‹ Le Caire et ses environsChapitre 21 sur 69 · HAREM · texte numérisé non relu

HAREM

Le harem est la partie de la maison exclusivement réservée au logement des femmes. En Europe on se fait généralement une fausse idée du harem; ce mot est souvent confondu avec sérail qui signifie palais. Les Orientaux désignent sous le nom de harem, non-seulement l’appartement spécialement affecté aux femmes, mais encore tout le personnel que cet appartement renferme. La distribution intérieure du harem n’a rien de particulier : c’est d’abord le divan, salle de réunion où les dames de la maison se voient entre elles et reçoivent les visites de leurs amies, puis des chambres particulières et d’autres pièces pour les esclaves et les besoins du ménage. On évite autant que possible d’avoir des fenêtres sur la rue; elles donnent presque toutes sur un jardin ou sur une

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cour intérieure, et de plus sont protégées par un léger grillage en bois à lames fines et serrées, qui oppose une barrière aux regards indiscrets.

Bien des gens s’imaginent volontiers qu’un harem est une sorte de lieu de débauche, où le libertinage

Id’un peuple énervé a placé le foyer des jouissances lascives. C’est là une grande erreur... L’aspect moral

Iet social de la vie de harem, notamment en ce qui touche la famille, doit être envisagé en toute franchise et sans arrière-pensée si l’on veut en avoir une juste idée. On a souvent attribué à tort la création de la polygamie et surtout du harem aux musulmans, sans se rappeler que leurs institutions religieuses et sociales dérivent de celles des juifs. L'antique loi israélile ne reconnaissait-elle pas le fils de l’esclave comme celui de la femme libre? N’avonsnous pas sous les yeux, entre des milliers d’exemples, la vie d’Ahraham, Sarah et Agar, de Jacob, Lia et Bacliel? sans parler de David et de Salomon. Des douze patriarches, quatre étaient fils de mères esclaves, et partagèrent avec leurs frères l’honneur d’être les ancêtres du peuple de Dieu.

Il ne faut pas croire que dans les harems, même dans ceux qui comptent un grand nombre de femmes, toutes soient pour le plaisir du maître. Le harem d’un homme riche nécessite un grand train de maison. Des grades distincts marquentles degrés de servitude. Les esclaves qui appartiennent au maître occupent le premier rang; viennent ensuite celles des femmes

légitimes; celles qui sont attachées aux enfants, suivant l’âge de ces derniers; celles des esclavesmères, puis enfin les esclaves des esclaves; ces dernières sont presque toujours des négresses originaires de l’Abyssinie ou des contrées du Soudan Egyptien.

Les principales esclaves de chaque catégorie sont nommées c alfas ; elles sont l’objet d’une grande déférence et, au bout d’un certain nombre d’années de service, on leur trouve un époux, en même temps qu’elles reçoivent une maison avec des esclaves, et une allocation mensuelle. L’espoir de cet établissement les rend intéressées à s’attirer les bonnes grâces du maître ou de la maîtresse. Il en résulte de fréquentes injustices de la part des calfas envers les esclaves inférieures qu’elles sont chargées de dresser et de surveiller, et sur lesquelles elle rejettent leurs propres fautes.

Les esclaves sont particulièrement attachées au service de qui les commande, et chacune a des attributions qui lui sont propres et desquelles elle ne se dessaisit presque jamais. Ainsi la maîtresse n’aurait garde de donner à la hasnagieh (femme de chambre) un 01 Are concernant la chiboukieh (préposée aux chibouks), et ne se permettrait même pas de demander la chose la plus insignifiante à l’esclave d’une visiteuse. Si une esclave se trouve sur le passage de son maître au moment où il traverse le harem, son devoir est de se tenir debout, immobile, les mains croisées,

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jusqu’à ce qu’il soit hors de vue; continuer une occupation commencée passerait pour une irrévérence. Le maître ne possède en réalité, dans le harem, qu’une seule chambre dans laquelle il pénètre par une porte communiquant avec le salamhk , ou salon de réception des hommes; ses esclaves seules y ont accès pour le servir; les autres n’approchent meme pas du corridor qui conduit à cette pièce.

D’après la loi musulmane, les enfants de mères esclaves sont légitimes et, à la mort du père, ils ont une part proportionnelle à sa fortune avec les enfants des épouses. Les esclaves-mères ont dans le harem un rang reconnu, une position marquée, bien que toujours subordonnée à celle des épouses, en présence desquelles elles se tiennent debout dans une attitude respectueuse. Le rang de l’esclave-mère dépend du sexe de l’enfant : elle a le titre de oum-el-bey ou de oum-el-hanenij suivant qu’elle est mère d’un garçon ou d’une fille.

Pendant le repas, les esclaves-mères servent ellesmêmes leurs enfants. Derrière elles se tiennent des servantes pour apporter les mets. La kyahia , ou intendante, veille à ce que le service soit bien fait.

Les esclaves qui appartiennent à une maîtresse sont plus heureuses que celles qui sont au service d’un maître, parce qu’elles ne sont pas exposées aux effets de la jalousie. Ce sont en général de jeunes filles qui vivent fort retirées; aussitôt que leur ouvrage du matin est terminé, elles se réunissent

dans une chambre du harem, où quelque vieil Arabe vient leur donner des leçons de musique sous 1 œil hébété d’un eunuque renfrogné.

Les femmes légitimes occupent des appartements séparés, ou des maisons communiquant l’une avec l’autre; chaque épouse a autour d’elle une sorte de petite cour composée d’esclaves ou de favorites attachées à sa personne, et dont chacune a la responsabilité d’un service particulier. C’est un honneur pour une dame d’avoir beaucoup d’esclaves. Autrefois quand elle sortait, elle les menait à sa suite et en faisait parade comme d’un luxe brillant.

Les musulmanes sont loin de se considérer malheureuses dans la vie de réclusion que leur impose le harem. Nées pour la plupart dans son enceinte, elles y ont grandi sans savoir qu’il put exister, parmi les autres personnes de leur sexe, un autre séjour et une manière de vivre préférables ; elles regardent comme n’étant pas de bon ton la liberté dont jouissent les Européennes. C’est le harem qui a été le théâtre des jeux de leur enfance, de leurs premières joies, de leurs premiers soucis. L’habitude, dit-on, est une seconde nature, la vie du harem est à ce titre la nature pour les filles de 1 Orient : accoutumées à se mouvoir dans un cercle dont elles connaissent les limites, la pensée ne leur vient même pas de le franchir. Lorsqu’arrive l’époque du mariage, elles passent du harem de leur mère dans celui de leur époux ; elles sont entourées de jouissances

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nouvelles, et leur cœur, dans lequel une éducation raffinée n’a pas allumé des passions inquiètes et dangereuses, va au-devant du bonheur que leur offre la vie qui s’ouvre à elles. Les soins que leur époux leur prodigue rendent ce bonheur facile à atteindre. Tout ce qu’un musulman a de beau et de riche, il le consacre à son harem ; il aime à déployer dans les appartements de ses femmes une somptuosité éclatante, tandis qu’il se contente pour lui-même d’un logement relativement modeste ; ses dépenses sont particulièrement affectées à l’achat de chevaux et d’équipages de luxe. Du reste, bien que les femmes passent pour être esclaves en Orient, là comme partout ailleurs elles exercent une grande influence. Plus d’un événement politique a eu son ressort caché dans les mystères du harem ; plus d’un chef d’État a souvent accordé aux irrésistibles sollicitations d’une épouse favorite, la nomination d’un fonctionnaire ou l’avancement rapide d’un officier de sa cour.

La vie quotidienne des esclaves-mères est excessivement monotone ; elles n’ont pas de devoirs spéciaux comme les calfas, et ne jouissent guère de leurs enfants qui sortent très souvent du harem pour aller à la promenade en compagnie d’une institutrice ou d’une gouvernante, et escortés d’un eunuque. Les mères ainsi livrées à une triste solitude, passent leur temps à se visiter entre elles ; elles occupent leurs loisirs à jouer, et s’estiment très heureuses quand une marchande obtient la permission de leur apporter

des étoffes, des dentelles et divers autres articles, ce qui leur fournit l’occasion de dépenser les quelques livres qui leur sont allouées mensuellement. Cette monotonie n’est rompue que par la promenade du vendredi.

Les femmes légitimes ont une vie moins uniforme ; elles reçoivent et rendent fréquemment des visites. Durant ces visites, elles s’étendent sur le même divan, s’appellent mutuellement kardach ou okht (sœur) et, tout en fumant leur cigarette, usage qui aujourd’hui a remplacé lechibouk, elles se racontent les incidents de leur vie intérieure et les nouvelles qu’elles ont apprises par les dames européennes qui sont venues les voir. Dans leurs heures d’ennui, elles invitent les esclaves-mères à venir les amuser par leur babil et à jouer aux cartes ou au trictrac. En général, elles ne reçoivent guère d’éducation; aussi s’en trouve-t-il parmi elles de fort ignorantes qui sont obligées d’avoir recours à la katib, secrétaire féminin, chargée de tenir les comptes et la correspondance de la maison. Il n’y a pas encore trente ans, il était très rare de rencontrer une musulmane sachant lire et écrire ; elles s’adonnaient de préférence à la couture, au tissage et à la broderie ; mais aujourd’hui l’instruction s’est beaucoup répandue dans les harems, et l’on voit fréquemment des dames et des jeunes filles parlant et écrivant l’arabe, le français, l’anglais et le turc. Très souvent, au sein même du harem, lorsque plusieurs musulmanes de

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distinction sont réunies, la conversation s’établit en français. La loi de l’islam ne soumet pas les femmes à l’observance des devoirs essentiellement religieux : une dame de haut rang ne va pas à la mosquée ; elle est censée faire cinq fois par jour sa prière chez elle.

Les calfas ont chacune leur occupation spéciale qui les garantit de l’ennui. Il ne faut pas oublier qu’elles ne sont que d’un degré au-dessous des oum-el-bey et des oum-el-hanem. Quelques-unes d’entre elles ayant été au nombre de ces dernières, ont eu le malheur de redescendre au rang des calfas après avoir perdu leur enfant, en attendant qu’un mariage vienne les tirer de cette position anormale. Les calfas qui appartiennent à un pacha sont à la merci des épouses, tout autant qu’Agar était à la merci de Sarah. Abraham reconnaissait lui-même cette dépendance lorsqu’il disait à sa compagne : « Ta servante est dans ta main, fais-en ce qu’il te plaira. » Seulement Agar ne vivait pas en recluse; si sa maîtresse la maltraitait, elle pouvait fuir; mais il n’en est pas de même des esclaves en Égypte : si l’une d’elles tentait de s’évader, elle serait bientôt découverte et sévèrement châtiée. Et puis, en supposant qu’elle réussît dans son évasion, que deviendrait-elle? L’esclavage étant aboli en principe, elle ira à la Préfecture de police se faire délivrer une « carte d’affranchissement » , c’est son droit; mais après? Cette femme qui n’a jamais connu la liberté, ne saura qu’en faire, et à

l’exception de quelques cas extrêmement rares où l'intrigue est en jeu, elle sera bien aise d’aller implorer son pardon, et de supplier son ancienne maîtresse de la reprendre comme esclave.

Si une calfa devient mère, elle a dès lors ses appartements particuliers avec des esclaves [jour la servir, elle et son enfant. L’épouse peut par jalousie négliger la mère, mais elle témoigne un intérêt vrai ou simulé à l’enfant qu’on lui apporte chaque jour pour être caressé. Lorsque l’enfant a huit jours, la mère et lui ont à subir les visites, les compliments, les réjouissances et la musique obligée, indispensable, sans laquelle il n’y a point de fête. Dans ces occasions les épouses doivent au moins faire une apparition dans l’appartement de la mère ; leur visite, si courte qu’elle soit, est une félicitation, une marque de bienveillance du moins envers l’enfant.

Une observation frappante sur la vie du harem, c’est la constante répression de tout sentiment extérieur chez les esclaves lorsqu’elles sont en présence de leur maîtresse. Elles exercent un tel empire sur elles-mêmes, qu’il est impossible par moments de lire sur leur physionomie ou dans leurs yeux ce qui se passe dans leur cœur. Cette faculté de dissimuler est une sauvegarde que les circonstances semblent justifier dans certains cas. Une fois hors de vue et au milieu de ses pareilles, l’esclave jette Je masque et donne un libre cours à son humeur naturelle.

Les Egyptiennes élevées dans des habitudes d’in-

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dolenoe, deviennent paresseuses et molles. Leur principal objet est de plaire à leur époux. En général elles ont beaucoup de penchant à la volupté; l'orcées de rester vertueuses jusqu’à l’époque de leur mariage, parce qu’elles doivent donner à leurs parents et à leur mari des preuves irrécusables de virginité, elles deviennent moins scrupuleuses quand elles sont mariées; mais comme elles n’ont aucune relation avec les hommes, il est rare qu’elles puissent nouer des intrigues amoureuses, et l’honneur des maris est plus en sûreté en Orient qu’en Europe.

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