d’aveugles et d’enfants qui chantent la profession de foi musulmane . La ilaha ila Allah ou Mohammed rasoul Allah. Ensuite viennent les serviteurs du mort, puis les pleureuses vêtues de longues robes bleues, la figure et les mains souillées de cendre ou teintes en indigo en signe de douleur, et agitant des mouchoirs de couleur qu’elles tortillent en faisant des contorsions ridicules, et en poussant en guise de pleurs, de petits cris stridents. Le cercueil s’arrête un instant dans une mosquée, puis reprend sa marche vers le cimetière. Sur le bord même de la tombe, le corps enveloppé de son linceul est retiré de la bière, et déposé dans sa dernière demeure, la tête tournée vers l’Orient.

Dans les enterrements de premier ordre, le cortège funèbre est précédé d’un kaffâra , sorte de convoi expiatoire composé de chameaux portant des caisses pleines de pains, d’oranges, de dattes, etc., que l’on distribue aux pauvres pendant la marche, et de buffles destinés à être égorgés sur la tombe. Les amis du défunt, placés sur deux files, portent en forme de tablier un grand foulard en soie rayé de couleurs éclatantes et tiennent à la main un asqi, sorte de brûle-parfum d’argent suspendu à des chaînettes, dans lequel brûlent des plantes aromatiques ou de l’encens.

Les prières et les lamentations pour les morts durent trois jours consécutifs, puis recommencent le jeudi de chaque semaine pendant quarante jours. Tous les vendredis, il est d’usage d’aller de grand matin prier sur la tombe d’une personne dont le souvenir est cher; on a soin d’y porter des pains, des fruits, etc., destinés aux pauvres, afin d’attirer les faveurs célestes sur l’âme de celui qui n’est plus.

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