‹ Le Caire et ses environsChapitre 22 sur 69 · EUNUQUES · texte numérisé non relu

EUNUQUES

Les eunuques sont presque tous originaires de la Nubie et du Soudan ; eux seuls, avec le maître de la maison, ont le droit de pénétrer dans le harem. L’usage des eunuques remonte à une époque très ancienne; c’est, dit-on, une reine d’Assyrie, Sémiramis, qui la première imagina le genre de mutilation qui distingue ces infortunés gardiens de la vertu des femmes. L’opération est ordinairement pratiquée en automne; cette saison est en effet regardée comme la plus favorable. On procède de deux manières : la moins dangereuse, et celle qui réussit le mieux, est la castration simple. Les eunuques ainsi traités sont

ceux dont on fait le moins de cas ; on les emploie aux services extérieurs, dans les jardins, aux portes des palais. Mais depuis une aventure survenue à un grand dignitaire de l’Arabie, aujourd’hui l’ablation totale, complète, absolue, est obligatoire pour tout eunuque chargé de la surveillance intérieure. Voici les motifs qui ont déterminé ces mesures de hautes précautions. Un chérit avait remarqué parmi les gens de sa suite un nègre magnifique, taillé en Hercule, nommé Taher ; il eut aussitôt la fantaisie de le placer à la tète des gardiens de son harem, et ordonna sur l’heure qu’on lui fit subir l’opération, très périlleuse à son âge, mais cependant de toute nécessité pour occuper dignement le poste éminent auquel il avait l’honneur d’être appelé. Or il arriva que Taher se trouvait précisément faire partie de ces êtres incorrects que l’histoire naturelle désigne sous le nom de monorchides, et après examen, le barbierchirurgien, assisté de ses deux aides, déclara de bonne foi que la mutilation partielle, la seule alors exigée, avait été pratiquée dès l’enfance. Taher entra donc immédiatement en fonction en qualité de chef des eunuques. Il avait le droit de circuler partout où il lui plaisait ; l’entrée des appartements les plus retirés des femmes lui était même recommandée. Sa mission étant de veiller sur le trésor le plus précieux de son maître, il devait par conséquent s’assurer à toute heure du jour et de la nuit de la régularité du service de ses subordonnés. Un jour, un enfant mu-

MOEURS, COUTUMES

làtre fut présenté au chérif qui était lui-même parfaitement blanc; l'accouchée était circassienne... Le chérif émerveillé compulsa les prophéties, interrogea les astrologues, et ne trouvant rien qui annonçât ce phénomène, il eut un soupçon terrible. Le chef des eunuques fut épié, surpris en flagrant délit et décapité. Les maris durent faire de sérieuses réflexions et chercher un remède à ce grave inconvénient dès lors la castration complète fut décidée.

L’émasculation est pratiquée à l’aide d’un rasoir, tout d’un coup, sans se préoccuper des artères; on verse ensuite de l’huile bouillante sur la blessure. Le petit patient est étendu sur une table, les membres maintenus par ses bourreaux. Les souffrances sont atroces... Pour ne pas entraver les fonctions urinaires, on introduit dans la vessie un morceau de roseau saillant de cinq ou six centimètres; on applique sur la plaie un emplâtre de henné, puis on enterre le jeune mutilé jusqu’à mi-corps; il reste ainsi pendant deux jours dans l’impossibilité absolue de faire aucun mouvement; après ce temps l’hémorragie n’est plus à craindre.

On reconnaît généralement un eunuque à sa physionomie : il est imberbe, presque toujours affligé d’une obésité excessive, sa voix est féminine, ses jambes sont démesurément allongées, ses hanches prennent des proportions disgracieuses, et un air de stupidité est répandu sur sa figure. Il est orgueilleux, mais sa fierté a quelque chose de sombre. Il est

méchant, ombrageux, irascible, et ses défauts sont la conséquence de la conscience qu’il a de sa dégradation. Jamais un sentiment noble ne fait battre son cœur haineux. En perdant sa virilité, il se sent séparé de l’humanité et la prend en exécration; les larmes, les douleurs, le supplice de ses maîtres, voilà ce qui fait la joie de ce personnage tronqué.

Les eunuques peuvent aspirer aux fonctions les plus importantes. On en a vu qui sont devenus colonels, généraux, ministres, gouverneurs; il y en a même qui possèdent des harems!

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