MUSIQUE, DANSES
La musique telle qu’on la comprend en Orient, est fort goûtée des Égyptiens; mais ils regardent comme indigne d’un homme sérieux de consacrer une partie de son temps à l’étudier. Cependant leurs dispositions naturelles pour cet art l’emporte, et tous, hommes, femmes, enfants se plaisent à égayer par le chant leurs loisirs ou leurs travaux. Sans musique il n’y a point de fêtes civiles ou religieuses, publiques ou privées ; on ne sort guère dans les rues du Caire, surtout le soir, sans entendre chanter ou jouer de quelque instrument.
Les Égyptiens ont l’instinct de la cadence et de la mesure. Lorsque plusieurs hommes travaillent ensemble, ils doivent à cette aptitude la facilité qu’ils ont de régler leurs mouvements avec précision, et d’accélérer ainsi leur besogne. Dans tous les travaux qui demandent plusieurs bras et de 1 ensemble dans l’exécution, ils obtiennent cet accord en chantant à l’unisson. Plusieurs métiers ont des airs qui leur sont
propres. Les poètes anciens Eschyle, Martial, Ovide, ont parlé de la beauté des chants du Nil; et sans trop s écarter de la vérité, si l’on considère combien en Orient les habitudes sont peu sujettes à changer, on pourrait présumer que les airs que nous entendons sortir de la bouche des mariniers de ce fleuve, sont les mêmes, du moins pour le rhythme, qui retentissaient sur ses rives il y a plusieurs milliers d’années.
La musique arabe est tout à fait primitive, et en général les Européens n’éprouvent aucun sentiment de plaisir à l’entendre; cependant le caractère mélancolique qui lui est propre, la simplicité de ses mélodies, lui donnent souvent une douceur qui n’est pas sans agrément. Pour les indigènes elle a des charmes indéfinissables, et de temps en temps un ah prolongé et plein de langueur, vient en signe d’applaudissement interrompre un air et prouver que l’auditoire est transporté au comble du ravissement. Quelle que soit d’ailleurs l’opinion des Occidentaux sur la musique arabe, tous reconnaissent ce qu’il y a de grave, de majestueux, de solennel dans les chants des mouezzin’ qui psalmodient lentement, du haut des minarets, l’appel à la prière.
Les chanteurs de profession, alâty, forment une caste méprisée; on les rencontre dans quelques cafés arabes où ils débitent, sur un ton nasillard, des chansons dans lesquelles l’amour et la passion font invariablement tous les frais de la poésie. Les couplets,
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interrompus par une sorte de ritournelle exécutée par des instruments à cordes et des tdr (tambours de basque), sont répétés cinq ou six fois et même plus, afin que les assistants soient bien pénétrés de la beauté des paroles et du sentiment de la mélodie. Les chanteuses s’appellent aimées (au plur. aoualem), mot qui signifie femme lettrée, et que les Européens ont appliqué improprement à toutes les danseuses. Autrefois les aimées formaient une société célèbre, elles jouissaient d’une certaine considération ; c’étaient les véritables artistes de l’Orient. Pour faire partie de leur corporation, il fallait bien posséder sa langue, en connaître toutes les règles, et pouvoir sur-le-champ composer et chanter des couplets adaptés aux circonstances. Les aimées savaient par cœur toutes les chansons nouvelles et les œuvres des poètes les plus en renom. Il n’était point de fêtes sans elles, point de festins dont elles ne fissent l’ornement. Quelquefois, après avoir chanté pendant le repas, elles descendaient de la tribune où elles étaient placées, et exécutaient des danses dont les nôtres ne sauraient donner une idée. C’étaient des ballets, des pantomimes, par lesquels elles représentaient des actions de la vie commune. Elles étaient appelées dans tous les harems et apprenaient aux femmes les airs nouveaux; elles leur racontaient aussi des histoires ou déclamaient en leur présence des poèmes d’autant plus intéressants, qu’ils offraient le tableau de leurs mœurs. Ces filles avaient une conversation
agréable et parlaient avec pureté; l’habitude de se livrer à la poésie leur rendait familières les expressions les plus douces et les plus imagées. Elles se faisaient payer fort cher et n’allaient que chez les grands et chez les riches.
D’après ce qu’étaient autrefois les aimées, il faut convenir qu’anjourd’hui elles sont grandement déclines de leur ancienne position; elles sont descendues au rang des courtisanes les plus vulgaires. Abbas-Pacha, voulant préserver les mœurs des provinces du Delta et particulièrement celles de la capitale, les a exilées dans la Haute-Égypte. Les chanteuses publiques que l’on rencontre à Qeneh, à Louqsor, et principalement à Esneh, ne méritent certainement pas le titre d’almées. Confondues avec les gliaouâzi (danseuses), on voit tour à tour les mêmes femmes chanter et danser l’une après l’autre ou par groupe de deux ou quatre. Leur chant monotone, lent, singulièrement primitif et absolument étranger à toutes les notions musicales de nos pays, a un charme indéfinissable; sa monotonie même fait sa puissance ; elle plonge l’âme, à la longue, dans une sorte d’extase et la berce mélancoliquement dans une rêverie profonde.
Les instruments de musique qui servent à accompagner le chant et la danse sont : les sagat, sortes de castagnettes en métal ; le darabouk, tambour en terre cuite de forme conique, et terminé par une sorte de manchon; le târ, tambour de basque; le
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eoùd, espèce de luth à sept cordes; le kemengeh, violon; le souffara, flûte en roseau, et le rebâba, genre de violoncelle à une seule corde en crins.
Le petit nombre d’almées qui sont encore au Caire ont beaucoup plus de réserve que celles de la Haute- Égypte; elles habitent des quartiers très peu fréquentés par les étrangers. Ce n’est que par occasion que le voyageur peut en voir dans les soirées données par quelque riche Égyptien. Les danseuses (ghaouâzi) sont aussi rares au Caire que les aimées; on les rencontre au delà de Syout, à Qeneh ; mais sous l’influence européenne, elles ont perdu leur cachet original; elles n’en exécutent pas moins leurs danses avec tons les accessoires qui en sont la suite obligée ; seulement, en présence des dames, elles observent une plus grande retenue dans leurs mouvements.
La danse égyptienne n’a aucune ressemblance avec la danse telle que nous 1 entendons en Europe ; elle consiste en une succession de poses, de contorsions, de gestes, qui ont pour but unique d’exprimer ou de provoquer des sensations voluptueuses. Les danseuses sont généralement vêtues de robes de soie à couleurs voyantes, où le rouge et le jaune se marient au vert clair et au bleu de ciel; elles ont les bras et les pieds nus, ornés de larges anneaux ; une légère bande de gaze couvre à demi leur poitrine. Leurs yeux vifs, bordés de kohl, se dessinent fortement sur leur peau mate; un diadème de pièces d or ceint leur front, et dans leurs cheveux noirs, flottant
sur leurs épaules, sein! illent de nombreuses pelites pièces de même métal passées dans un fil. La générosité des spectateurs augmente incessamment ces rivières éclatantes. Les danses et une partie du costume sont absolument les mêmes que l’on voit représentés dans les peintures des anciens hypogées, et nul doute qu’ils ne soient conservés par la tradition.
Quand les danseuses sont appelées dans une maison particulière, elles ne paraissent jamais devant les hommes et les femmes réunis. Chez les hommes, la danse a lieu ordinairement dans le mandarah (salon au rez-de-chaussée). Un petit orchestre composé d’instruments à cordes, du târ et du darabouk qui sert à marquer la cadence, est placé dans un coin; les danseuses occupent la partie du salon appelée dourqah, et les assistants, silencieusement assis sur les divans, savourent les douceurs du spectacle qui se déroule devant eux. Les artistes, qui sont en général de jeunes et jolies femmes, commencent leurs exercices chorégraphiques par quelques pas lents et mesurés en faisant le tour de la salle, et en donnant à leurs bras des mouvements et dés contours gracieux. Elles s’accompagnent de castagnettes en cuivre, saejat, fixées au pouce et au médius de chaque main, et dont elles jouent avec une dextérité merveilleuse. Le cliquetis des scicjat répond à un mouvement saccadé des hanches. Après avoir fait deux ou . trois tours sur elles-mêmes en ondulant le corps
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dans tons les sens, et en prenant les poses les plus provocantes, leurs jambes demeurent immobiles, ainsi que la partie supérieure du corps, excepté les bras qu’elles font mouvoir suivant les diverses phases du sentiment lascif qui paraît les animer. Agitées par une trépidation incessante qu’elles accélèrent avec une audacieuse énergie ou ralentissent langoureusement, leurs formes devenues d’une souplesse sans pareille, frémissent comme la feuille, sous l’action d’une impression nerveuse des moins équivoques. Il est impossible d’imaginer une pantomime plus animée et plus réaliste, des attitudes plus voluptueuses, plus entraînantes, des contorsions exprimant avec moins de retenue toutes les sensations physiques ; leur frémissement de hanches, en s’abaissant et se relevant avec une précipitation inimaginable, a quelque chose d’une frénésie amoureuse indescriptible; c’est le vibrabunt sine fine prurientes lascivos clocili tremore lumbos par lequel Martial dépeint la danse des filles de Gadès. ( Épigram liv. V, 78.)
Il existe plusieurs variétés de danses qui se ressemblent à peu près quant au fond ; elles sont toutes exécutées avec une grâce, une légèreté, une ardeur extraordinaires. Une de celles qui sont les plus goûtées des amateurs est la danse de Y Abeille (eî-Nableh). Les ghaouâzi feignent d’avoir été piquées par une abeille qu’elles cherchent sous leur costume en poussant de petits cris pour saisir l’insecte imaginaire.
i) 2 I, E C AIRE ET SES ENVIRONS.
Sans discontinuer la danse, elles enlèvent d’un mouvement rapide une première pièce de leur vêtement et la jettent sur le tapis; puis elles se dépouillent d’une seconde en appelant : nahleh, nahleh avec des gestes qui expriment tour à tour la crainte d’être piquée et l’espoir de voir bientôt l’ennemi hors de la place. A force de recherches toujours infructueuses, elles finissent par ne conserver qu’un voile très léger qu’elles laissent flotter au gré de leurs mouvements. Peu à peu la danse devient plus vive, les figures s’animent et, par un mouvement « involontaire », la dernière pièce du costume ne tarde pas à rejoindre les outres. Alors les danseuses s’approchent l’une de l’autre, se retirent, se croisent et reviennent sur elles-mêmes comme pour se provoquer à des combats amoureux; elles se complaisent dans les poses les plus lascives; souples comme le roseau, elles tournoient, puis reviennent se placer face à face; immobiles, le corps rejeté en arrière, les bras tendus, les mains crispées, les chairs frémissantes, elles se livrent sans retenue aux impressions que produit sur elles le paroxysme de la passion; à ce moment la musique devient plus douce, l’on n’entend plus que la respiration haletante des actrices et le bruissement des pièces d’or semées dans leur chevelure... S’apercevant avec « surprise » de leur état, elles ramassent d’un geste pudique leur voile qu’elles se passent autour de la taille, et la danse s’arrête pour un instant pendant lequel on fait cir-
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culer des petits verres d'araki. Les ghaouàzi, qui sont loin d’avoir l’humeur farouche, viennent entamer familièrement la conversation avec les invités dont elles désirent capter la faveur ou piquer la générosité. La danse continue ensuite avec une nouvelle vigueur; l’écharpe de gaze qui repose sur leurs hanches est enlevée et voltige dans l’espace; les poses deviennent de plus en plus lubriques; on dirait des bacchantes antiques célébrant des saturnales. Après un certain temps de cet exercice, elles reprennent peu à peu leurs vêtements sans interrompre la danse.
Quand la représentation est terminée, les artistes viennent s’asseoir sans façon à côté des spectateurs ou sur les genoux de ceux qu’elles favorisent de leurs cajoleries. Les heureux mortels qui sont l’objet de celte distinction doivent, suivant les règles du hou ton, humecter quelques petites pièces d’or et les appliquer délicatement au front, sur la gorge ou sur les bras de celles qui les ont choisis.
Quelquefois, pour donner plus d’attrait au spectacle, les intermèdes sont remplis par des exercices chorégraphiques dans le genre de celui-ci : Une jeune Nubienne réputée pour son adresse et son habileté exécute la danse du Sabre danse d un grand caractère, qui exige beaucoup d agilité et encore plus de souplesse, car les mouvements des pieds, des bras, du corps tout entier, doivent se combiner, s accompagner pour ainsi dire les uns les autres et
s’harmoniser sans efforts, sans raideur, avec un art poussé jusqu’au naturel. Tantôt le sabre tourbillonne sur la tête de la danseuse en jetant des éclairs, tantôt elle le rabaisse et le tient fixé près du sol comme pour frapper un ennemi terrassé. Les daraboulc et les tàr battent aux champs, et le combat se termine de la même manière que la danse de l’Abeille.
Une sorte de ballet qui ne manque pas d’originalité est le sar-el-soudânia j exécuté par les . ghaonâzi du Soudan. Sept ou huit jeunes filles parfaitement noires, choisies parmi une race particulière au nez droit, aux lèvres minces, et remarquable par l’ovale du visage aussi pur que celui des plus jolies Parisiennes, forment le cercle et dansent à la voix, l’une après l’autre, sans tambours de basque ni castagnettes; celles dont ce n’est pas le tour battent la mesure dans leurs mains. Elles n’ont aucun vêtement, à l’exception d’une ceinture étroite appelée raal. A mesure que la danse s’anime, le chant s’anime aussi et dégénère en hurlements. Pendant ce temps la danseuse, seule au milieu de ses compagnes comme une statue d’ébène, paraît plongée dans une extase profonde. La tête renversée en arrière, la poitrine tendue, les bras raidis, elle paraît soutenir une lutte intérieure et combattre une force invincible qui l’entraîne où elle ne veut pas aller. Puis bientôt sa poitrine s’enfle, tout son corps est agité de frémissements nerveux; elle s’avance à petits pas, mais en cadence et comme poussée, toujours malgré
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elle, vers un des spectateurs qu’elle a choisi ou qu’on lui a désigné. Par un dernier mouvement, la Terpsichore africaine arrive enfin devant lui; elle s’arrête en palpitant, elle tombe, et, pour peu qu’il soit poli, ilia reçoit dans ses bras... Cette comédie est assez claire, assez diaphane pour être comprise, même à la lecture, sans avoir besoin de commentaire. Quand l’une a fini l’autre recommence. Les poses, les gestes, toutes les gradations, toutes les péripéties de celte passion si naïvement jouée et toujours suivie de la même défaite, sont invariablement répétés et semblent stéréotypés d’avance, comme un programme dont il n’est pas permis de s’écarter.
Les danseuses réputées les plus habiles sont celles qui mettent le plus de vérité dans l’illusion et, représentant la nature avec la fidélité la plus provocante, élèvent la fiction jusqu’à la réalité. A quoi l’on peut ajouter, sans vouloir médire de personne, que la réalité suit bien souvent la fiction.
HISTOIRE DU CAIRE
Lorsque les Perses, sous la conduite de Cambyse, firent la conquête de l’Egypte (527 av. J. -G.), des soldats babyloniens bâtirent, dil-on, sur la rive droite du Nil, au nord de Memphis, une sorte de camp retranché entouré de fortes murailles, auquel ils donnèrent le nom de leur patrie. Plus tard, pendant la domination romaine, la nouvelle Babylone était devenue une citadelle protégée par de hautes tours massives, et servait de quartier général à l’une des trois légions qui occupaient l’Egypte.
En 638 de J.-C., Babylone tomba au pouvoir des Arabes commandés par Amr’. Deux ans plus tard le général musulman jetait, sous les murs mêmes de la forteresse, les fondements d’une ville à laquelle il donna le nom de, Fostat, qui devint le siège du gouvernement et la résidence des lieutenants chargés de représenter en Égypte l’autorité souveraine des khalifes. 1 Fostat s’agrandit rapidement. Un de ses
i Voir notre Histoire de l' Égypte depuis les temps les plus reculés jusqu à nos jours. — Paris, Maisonneuve, 1881.
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faubourgs habité particulièrement par les soldats, et nommé pour cette raison El-Asker (l’armée), s’étendait au nord-est, et ressemblait à une petite ville bornée par un plateau peu élevé appelé le mont Yechkar, sur lequel fut bâtie plus tard la mosquée Touloun. Le fondateur de cette mosquée, Ahmed ebn-Touloun, qui de gouverneur de l’Egypte s’était rendu indépendant sous le règne du khalife abbasside Motamed ebn-Moulaouakkel (870 à 893), agrandit considérablement Fostat du côté de l’orient; un nouveau quartier s’éleva, et fut comme une troisième ville à côté de Fostat et d’El-Asker; on l’appela El- Qataïali (les fiefs).
En 969 Djouhar, général d ' El-Moez-le-cUn-Illah, khalife fatimile, s’empara de Fostat et bâtit une cité nouvelle. Créer des villes et s’attacher à les embellir de palais magniques, était alors en Orient une inode générale. Les souverains et leurs vice-rois laissaient les villes déjà existantes s’écrouler et devenir désertes; mais à proximité de la ville abandonnée, souvent même de ses débris, ils en bâtissaient une nouvelle à laquelle ils donnaient leur nom ou une dénomination allégorique, jusqu’à ce que, tombée en ruine à son tour, elle fournit des matériaux pour une autre. En Egypte les capitales ont changé de place suivant les circonstances; ainsi Memphis se vit supplantée par Thèbcs, qu’elle remplaça à son tour; plus tard elle dut le céder à Alexandrie ; l'invasion musulmane avait déshérité ccllc-ci en faveur de Fostat, la ville
d’Amr’; Fostat avait perdu toute son importance à côté des cités militaires d’El-Asker et d’El-Qalaïah qui l’avaient envaliie; le nouveau conquérant de l’Egypte prétendait à son tour consigner aux siècles futurs la mémoire de sa conquête, par la fondation de la métropole des Eu limites, rivale de Baghdad des khalifes abbassides.
L’an 970 (359 de l’hégire), le tracé de la nouvelle ville fut exécuté ; l’enceinte devait partir des anciens murs de Fostat, en face l’ile de Raoudah, remonter au nord en s’éloignant du fleuve, tourner brusquement à l’est, puis revenir au midi jusqu’audessous du mont Moqattam et rejoindre encore le Nil, embrassant ainsi un vaste terrain borné au sud par Fostat et ses quartiers d’El-Qataïah et d’El- Asker. Suivant l’usage, les fossés qui devaient servir aux fondations des murailles extérieures furent creusés avant qu’aucune construction lut commencée. L’instant précis pour l’ouverture des travaux avait été déterminé par les astronomes et devait coïncider, d’après les ordres du khalife, à celui de l’ascension de la planète Mars, dont le nom arabe, el-Qaher, signifie « le vainqueur » . La ville nouvelle fut appelée pour cette raison Masr-el-Qaliîrah (la capitale victorieuse), le nom de Masr ou Mesr', qui est
1 Dérivé de Mesraim , fils de Cfiam et petit-fils de Noé. Il est à remarquer qu’en Orient le même nom désigne le pays et sa ville principale.
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celui de l’Égypte elle-même, ayant toujours été commun au pays et à sa capitale. Cette appellation fut bientôt abrégée par l’usage en celle d’el-Qahirali (le Caire) qu’elle a conservée jusqu’à nos jours « non- « seulement, disent les écrivains orientaux, comme « témoignage de la victoire qui venait d’être rem- « portée par les Fatimites, mais encore comme « présage de celles que le Ciel leur accorderait par « la suite sur leurs ennemis »
La fondation du Caire fut une solennité extraordinairement remarquable. Les astronomes placés sur les hauteurs du Yechkar et sur le Gebel-Moqattam, passaient leurs nuits en observation et sondaient les profondeurs du ciel avec la plus grande attention, pour ne pas signaler trop tard l’apparition de la planète, qui devait avoir tant d’influence sur les destinées de la capitale à laquelle elle donnait son nom. Les postes des astronomes étaient reliés entre eux par des courriers qui transmettaient aux savants les impressions particulières et les supputations de chacun d’eux, afin de ne pas s’exposer à commettre la moindre erreur. Enfin des crieurs publics annoncèrent au peuple que le moment suprême approchait. Les ouvriers étaient prêts; des cordeaux garnis de sonnettes avaient été tendus autour du tracé, pour avertir en même temps tous les travailleurs. Au signal donné, des milliers de bras se mettent en mouvement, une foule immense fait retentir des cris d’allégresse, et les chefs de la religion, rassemblés
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sur le parvis de la mosquée Touloun, adressent à Dieu leurs prières et font des vœux pour la prospérité de la nouvelle cité.
Suivant quelques historiens arabes, le signal des travaux aurait été donné d’une façon assez singulière : Pendant que les astronomes se livraient à des discussions sur une question, sans doute de la plus liante importance, à propos de la planète Mars, des oiseaux de proie vinrent se percher sur les cordeaux et firent tinter les clochettes. Les ouvriers se mirent aussitôt à l’œuvre, sans s’inquiéter si cet avertissement était dû au hasard ou s’il provenait du résultat de calculs astronomiques.
Pendant que l’on travaillait avec une infatigable ardeur à la construction de l’enceinte, Djouhar fit élever dans la partie nord de la ville, un palais pour le khalife El-Moez et un autre pour son vizir. Le quartier où ces monuments furent érigés s’appelle encore aujourd’hui el-Qasrein (les deux palais). En peu de temps la nouvelle capitale fut ornée de grands édifices, autour desquels les principaux officiers de l’armée se construisirent de somptueuses habitations avec des jardins magnifiques. Le Caire prit le surnom de Masr, que Fostat portait alors. On continua cependant à donner par déférence cette dénomination à la ville d’Amr’, en y joignant le qualificatif A'Atîqah ou de Qadîmeh (ancien), et maintenant encore on l’appelle Masr-cl-Atîqali (l’ancienne capitale), nom improprement traduit dans les récits de quelques
HISTOIRE DH CAIRE
voyageurs par celui de Vieux-Caire , attendu que ce dernier nom n’a jamais été appliqué k Fosfat.
M. Prisse d’Avennes voit dans la ville du Caire une origine beaucoup plus ancienne dont personne n’a songé à scruter les phases qui furent lentes et progressives. « Les races autochthones, dit-il, aiment à s’attribuer la fondation de leur capitale ; mais les malheureux Coptes ne se sentirent ni l’audace ni les moyens de contester ou de revendiquer la fondation de la ville qui devenait la capitale de l’Egypte musulmane. C’est pourquoi personne ne semble avoir remarqué que l’emplacement judicieux de celte capitale ne pouvait avoir échappé à toutes les dynasties qui ont successivement régné sur l’Egypte, aux Pharaons, aux Ptolémées et aux Césars. Cependant, en raison du triple avantage de sa situation à l’entrée du désert arabique, à la pointe du Delta et à l’extrémité de la longue et fertile vallée qui sillonne l’Egypte du midi au nord, cette position dut paraître, dès le temps des Romains, plus importante que celle de Memphis. »
Dans une description de l’Egypte, Kéfab-el- Khittat , Makrisy mentionne à plusieurs reprises des édifices chrétiens, des églises jacohites ou nestoriennes et des couvents qui furent détruits sous le règne des khalifes ou des sultans mamelouks, pour céder leur emplacement ou leurs matériaux à des édifices du Caire. Mais si nous pénétrons us o-pr fondément dans les choses, l’étymologie de tous les
noms de faubourgs, de places e t de rues nous explique plusieurs appellations coptes qui paraissent n’avoir aucun sens, et qui du reste ne signifient rien en arabe. Ainsi par exemple, la place de l’Esbékîeh tire son nom, disent les écrivains indigènes, d’un émir qui y avait fait construire une mosquée et un palais. C’est tout le contraire qu'il faudrait dire : c’est l'émir qui doit son surnom distinctif à cet emplacement, où il fit bâtir une mosquée et une habitation, car As-bali veut dire en copte « l’ancienne ville », en opposition avec la ville arabe qu’on venait de bâtir. Qoroumjîch, nom actuel d’un quartier de la ville, qui n’a aucune traduction en arabe, signifie en copte « quartier de séparation » , de même que Margouch veut dire « lieu de garde et d’observation ». Le nom même de la ville que les Arabes prétendent avoir été tiré delà planète Mars (Qabirah), est tout simplement le nom copte de la province Iiai-ra, “la terre du soleil. »
Trois ans après sa fondation, la ville du Caire était déjà presque entièrement bâtie. L’an 972 (362 de l’bégire), le khalife El-Moez quitta les Etats barbaresques pour venir jouir de sa conquête et de la nouvelle capitale que lui avait préparée son lieutenant. La présence du khalife donna une plus grande activité aux travaux. Les constructions se multiplièrent rapidement ; les carrières du Moqattam furent de nouveau exploitées, et l’ancienne Memphis fournit de précieux matériaux, dont une partie servit à l’érection d’une
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mosquée célèbre qui reçut de Djoubar son fondateur, le nom de Game’a-el-Azhar.
Sous le règne d’El-Hakem (996 à 1021) la moitié du Caire fut brûlée par ordre du khalife, dans un moment de folie. En 1067, la capitale fut le théâtre d’une guerre civile fomentée par Nasser-ed-Doulah, général de Mostanser ebn-Zaher. Les ravages qui lurent la suite de ces désordres, joints à une crue insuffisante du Nil, avaient rendu le blé tellement rare que Vardeb se payait cent dinars (1500 fr. ). On vendait à la criée un œuf un dinar, un chat trois dinars ; bientôt il fut impossible de se procurer le moindre comestible. La disette dura septans!... Mais l’année 1070 fut celle où la famine se fit le plus cruellement sentir; les détails que nous en donnent les historiens arabes sont réellement effroyables : les habitants se mangeaient entre eux ; les enfants, les femmes, les hommes même, étaient enlevés au passage dans les rues. Le vizir se rendant au palais fut jeté à bas de sa mule qui fut dévorée sous ses yeux. Le khalife lui-même, pressé par la famine, s’était vu obligé de vendre à vil prix quelques bijoux précieux échappés à la voracité des insurgés, et jusqu’aux vêtements de ses femmes qui sortaient presque nues du palais pour aller tomber mortes de faim hors de la ville. .. La peste, cette compagne inséparable de la famine, acheva de désoler le Caire.
Salah-ed-Din (Saladin 1171 à 1193) construisit la Citadelle sur un des versants du Moqattam, donna
plus d’extension à la ville, principalement au nord, et l’entoura de Tories murailles ; la plupart des portes de l’enceinte primitive se trouvaient alors dans l’intérieur même de la cité. Les matériaux nécessaires pour l’exécution de ces travaux furent abondamment fournis par la démolition de petites pyramides; depuis longtemps du reste, les monuments des anciens pharaons servaient de carrières pour les constructions des khalifes. Depuis l’an 1 176 jusqu’en 1867, le Caire n’a pas eu d’accroissement, si ce n’est le prolongement du quartier el-Hassanîeh ; en deux siècles il avait atteint ses limites actuelles. Jadis la partie située en dehors de Bab-el-Nasr était regardée comme un faubourg de la ville, de même que l’emplacement qui se trouve entre Bab-el-Zoueyleh et la Citadelle, et les habitations qui restaient encore de l’ancienne Qatoïeh d’Ahmed ebn-Touloun, qui s’étendaient du côté du cimetière de l’imam Chafei . Du Caire au Nil s'élevaient un grand nombre de constructions entourées de vastes jardins recouverts chaque année par l’inondation.
En 1262 (660 de l’hégire), les débris de la famille des Abbassides qui avaient échappé au fer des Tartares dans le désordre de Baghdad leur capitale, vinrent se réfugier au Caire à la cour de Beybars, sultan mamelouk. Parmi ces fugitifs était le fils du khalife El-Zaber-bi-amr-IIlab, que Beybars combla d’honneurs et proclama khalife sous le titre d’El-\lostanserb-lllah. Dès lors cette seconde branche du khalifat
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labbasside eut pour siège le Caire ; mais tout pouvoir temporel était désormais perdu : ce ne fut plus qu’une dignité purement spirituelle, dont l’autorité s’exerça obscurément pendant environ trois siècles sous la protection des sultans d’Égypte. Beybars embellit le Caire de plusieurs monuments remarquables; il fit à la grande mosquée d’EI-Azhar d’importantes réparations et institua divers collèges avec des bibliothèques publiques. En 12C2, une affreuse famine vint encore désoler le pays, et particulièrement la population du Caire. La misère était extrême ; les pauvres se traînaient dans les rues implorant la pitié. Vingt ans plus tard, la capitale fut livrée au sabre des soldats mamelouks par ordre du sultan El- Mansour-Qalaoun, dans un accès de colère provoqué par un refus d’obéissance à une de ses ordonnances. Les innocents comme les coupables furent enveloppés dans cette exécution sanglante. Le massacre dura trois jours ; les rues étaient jonchées de cadavres d’hommes, de femmes et d’enfants. En expiation de cet acte de barbarie, le sultan fit bâtir plus tard l’hôpital du Moristân. Sous Melek-el-Nasser, fils et successeur de Qalaoun, de nombreux monuments s’élevèrent sur tous les points de la ville ; jamais époque ne fut plus féconde en constructions de toutes sortes. Sous les dynasties des Mamelouks, les arts et les sciences llorissaient, non dans le peuple, il est vrai, mais au moins dans la classe lettrée. Des édifices superbes parmi lesquels on peut citer les mos-
quées des sultans Barqouq et Qaït-Bây, ainsi qu’un grand nombre d’autres que l’on remarque dans les nécropoles à l’est du Caire, sont des modèles d’élégance et nous montrent encore aujourd’hui que l’art de la décoration avait atteint alors son plus haut point de magnificence et de perfection.
Le règne des sultans mamelouks (1250 à 1517) ne fut qu’une suite non interrompue de révolutions, de pillage et de meurtres. La plupart de ces princes habitaient la Citadelle pour leur sécurité personnelle. Sous le gouvernement de Melek-el-lVasser, qui fut deux fois déposé et deux fois remis sur le trône, les églises furent fermées et les chrétiens tellement persécutés, que beaucoup embrassèrent l’islamisme. En 1389, lorsque à la suite d’une révolte Barqouq fut arrêté et envoyé dans la forteresse de Karak, devenue l’exil ordinaire des souverains d’Égypte, l’anarchie la plus effrénée régnait au Caire; les criminels avaient enfoncé les portes de leurs prisons et, s’étant mis à la tête de la populace, pillèrent les palais des émirs et les maisons des particuliers. A peine ces désordres étaient-ils apaisés, que les mamelouks partisans de Barqouq, s’emparèrent de la Citadelle et replacèrent le sultan sur le trône.
Jusqu’à la conquête ottomane, l’Égypte, ou plutôt le Caire, présente invariablement le même tableau de révolutions et d’intrigues. Les princes mamelouks avaient trop intérêt à ménager leurs milices pour les punir aussi sévèrement quelles le méritaient;
HISTOIRE DU CAIRE
encore ne fallait-il pas trop compter sur la fidélité des soldats que les chefs dévorés d’ambition, conduisaient à leur guise. Une simple rixe entre soldats ■ et marchands ou employés civils dégénérait souvent i en émeute sanglante, dont le résultat était le pillage et quelquefois l’incendie. Si la révolte était amenée par une division de partis, les désordres n’avaient plus de bornes; rien ne pouvait arrêter la fureur des vainqueurs; aveuglés par la vengeance, ils se livraient sans frein aux atrocités et aux excès les plus abominables.
En 1517, le sultan ottoman Selim 1er s’empara de l’Egypte. Une bataille décisive fut engagée aux environs du Caire, le vendredi 29 Zil-Haggeh 922 de l’hégire (23 janvier 1517), et l’armée égyptienne fut écrasée sous le nombre des ennemis. Toumàn- Bây II qui régnait alors, rallia au Caire les restes mutilés de ses troupes, acheta chèrement le concours de nombreuses tribus arabes et revint, avec le courage du désespoir, attaquer le sultan victorieux qui avait déjà établi son camp dans Elle de Raoudah, aux portes de la capitale. Repoussé avec pertes par les janissaires de Selim, il se replia de nouveau sur le Caire, fit fermer les issues et barricader les rues. La ville fut emportée, malgré la défense opiniâtre de Toumân-Bày et des mamelouks qui lui étaient restés fidèles. Résistant pied à pied, de terrasse en terrasse, de barricade en barricade, chaque rue eut son combat, chaque maison eut son siège. Le sol fut jonché
de cadavres ottomans; mais aussi les représailles furent terribles : la ville fut livrée au plus affreux pillage et à l'incendie; la Citadelle fut emportée d’assaut et la garnison massacrée.
Le malheureux sultan d’Égypte avait réussi à échapper au carnage ; il avait pu atteindre le Nil, se jeter dans une nacelle et traverser le fleuve. 11 fut arrêté par des .Arabes rôdeurs qui le vendirent aux Ottomans. Selim fit amener devant lui le monarque vaincu et parut touché de l’état déplorable où sa vengeance l’avait réduit ; on put croire qu au moins il épargnerait la vie d’un souverain détrôné. En effet, lui faisant enlever les chaînes dont on l’avait chargé, Selim eut pendant plusieurs jours des conférences suivies avec le pri nce que la victoire remettait en son pouvoir ; il l’interrogeait sur les affaires et les ressources de l’Egypte, et sur les détails concernant l’administration du pays; dix journées entières furent employées à ces entretiens instructifs. Enfin, après une dernière conférence, Selim n’ayant plus de renseignements à recueillir de son royal prisonnier, ordonna froidement sa mort... L exécution de cet ordre barbare eut lieu aussitôt; 1 infortuné sultan Toumân-Bày II fut pendu sous l’arcade de la porte dite Bab-el-Zoueyleh. Son cadavre resta huit jours entiers exposé aux regards du peuple, sur le lieu même du supplice, comme pour témoigner d’une manière incontestable que l’Égypte était devenue désormais l’esclave d’un maître étranger.
HISTOIRE DU CAIRE
Le sultan Selim retourna à Constantinople, emmenant avec lui, dit l’historien Mohammed ebn-Aby-1- Sorour, mille chameaux chargés d’or et d’argent, sans compter le reste du butin, parmi lequel figuraient les plus riches colonnes de marbre arrachées au palais de Salah-ed-Dîn à la citadelle. A partir de Selim I" l’Egypte fut sous la dépendance directe de la Turquie, et le Caire descendit au rang de simple capitale de province gouvernée par un pacha turc, dont l’autorité s’affaiblit peu à peu pour faire place à l’influence toujours croissante du parti mamelouk. En 1598, une famine désola le pays; la mortalité était si grande que le gouverneur Ali-Pacha défendit d’inhumer publiquement les cadavres pour ne pas augmenter la frayeur générale. Vingt ans plus tard, une peste violente enleva plus de six cent mille victimes. En 1642, le même fléau sévit avec tant de force qu’il frappa, tant au Caire qu’aux environs, plus de neuf cent mille habitants qui succombèrent. Ce chiffre extraordinaire, et certainement exagéré, est rapporté par Ebn-aby-l-Sorour qui se donne comme témoin oculaire.
A l’époque de l’expédition française (1798) le pacha turc, depuis longtemps déjà, n’avait qu’une autorité illusoire; le Caire souffrait patiemment sous l’administration tyrannique des heys mamelouks, redevenus les véritables maîtres du pays. La bataille des Pyramides ouvrit à Bonaparte les portes de la capitale, et le 24 juillet 1798 (10 Safer 1213), les
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Français firent leur entrée solennelle dans l’ancienne ville des khalifes. Le 21 octobre suivant (28 Gamadyel-Aouel), une insurrection éclata; le peuple du Caire se souleva contre la faible garnison que les Français avait laissée pour veiller à Fordre public. Depuis quelques jours déjà, les mosquées retentissaient de prédications fanatiques ; les émissaires des beys Mourad et Ibrahim parcouraient les rues en proclamant la guerre sainte contre les infidèles. Bonaparte était dans l’ile de Raoudah lorsqu’il fut instruit des troubles qui agitaient la ville. Par son ordre, le général Daumartin établit sur les buttes qui dominent le Caire du côté du Gebel-Moqattam, une batterie dont les effets ne se firent pas attendre, et le 23 l’ordre était parfaitement rétabli. Le 14 juin 1800, Kléber fut assassiné dans les jardins de l’hôtel du Gouvernement (ancien palais d’Elfy-Bey), par un Syrien fanatique nommé Soleyman’. (V. page 130.)
A p rès le départ des Français (1801), le Caire retomba au pouvoir de ses anciens oppresseurs. Mohammed-Ali, nommé par la Porte pacha d’Égypte (1805), extermina les mamelouks réunis à la citadelle à l’occasion d’une fête (1er mars 1811). Depuis Mohammed-Ali, grâce à l’influence européenne, à un gouvernement pacifique, le Caire marche rapidement dans la voie du progrès; d’importants travaux d’utilité publique ont été exécutés; une nouvelle ville s’est élevée à côté de Fancienne; encore quelques années, et la capitale de l’Égypte n’aura pas de rivale en Orient.
Palais d’Elfy-Bey et jardin où fut assassiné Kléber.
HISTOIRE D U CAIRE
Voici ce qu’écrivait Marmol, il y a environ deux siècles et demi :
« Le Caire a commencé par vue forteresse et vne habitation, étenduë à la façon d’vn grand bourg le long du rivage du Nil, et qui contient actuellement six mille maisons bien basties, avec plusieurs riches palais qui répondent sur la rivière, et vne Mosquée admirable pour sa structure, sa beauté, sa grandeur et sa force.
« Vis-à-vis du Caire au milieu du fleuve est l’islc Méqyas; et du costé du Caire contre les maisons du faux Bourg de Rab-Zoueyleh, qui est vn des principaux de la ville et qui compte plus de quatorze mille feux, est vne forteresse où demeurent ceux qui gouvernent pour le Grand-Seigneur; elle est sur le penchant de la montagne du Moqattam, environnée de hautes murailles, et ayant tout autour de grans et de somptueux palais, qui causent de l’estonnement à ceux qui les regardent. Tous les parvis, arcades, piliers, canaux, alcôves, sont de jaspe et d’albâtre de diverses couleurs, et tous les lambris et plat-fonds, d’or et d’azur.
w L’autre ville, qu’on nomme aussi Caire ou Cahire, selon les Arabes, a plus de huit mille maisons, où demeurent des personnes de condition; elle est fermée d’vn bon mur de pierre de taille. C’est là qu’est le riche trafic, et où accourent les marchans chrestiens, maures, turcs et juifs. Les murailles sont fortes, et les portes couvertes de grosses lames de
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for. Il y en a trois principales, la porte de la Victoire du costé du levant, vers le désert de la mer Rouge, la seconde de Zoueyleh du costé du Nil et de la vieille ville, la troisième la porte des Triomphes, par où l’on va au lac et ailleurs. Il y a vne grande rue depuis la porte de Zoueyleh jusques à celle de la Victoire, où demeure la plus grande partie de la noblesse, et où sont plusieurs grans collèges fort bien construits, et plusieurs superbes mosquées, qui méritent nostre admiration pour leur beauté.
« La même ville a vn hospital de deux cens mille serafins de rente, et qui a esté fondé par vn Soudan (sultan); on y traite les blessez et toutes sortes de maladies, et il y a des médecins et des chirurgiens gagez pour cela; l’on y manque de rien, mais l’hospital hérite de tous les malades qui y meurent.
« Vn autre bourg nommé Touloun, qui borde celui de Zoueyleh vers le levant, s’étend vers le couchant jusques aux ruines des bastimens anciens qui sont du costé de la vieille ville; il y a plus de six mille feux. Il fut construit et peuplé par Touloun, esclave d’vn Calife de Bagdad, et son lieutenant en Égypte.
« Bab-el-Louq est autre grand bourg de plus de quatre mille feux, à vn grand quart de lieuë du Caire ; il y a de toute sorte de marchans et d’artisans, et vne grande place devant vn très-beau palais, et vn admirablecollége. TouslesVendredis, après la prière, la plus grande partie de ceux du Caire se rendent sur
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cette place, parce-qu’il y a plusieurs cabarets et plusieurs logis de courtisanes. Les charlatans et les bateleurs y font danser des chiens, des chameaux et des asnes, ou ont des oiseaux en cage qui prennent l’argent de la main de celuy qui veut savoir sa bonne aventure, et le mettant dans leur cage, ils en tirent un billet où elle est écrite. D’autres s’escriment avec vn baston ou vne épée, d’autres lutent. Quelques-vns, montez sur des bancs fort hauts, chantent en vers les batailles des Egyptiens et des Arabes; mais iis y inesle une infinité de fables.
« Boulaq est un grand bourg qui donne sur le Nil, à trois quarts de lieuë de la ville, et il n’y a entre eux deux que des meules que des bestes tournent pour faire moudre le grain. Ce bourg est fort ancien, et a plus de cinq mille maisons.
“ Le peuple du Caire est civil envers le monde, et promet plus qu’il ne tient. Il s’occupe aux arts et au trafic; mais il ne s’éloigne guère de son pays où il est arrêté par les délices. Tous les habitans portent également honneur à la loy. Les criminels sont punis sévèrement; on y pend sans rémission les rôdeurs. Deux hommes tiennent en l’air les assassins, par les pieds et par la tête devant le juge, et dans cet estât vn bourreau les coupe par le milieu avec vne épée à deux mains, et mettant le tronc de la ceinture en haut sur vn brasier de chaux vive, il l’interroge quelque tems et le patient répond. On écorche tout vif les voleurs de grans chemins, et les rebelles, puis
on promène le malheureux sur un chameau, et l’on publie partout son crime. Ce supplice est très-rigoureux, car le criminel ne meurt point que le bourreau ne luy ait écorché le nombril, ce qu’il ne peut faire sans la permission du juge. Ceux qui sont prisonniers pourdebtes, et qui n’ont pas de quoy satisfaire, le géolier paye pour eux, et les envoyé tous les jours avec vne chaisne au cou, sous la conduite d’vn garde, demander l’aumosne pour s’aquiter, sans les laisser aller qu’ils ne soient quites. »
LE CAIRE ACTUEL
DESCRIPTIOM. — ASPECT GÉNÉRAL
Le Caire est situé par 28° 58' 30" de longitude est, et par 30° 2' 21" de latitude nord sur la rive orientale du Nil. A l’est, la ville est limitée par le désert, la nécropole des sultans mamelouks, et le Gebel- Moqattam sur le versant duquel s’élève la Citadelle ; au sud, par les cimetières deSette-Nefisah, de l’Imam Chafei, et des terrains sablonneux qui marquent le site desanciennes cités d’El-Asker et d’El-Qataïah; à l’ouest, par les nouveaux quartiers d’Ismaïlieh et le Nil; au nord, s’étendent les jardins de Choubrah et les plaines de l’Abbassîeh. Sa population atteint près de 400,000 habitants. L’enceinte fortifiée construite par Salab-ed- Dîn n’existe plus que du côté du désert, depuis l’Abbassîeh jusqu’à la Citadelle; ce sont des murailles épaisses flanquées de tours et percées de portes dont les plus remarquables sont celles de Bab-el-Nasr et de Bab-el-Foutouh. Une troisième, appelée Bab-el- Zoueyleh, qui se distingue par ses formes massives, s’ouvre au sud près de la mosquée dont elle porte le
nom, et marque la limite de l’ancienne ville fondée par Djouhar; mais de ce côté, comme du reste à l’ouest et au nord, les agrandissements de la ville ont dépassé de beaucoup les anciennes fortifications.
A l’exception des quartiers neufs et de ceux qui ont été endommagés par l’exécution des plans d’amélioration dont on a exagéré la mesure, le Caire ressemble aux autres villes de l’Orient par l’arcbitecture de ses édifices, par l’étroitesse et l’irrégularité de ses rues. Les maisons ont conservé leur caractère original; toutes les fenêtres sont grillées ou garnies d emacharabieh, sortes de balcons couverts composés de petits morceaux de bois tournés, et assemblés de manière à former un treillage de dessins compliqués et gracieux. La porte d’entrée généralement très basse, n’a toujours qu’un seul vantail; lorsqu’elle est ouverte, la vue est arrêtée par un mur qui fait face à la rue, et qui masque une première cour dans laquelle on pénètre par une porte latérale. Dans cette cour, sur le mur du fond, un rideau chamarré d’arabesques multicolores et d’inscriptions, indique l’entrée du harem; à côté, mais plus près de la porte, se trouve le mandarahj salon extérieur pour recevoir les étrangers.
Non-seulement les rues ne sont pas bordées de maisons dont l’aspect satisfait la vue, mais encore elles ne sont soumises à aucune loi d’alignement; comme chaque propriétaire ne consulte que sa iantaisie et sa commodité lorsqu’il se construit une
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demeure, il donne souvent à sa maison une position oblique à la rue. Les façades sont quelquefois si rapprochées que les rayons du soleil ne tombent qu’un instant sur le sol vers le milieu de la journée, et que l’air ne peut circuler librement dans certaines rues. Toutes sont dépourvues de pavage, et tantôt une poussière épaisse, tantôt une fange bourbeuse en rendent le parcours désagréable et difficile. Quelques-unes sont larges, mais toutes sont tortueuses; elles sont coupées par une infinité de ruelles et d’impasses décrivant les zigzags les plus bizarres, et forment des labyrinthes inextricables pour quiconque n’a pas l’habitude de les fréquenter.
Les rues principales, et par conséquent les plus larges, sont en été de véritables zones torrides, et l’on ne pourrait résister à l’action du soleil, si l’on n’avait soin de les couvrir de planches, de nattes ou même de vieilles loques. Ces rues bordées par une double rangée de boutiques, sont à toute heure du jour encombrées par la foule; d’autres, par un contraste frappant, ont un aspect presque désert; là un tumulte incessant, ici un silence absolu. Quand pour la première fois on s’engage dans ce dédale de rues étroites, on croit volontiers qu’il va s’y passer quelque scène extraordinaire. Les maisons sont hautes et d’apparence mystérieuse; dans les rares ouvertures dont les façades extérieures sont percées, on aperçoit de temps en temps la tête noire d’une esclave qui disparaît tout à coup à la vue d’un visage étranger.
Tous ces anciens quartiers rappellent à chaque pas les Mille et une Nuits.
« Comment décrire, dit M. Rhoné, ce milieu d’enchantements, ce fouillis de rues, de venelles, de places irrégulières et charmantes de caprice, où chaque maison, chaque édifice presque est un chefd’œuvre d’originalité délicate et pleine de sève! Comment dépeindre ce calme dans les airs, cette lumière éblouissante où baignent lesminaretssculptés, puis l’ombre intime et douce qui règne au fond des rues ! Ici tout est en fête, en joie perpétuelle : le pittoresque, la couleur, le mouvement y régnent sans partage; tout chatoie, miroite et bruit; tout s’agite et poudroie, comme les atomes joyeux dans un rayon de soleil... En quittant la place inondée de soleil et de foule, on s’enfonce dans les mystères d’étroits passages où le soleil n’est plus qu’un mince filet de lumière éclatante qui serpente derrière les macharabîeh ù jour. » Ces rues étroites sont parfaitement appropriées au climat, quoique beaucoup le soient un peu trop. Les macharabîeh, quand elles en ont, se touchent parfois et forment une voûte sous laquelle on marche à l’ombre. Ce qui est moins agréable, ce sont les étendages qui souvent les traversent d’une maison à l’autre et qui distillent une pluie suspecte sur la tête des passants.
Les okels ou caravansérails (oukâla) sont de grands bâtiments carrés aux formes lourdes et sans mérite architectural. Au milieu est une vaste cour, toujours
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encombrée de marchandises apportées par les caravanes; les magasins sont au rez-de-chaussée; les étages, divisés en plusieurs chambres, servent d’habitations aux étrangers ; une galerie percée de larges ouvertures à arcades, s’étend sur toute la longueur des quatre faces intérieures pour faciliter les communications. Au milieu de la cour est quelquefois un oratoire avec une fontaine aux ablutions; les marchands y font leurs prières tout en veillant sur leurs magasins. Les okels sont placés dans les quartiers les plus commerçants; c’est là où se traitent les grandes affaires en coton, étoffes, tapis, ivoire, gomme, etc.
En Orient tous les artisans du même métier et les marchands qui exploitent le même genre de commerce, sont réunis dans un quartier commun que l’on désigne sous le nom de souq (marché) en y ajoutant le nom de la profession qui s’y exerce. Ainsi le quartier où l’on vend des armes, s’appelle Souq-el- Silah (marché aux armes); celui où l’on fabrique des ustensiles de cuivre , el-Nahasîn’ (du mot nahas, cuivre) , etc. On remplace quelquefois le mot arabe souq par bazar , son équivalent en persan.
Les principaux bazars du Caire sont les suivants : Le Gamalielij, situé au nord-est de la ville, où sont les plus grands okels, et particulièrement celui de Zoul-Fiqar, pour le commerce en gros du café, du tabac, de l’ivoire et du coton. C’est dans cette partie du Caire que s’élevaient les palais des khalifes avant l’avénement du sultan Salah-ed-Din.
Vient ensuite le Khdn-Khalîl (du nom de Khalil son fondateur), où l’on trouve les plus belles étoffes orientales, soie, cachemires, châles del’Inde, draps de Constantinople et de Smyrne brodés d’or; des plumes d’autruche, des tapis de Perse et de Karamanie, des coffrets et des escabeaux arabes en bois rare ou incrustés de nacre et d’ivoire, des armes et d’anciennes armures sarrasines damasquinées. L’entrée de ce bazar faitface à la mosquée Ilassanein. Les boutiques comme toutes les boutiques arabes, ressemblent à de misérables échoppes; cependant des richesses y sont entassées et sans cesse renouvelées par les okels contigus, qui alimentent les magasins de détail au fur et à mesure de leurs besoins. Le Khan-Khalil occupe l’emplacement où étaient autrefois les tombeaux des khalifes. Le seul monument funéraire qu’on y voit aujourd’hui est le tombeau de Melek-el-Saleh ebn- Kâmel, de la dynastie des Ayoubites , mort en 1250 (G48 de l’hégire).
Près du Khan-Khalil est le quartier des ouvriers en cuivre (el-nahasin’) et des orfèvres. Un étranger passera vingt fois devant les ruelles de ce quartier sans songer à y entrer. Des portes basses donnent accès à des couloirs si resserrés, que deux personnes qui se rencontrent doivent se tourner de côté pour continuer leur marche en avant. On parcourt un labyrinthe de ruelles boueuses et couvertes en planches; de chaque coté sont de petitesboutiques dont la plus large place est occupée par un coffre-fort, sur le devant
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duquel est accroupi le marchand; quelquefois une vitrine d’un pied cube, renfermant des échantillons, complète l’agencement du magasin. Ce qu’il y a de trésors enfouis dans ces bouges est incalculable; mais on n’irait pas les chercher là, car si riche que soit ce temple du dieu Plutus, il ne paye pas de mine, non plus que les prêtres attachés à son culte. A côté des marchands de bijouterie, sont des ateliers d’orfèvrerie dont l’outillage est d’une simplicité primitive; on y fabrique sous les yeux des visiteurs, des bracelets en or ou en argent tordu, des pendants d’oreilles, des colliers ornés de sequins, et des pièces d’argenterie qui ne dépareraient pas le bazar d’îspahan. D’assourdissants ateliers de chaudronnerie s’étendent au nord de ce quartier jusqu’à la mosquée du sultan Qalaoun.
Le Hamzâouy est le bazar le plus considérable après celui du Khan-Khalil. On y trouve de la parfumerie, des épices, des papiers, des cristaux, de la porcelaine, de la mercerie, des cotonnades et des étoffes dont la plupart sont de fabrique européenne.
Citons encore les bazars el-Aqqadin> où sont les marchands de passementerie en soie et en fils d’or et d’argent; el-Ghourîeh , drap, toile, mousseline; cl- Soukkarîeh , sucre, fruits secs, confitures de dattes. Le Sourougîeh est la réunion des selliers, des cordonniers, et le Souq-el-Sîlahj des armuriers. Tous ces hazars sont sur la grande rue qui traverse la ville du nord au sud, c’est-à-dire depuis le Bab-el-Foutouh jusqu’à la mosquée du sultan Hassan.
Le Souq-el-Abîd n’existe plus. On voit encore aujourd'hui, entre la porte de Zoueyleh et le Bab-el- Ghoraïb, un ancien okel aux trois quarts ruiné, dont la fondation remonte au règne du khalife Melek-el- Saleb ebn-Kàmel, suivant l’inscription arabe que nous avons lue au-dessus de l’archivolte d’une ogive, sur la face intérieure nord-est, et qui porte la date de l’an 64-4 de l’hégire (1246 de J. C . ) . A cette époque l’irruption des Mogols dans la Haute-Asie, avait chassé loin de leur pays les habitants des régions caspiennes et caucasiennes ; leurs tribus se dispersaient devant le flot des hordes tartares. Répandues jusqu’en Syrie, sur les frontières de l'Egypte, elles avaient hâte de fuir car les retardataires, hommes ou femmes, étaient impitoyablement massacrés ou réduits en esclavage. Les marchands d’esclaves de tout l’Orient étaient accourus au-devant des conquérants, nouveaux fournisseurs abondants de leur commerce, et avaient transporté dans tous les marchés de l’Asie méridionale et de l’Egypte, la marchandise humaine dont les Tartares venaient de les approvisionner. Les deux plus riches gellabs (marchands d’esclaves) du Caire Ali-Karracheh et Nour, surnommé el-Bendoûqi, s’étaient empressés de suivre l’exemple de leurs confrères, et avaient ramené de Syrie plus de deux mille esclaves des deux sexes. C’étaient des esclaves d’élite, jeunes, d’une beauté remarquable; le choix avait été facile à faire : la qualité inférieure, marchandise encombrante et d’un débit difficile, avait été passée au
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fil de l’épée. Ces malheureux jeunes gens conduits comme un troupeau, avaient traversé les déserts de l’isthme de Suez pour venir peupler le nouvel okel, et de là passer dans les harems des grands ou être incorporés dans les milices.
Depuis, ce marché, jusqu’à l’expédition française, est resté le mieux achalandé du Caire. En 1799, le chirurgien Larrey avait transformé l’okel en ambulance. Dans l’angle gauche de la cour, au fond, on lit cette curieuse inscription en français : « Les femmes de se pays sont jolies, — • mais elles ne voilent pas Rosalie — à qui je reste fidèle tout de bon, — jusqua mon retour à Toulon. — Signé L. Lebon, sergent à la 32e demi-brigade. »
Parmilesplaces et les rues les plus fréquentées, celle de YEsbéhîeh attire le plus l’attention; c’est le centre du commerce européen. Sur cette place viennent aboutir, au nord et près de l’hôtel (l’Orient, le boulevard Clot-Bey qui conduit à la gare, à l’avenue de Choubrah et aux nouveaux quartiers de Fagallah et de l’Abbassieb; à l’ouest, l’avenue de Boulaq qui traverse le canal Ismaïlieh ; au sud, et en longeant le côté occidental de la place, la rue d’Abdin’ qui passe devant les hôtels Shepheard etNew-Hotel, et finit au palais d’Abdin’.
Sur l’avenue de Boulaq , un peu avant d’arriver à l’usine de la compagnie des Eaux, commence le long boulevard de Qasr-el-Nil, qui traverse en ligne droite le quartier Ismaïlieh et se prolonge jusqu’au Vieux- Caire.
A l’angle sud-est de l’Esbékîeh, en face le tribunal mixte, était autrefois un cimetière qui a été transformé en place publique, au milieu de laquelle se dresse la statue équestre en bronze d’Ibrahim-Pacha, fils aîné de Mohammed-Ali. Cette statue estl’œuvre deM. Cordier. De ce point partent deux grandes rues qui traversent l’ancienne ville : l’une directement à l’est, va aboutir à la nécropole des sultans mamelouks par la porte d’el-Ghoraïb, c’est le Mouskyj un des quartiers les plus commerçants du Caire; l’autre au sud-est, nouvellement percée, est le boulevard Mohammed- Ali, qui va en ligne droite à la mosquée du sultan Hassan, à la Citadelle, aux places Roumeïleh et Mohammed-Ali (ancien Qarameïdan’) ; sur celte dernière place est la gare du chemin de fer de Hélouan’.
Le Mouski est la rue principale qui conduit à tous les bazars et aux monumenls les plus curieux. L’entrée était encore en 1881 couverte en planches; mais par mesure de prudence, cette toiture à moitié vermoulue a été démolie, et ne sera probablement jamais remplacée, au grand déplaisir des marchands qui n’ont plus aujourd’hui que des vérandahs étroites pour se garantir du soleil.
Pendant les dernières années du règne d’Ismaïl- Pacha , le Mousky a été complètement transformé, surtout dans la partie la plus voisine de l’Esbékieh. Les modestes boutiques d’alors ont fait place à de riches magasins à l’européenne. Voici la description qu’en donnait M. Rhoné en 1864 : « Le Mousky com-
LE CAIRE ACTUEL, mence par des étalages d’armes nubiennes, africaines et autres sauvageries prises sur le fait. Le crocodile empaillé s’y balance d’un air horriblement vexé, parmi des poignards, des lances, des flèches, des houi cliers , des tambourins, et des objets de parure à formes étranges et couleurs terreuses... Cette rue est bordée de maisons en partie nouvelles, mais où le style arabe se conserve et n’a pas fait place encoie au genre ennuyeux, moderne... Tous les marchands bayent le nez au vent avec leurs marchandises. On ne voit que burnous rayés, brodés, que ceintures de soie écarlate et des abayeh dorées qui pavoisent la vue comme pour une fête. Par-ci par-là, dans un coin sombre où sont de riches étoffes, c’est quelque famille de vieux vases de cuivre rêveurs tout gravés, chamarrés de splendides versets du Qoran, et reluisant pacifiquement comme de gros bijoux fabuleux et invraisemblables, sévèrement gardés par des chimères. Ou bien, du fond d’un trou noir et derrière une échoppe, surgira une tète de Levantin ou de Grec, doux comme miel, subtil comme chat, et qui, toujours épiant et souriant, va vous mettre dans la main des bagues de serpentine et de turquoise, des coltieis de poissons d’or, des chapelets d agate, de gros bracelets d’argent massif, puis de vilains sabres dont il essaye le mauvais tranchant sur le vieux bois de sa vitrine. « Cette description ne peut plus être appliquée au Mousky d’aujourd’hui, mais convient parfaitement au bazar du Khan-Khalil et autres.
Le Caire n’aura bientôt plus rien à envier aux premières villes de 1 Europe; comme elles, cette capitale a ses jardins publics, ses boulevards, ses théâtres, ses cafés-concerts, ses voitures de place, ses omnibus, etc. Depuis longtemps l’éclairage au gaz s’est répandu jusque dans les réduits les plus obscurs de la ville ; d’immenses réservoirs, sans cesse alimentés par de puissantes machines à vapeur, distribuent l’eau â domicile et sur les points les plus élevés; les puits d’eau saumâtre sont remplacés par des lontaines publiques. D’anciens quartiers ont été entièrement transformés par mesure d’intérêt général,^ mais l’édilité ne s’est pas toujours préoccupée si l’art avait à perdre ou à gagner à tout ce mouvement progressiste. L’industrie a envahi toute la banlieue, principalement entre le canal Ismaïlieh etBoulaq; là, sur des terrains jadis marécageux et malsains, s élèvent des ateliers métallurgiques, des manufactures, de vastes chantiers de construction. La vapeur est appliquée à tous les grands travaux : pompes d’irrigation, moulins, machines pour l’égrenage du coton, huileries, distilleries, etc.
Les petits industriels enrichis et qui ont vécu au contact des Européens, sont les premiers à appliquer à leurs métiers les innovations d’outre-mer. Mais le flot du progrès moderne se brise dès qu’il touche au cœur de la ville indigène : l’Égyptien qui s’est conservé pur, enveloppe d un regard dédaigneux ces excès d’inventions européennes; la voiture de place,
LE CAIRE ACTUEL
]e chemin de fer, voilà à peu près tout ce qu’il goûte. Cela n’empèche pas qu’il ne soit grand admirateur de mécanique; mais à quoi bon pour lui toutes ces machines tapageuses? Il y a vingt ans rien n’existait de tout cela ici, et les affaires n’en allaient pas plus mal. Aussi dans sa profession, dans ses relations , commerciales, a-t-il conservé jusqu’à présent tout le caractère primitif oriental qui le distingue; et quant à faire usage dans ses travaux manuels des moyens autres que ceux qu’il tient de ses devanciers, il a sur ce point des idées bien arrêtées dont il ne lui arrive de se départir que dans des cas extrêmement rares.
Le Caire est divisé en huit arrondissements :
1° Abdin, qui comprend les quartiers de Bab-cï- Louq, Ismaïlîeh, Bab-el-Khalq.
2° Khalîfah : Sayîda-Nefisah, Sayîda-Sakînah , Qala’a-el-Kabch, el-Menchîeh (Roumeïleh), Salibah.
3° Darb-el-Ahmar : Soukkarîeh, Qasabct’-Radouân, Khiamîeh, Hart-el-Roum.
4° Qaïçonn : Syoufieh, Mogbarbelin’, Sourougîeh.
5° Gamalîeh : el-Azhar, Kbân-el-Khalîl, Nahasîn’, Gouanîeh, Sayîdna-Houssein.
6° Bab-ech-Charîeh : Hart-el-Yaoud, Ouasaah , 'Tamhali.
7° Sayîda-Zeynab : Darb-el-Gamamiz, Nasrîeh, Ismaïlîeh, Qasr-el-AIi.
8° Esbékîeh : Mousky, Hart-el-Yaoud, Hart-eî-
Nassarah , boulevard Clol-Bey (charea CIot-Bey) , Faggàlah, Kom-el-Dikkah, charea Qaouàlah, chare i Abd-el-Aziz.
L ’ E S I! É K î E II .
De foutes les places du Caire, la plus belle es celle de l’Esbékieh. Suivant les historiens arabes, nom viendrait de 1 émir Esbéky , général du sul'^ Qaït-Bày, qui avait fait construire, au quinzième siècle, une mosquée en cet endroit; mais nous avons vu précédemment (page 102) qu’il faudrait plutôt faire remonter 1 origine de ce nom à une époque beaucoup plus ancienne : As-baki, qui signifie en copte l’ancienne ville, servait à désigner les constructions qui existaient déjà sur ce terrain bien antérieure^ ment à la fondation de la ville des Fatimites. L’Esbékîeli était autrefois une plaine basse recouverte chaque année par l’inondation, et comme aujourd’hui entourée d’habitations. Mohammed-Ali fit subir à cette place une première transformation. Les buttes de décombres qui se trouvaient entre le Caire et le Nil, au delà du pont de Bab-el-Louq, furent employées à relever le niveau du sol ; le lac fut transformé en un vaste jardin entouré d’un canal qui allait déverser ses eaux dans le Khalig-el-Mogherby,
LE CAIRE ACTUEL
qui lui-même rejoignait le canal intérieur du Caire sur la route d’Héliopolis, près de la mosquée El-Zaher.
Aujourd’hui le jardin de l’Esbékieh, depuis les travaux exécutés en 1867 par le khédive Ismaïl, est formé de pelouses sillonnées par de nombreuses allées aux contours gracieux, et plantées d’arbres de toutes sortes. Un personnel nombreux est chargé de veiller à l’entretien du jardin. Chaque matin les gazons parsemés de fleurs, les massifs et les allées, sont arrosés avec de longs tuyaux à roulettes exactement comme dans nos parcs d’Europe. Au centre est un lac en miniature dont les eaux sont amenées par une petite rivière qui sort d’une grotte artificielle, au fond de laquelle tombent les flots d’une cascade. Cette grotte est surmontée d’un belvédère rustique d’où l’on a une vue magnifique : Au milieu des bosquets, et à moitié cachées sous les rameaux touffus des grands arbres, on aperçoit d’élégantes constructions de tous styles; à droite, des cafés-concerts où l’on entend le soir des romances arabes accompagnées d’instruments indigènes; en face, un pavillon chinois, un théâtre d’été, un restaurant, un atelier de photographie; à gauche, des cafés en plein vent et un kiosque où la musique militaire vient jouer tous les jours, de quatre heures à neuf heures du soir, des airs européens et turcs. Le jardin de l’Esbékîeh est de forme rectangulaire à angles coupés; il occupe une surface d’environ huit hectares, c’est-à-dire plus d’un tiers en moins qu’auparavant. Les travaux qui
l’ont transformé dansl’élatoù il est aujourd’hui, ont été dirigés par MM. Bariliet-Deschamps et Delclievalerie.
Du côté ouest, à l’angle même de l’avenue de Boulaq, est le palais d’Elfy-Bey que Bonaparte avait choisi pour quartier général. C’est dans le jardin de ce palais que fut assassiné Kléber. On se rappelle les circonstances de ce drame qui porta un coup si violent à l’armée française : Un jeune fanatique d’Alep, nommé Soleyman’, sans cesse en proie à une profonde exaltation religieuse, était arrivé à se persuader, dans son imagination malade, qu’il était investi d’une mission divine et résolut la mort du général en chef. Après avoir passé quarante jours en prière, presque en jeune, il se mit, à partir du 10 juin 1800, à suivre Kléber et à épier l’occasion de frapper sa victime. Le 14 il s’introduisit dans le jardin du Gouvernement, se cacha dans une citerne abandonnée et attendit. Au bout de quelques heures Kléber parut, accompagné de l’architecte Protain auquel il montrait plusieurs réparations à entreprendre. Soleyman’ sortit alors de sa retraite, se jeta aux genoux du général en lui remettant une pétition et, se relevant soudain, il plongea à quatre reprises son poignard dans le cœur de Kléber qui tomba sous la violence des coups. Protain se précipita sur l’assassin et reçut à son tour un coup de poignard qui le renversa. Aux cris qu’avaient jetés les deux victimes, des soldats accoururent, et le meurtrier fut découvert blotti derrière un monceau de décombres.
LE CAIRE ACTUEL. 131
L’endroit où Kléber fut frappé se trouve actuellement dans le jardin appartenant à l’hôtel Shepheard qui touche à l’ancien palais d’Elfy-Iiey. Grâce aux indications précises de l’histoire, et surtout aux relations arabes sur l’expédition d’Égypte, rien ne serait plus facile que deretrouver aujourd’hui la place exacte où Kléber est tombé. Personne n’a sans doute songé à le faire, car pas une pierre, pas la moindre inscription ne vient rappeler aux voyageurs français, qu’un de leurs plus vaillants capitaines, le vainqueur d’Héliopolis, est tombé là sous les coups d’un lâche assassin.
ARCHITECTURE ARABE
L’architecture arabe ne parait pas remonter au delà de l’établissement de l’islamisme, c’est-à-dire au septième siècle de notre ère, époque à laquelle les traditions de l’art ancien achevaient de se perdre dans le monde nouveau. « L’Orient, dit M. J. Bourgoin, est le terroir natif de tous les arts comme de toutes les religions, et les communications incessantes entre tous les Asiatiques ont amené une telle diffusion des différentes formes de l’activité industrieuse de ces peuples, qu’il est fort difficile de démêler ce qui revient à chacun d’eux. On reconnaît dans toutes les productions de l’art en Orient des influences infiniment variées, et l’on peut dire que l’art oriental est un syncrétisme de tous les éléments byzantins, persans, indiens, mauresques, etc., qui se mêlent et s’enchevêtrent sous la civilisation arabe. » Chez tous les peuples, les premiers monuments furent érigés en l’honneur de la divinité ; ces édifices sacrés ont même souvent entre eux une certaine
ARCHITECTURE ARABE
analogie de caractère. Les Arabes inaugurèrent une architecture nouvelle qui n’offre aucun rapport avec les temples de l’époque pharaonique : les constructions massives, imposantes, renfermant des retraites sombres et mystérieuses, ne pouvaient convenir aux disciples de la nouvelle religion où tout se fait au grand air. Du reste l’instinct des races n’était pas le même; autant l’ancien Égyptien semblait rechercher la solidité inébranlable dans les édifices, autant l’Arabe semblait avoir un goût particulier pour la légèreté des supports, et la disproportion entre le plein et le vide. Soumis aux dogmes d’une religion sévère qui interdisait la représentation des êtres animés, il dut rompre avec le passé et se créer un type qui n’empruntât rien au culte des images. « Limité dans ses moyens d’orner les surfaces, dit M. Charles Blanc (V. E. Isambert, Itinéraire de V Orient), l’Arabe a été amené fatalement à la complication, qui est l’un des caractères les plus frappants de son art. De là ses enchevêtrements de figures géométriques, d’entrelacs inextricables, qui intriguent et charment le regard, et dont la contemplation donne le vertige. Et pourtant il est prouvé aujourd’hui, notamment dans le bel ouvrage de M. Bourgoin ( les Arts arabes), que la confusion de ces trapèzes dispersés, de ces triangles interrompus, de ces polygones emmêlés, de ces disques intermittents, n’est qu’une confusion apparente ; il est prouvé qu’une méthode parfaitement simple a présidé à l’embrouil-
lement aimable de ces arides figures, et que l’on peut aisément retrouver le fil de ce mystérieux labyrinthe. »
Dans les mosquées principalement, le portail a souvent ce caractère étrange que l’on rencontre dans l’art arabe et qu’on admire surtout au Caire dans les splendides mosquées du sultan Hassan, de Qaït-Bày et d’El-Mouayyad. D’une hauteur considérable en proportion de sa largeur, il présente un profond renfoncementau pied duquel se trouve la porte d'entrée; les côtés et le mur plein du fond sont ornés d’arabesques, de mosaïques représentant des inscriptions en caractères koufiques, ou de colonnes torses à cannelures. Mais ce qui frappe le plus les yeux et qui se retrouve dans presque tous les monuments arabes, ce sont ces petites niches superposées en saillie, que l’on a comparées avec raison à des stalactites, et que l’on désigne sous le nom à' encorbellement. Pour quiconque a vécu en Orient au milieu des restes magnifiques de l’art arabe, la combinaison des stalactites est un souvenir ineffaçable ; il est non-seulement difficile d’en décrire la nature et l’effet, mais même de les reproduire. Tous les architectes arabes qui ont cherché à les imiter dans les édifices modernes, n’ont produit que de grossiers pastiches qui ne supportent pas un instant la comparaison avec leurs modèles. Pour remédier à l’inconvénient que présentent ces larges plans de maçonnerie, l’art arabe n’a pas la ressource de la statuaire; d’un autre côté
ARCHITECTURE ARABE
l’arabesque en relief ne se prête pas à l’ornementation des surfaces concaves ; la difficulté a donc été écartée par l’emploi de l’encorbellement.
Par leur agencement les stalactites, ornements si simples dans le principe, permettent d’arriver aux effets les plus divers. Placées en ligne droite les unes à côté des autres, elles forment des corniches d’une grande richesse dont ne peut se rendre compte que celui qui les a longuement admirées. Au-dessus des fûts de colonnes, elles deviennent d’élégants chapiteaux. Dans les lacunaires, et c’est là leur plus esthétique emploi, elles produisent, grâce à leur nombre qui augmente à mesure que s’élargit la voûte, la plus gracieuse transition entre les pilastres et la coupole, et s’harmonisent admirablement avec les arabesques qui, elles aussi, arrivent aux effets les plus compliqués, à un véritable méandre d’ornements. Les stalactites qui garnissent le haut du renfoncement des portails, sont fréquemment terminées par une coquille aux nervures puissamment tracées et viennent rejoindre, vers le sommet, l’ogive extérieure ordinairement tréflée.
Les édifices religieux semblent avoir le privilège exclusif des richesses de l’architecture arabe. Aucun monument civil élevé par les khalifes et les sultans mamelouks n’est parvenu jusqu’à nous. Tout ce qui rappelle aujourd’hui en Egypte le souvenir de l’ancienne domination musulmane n’est que mosquées, tombeaux et fortifications. Il est donc permis de
supposer que les palais des anciens souverains arabes étaient construits, comme ceux de nos jours, avec des matériaux qui n’offraient aucune garantie sérieuse de solidité.
Les maisons particulières sont complètement dépourvues extérieurement de tout caractère architectural, et présentent dans leur ensemble le même type d’uniformité. Les palais se distinguent seulement par leurs dimensions ; presque toujours ils sont entourés de hautes murailles qui les protègent contre les regards indiscrets des voisins. Les ornements sont tout à fait inconnus dans la décoration de la maison arabe; tout ne concourt qu’à assurer au propriétaire les commodités qu’il recherche et à l’envelopper de mystère; rien n’est sacrifié au goût, aux exigences du public ; souvent sous une apparence misérable, le plus grand luxe est déployé à l’intérieur. Cette négligence de l’ornementation extérieure tient sans doute à une vieille coutume mise en pratique sous l’ancien régime : cette manière de bâtir était alors une précaution contre l’envie des grands, desquels le peuple avait appris par une longue expérience, qu’il était trop dangereux d’offrir des tentations à leur insatiable cupidité.
MOSQUÉES ’
La mosquée n’est point, comme on le croit chez certains peuples, un temple où Dieu habite ou s’y manifeste d’une façon particulière ; ce n’est qu’un monument destiné à réunir les fidèles pour l’accomplissement de leurs devoirs religieux , et la sainteté du lieu consiste surtout dans le mihrab ou sanctuaire, qui marque sa position par rapport à la Kaabah vers laquelle tout croyant doit avoir le visage tourné quand il prie. La mosquée n’a point de forme déterminée par la loi religieuse; on en trouve au Caire qui sont élevées sur les plans les plus irréguliers. Les plus anciennes présentent ordinairement une cour rectangulaire entourée de portiques. La seule condition requise, est que l’endroit où l’on se prosterne en priant soit orienté vers la Mekke, considérée par les musulmans comme le centre du monde. C’est dans
1 V. P. Coste, Architecture arabe; Prisse (TAvennes, V Art arabe; J. Bourgoin, les Arts arabes.
cette partie du temple, plus spacieuse que les autres, que se trouve la qiblali, appelée aussi mihrab comme le sanctuaire, dont elle fait partie ; c’est une niche plus ou moins riche en ornements, pratiquée dans l’épaisseur du mur, ou quelquefois, comme à la mosquée et au tombeau de l’imam Chafei, ménagée dans un angle, mais invariablement placée dans la direction de la Kaabab, chapelle au milieu de la mosquée de la Mekke, qui renferme la pierre sacrée que l’ange Gabriel apporta à Abraham lorsqu’il bâtissait ce temple. « En priant, a dit le Prophète, tourne « ton front vers le temple antique qu’Abraham père « d’Ismaël consacra au Seigneur. En quelque lieu « que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire « auguste. »
Près de la qiblah est placé le membar , chaire à prêcher du haut de laquelle se fait chaque vendredi la khotbah ou prière publique, par Y imam assisté de son merakki (diacre). En face de la qiblah et du membar, s’élève à une hauteur d’environ deux mètres et demi, le dïkka (banc), tribune en bois ou en pierre supportée par des colonnes, et sur lequel se tiennent le mouballegh et ses desservants. Ce mouballegh est particulièrement chargé de rappeler aux fidèles certaines maximes et de leur expliquer les paroles de l’imam. L’imam est un ministre de la religion, mais qui n’est revêtu d’aucun caractère sacré.
Au milieu de la cour (salai) est le me'idah, bassin
MOSQUÉES
carré ou octogone, abrité ou découvert, et rempli d'eau pour les ablutions légales. Dans les grandes mosquées, prés du meïdah, est un autre bassin couvert, maghtas , sorte de piscine destinée particulièrement à la classe pauvre. Tout à côté est une Fontaine pourvue de robinets, appelée hancifieh. Les quatre sectes orthodoxes de l’islamisme ayant des manières différentes de faire leurs ablutions, le musulman qui n’oserait les accomplir dans le bassin public où l’eau est stagnante et malpropre, se sert de préférence aux hancifieh où l’eau coule toujours pure. Près des fontaines aux purifications est souvent un mousallah (oratoire), où les pauvres font leurs prières. L’ablution [el-woucloù) consiste à se laver le visage, la bouche, les narines, les oreilles, la barbe, les mains, les bras jusqu’au coude et les pieds jusqu’à la cheville. On prie en accomplissant cet acte de purification rigoureusement obligatoire nonseulement avant les cinq prières quotidiennes, mais encore après le contact des femmes ou toute espèce de souillure corporelle.
Dans certaines mosquées le sanctuaire est isolé par des clôtures à jour, et forme une sorte d’enceinte réservée appelée mciqsourah. Ce même nom s’applique aussi à l’endroit où se trouve le tombeau du fondateur. Les trois autres côtés de la cour, quand ils sont garnis de portiques intérieurs, se nomment litvân.
Les mosquées sont toujours extrêmement propres;
elles ne contiennent ni chaises ni bancs; le sol est couvert de nattes ou de tapis sur lesquels les fidèles se tiennent assis sur les talons. Avant de pénétrer dans l’intérieur, les musulmans ôtent leurs chaussures, les laissent à la porte ou les tiennent à la main semelle contre semelle, toujours très attentifs à mettre le pied droit le premier en franchissant le seuil de l’entrée. Leurs gestes, leurs regards sont calmes et modestes, leur altitude est recueillie. Malgré tout le respect qu’ils portent à leurs temples il n’est pas rare d’en voir y manger, dormir, travailler même dans les heures qui ne sont pas affectées à la prière. Avant l’expédition française, il y avait plusieurs mosquées devant lesquelles les chrétiens et les juifs ne pouvaient passer à cheval. Bonaparte fit cesser cet usage en opposant aux oulémas un argument sans réplique : « Si c’est par respect pour vos mosquées, leur dit-il, que vous ne laissez pas passer devant elles à cheval les membres des religions différentes de la vôtre, pourquoi ne vous astreignez-vous pas vous-mêmes à cette loi? Est-il raisonnable d’exiger pour les objets de votre culte, et de la part des étrangers, des témoignages de vénération que vous ne leur donnez pas vous-mêmes? » Aujourd’hui la tolérance est arrivée à un tel point que les Européens peuvent visiter toutes les mosquées du Caire (trois cents environ) sans crainte d’être inquiétés.
Chaque mosquée a un intendant ( nazir ) qui est chargé de l’administration des revenus provenant de
MOSQUÉES
propriétés léguées à la mosquée. Deux imams y sont attachés, l’un appelé khâtib, chargé de faire la prière publique du vendredi; l’autre, tartib ou aumônier, qui a mission de réciter la prière tous les jours aux cinq heures canoniques établies par le Qoran : « Publie la gloire du Très-Haut avant le lever et le i coucher du soleil, pendant la nuit et aux extrémités du jour, afin que ton cœur soit content de luimême. XX, 130. »
Les minarets ( müüdneh ) sont aux mosquées ce que les clochers sont aux églises; leur nombre et leur forme sont abandonnes au goût de 1 architecte, la décoration extérieure varie suivant l’importance de l’édifice. C’est du haut des balcons de ces tours que le mouezzin’ chante Ycidcin ou invitation à la prière, à l’aurore ^l-feggr) , à midi (ez-zor) , trois heures avant le coucher du soleil ( el-otsr ) , au coucher du soleil ( el-maghreb ) , et une heure et demie après le coucher du soleil ( el-ciéchnh ). Quand il n y a qu un seul minaret, il est ordinairement à côte ou au-dessus de la porte principale.
L’intérieur des mosquées est revêtu d’ornements, en sculptures ou en mosaïques, composés de lignes droites, et d’un mélange gracieux de feuillages. Souvent une large frise portant une inscription monumentale en caractères koutiques ou arabes, règne sur les trois côtés du sanctuaire. On sait que le Prophète, voulant frapper au cœur l’idolâtrie, a sévèrement défendu la reproduction, par le pinceau ou le ciseau,
1 4.-2 LE CAIRE ET S i: S ENVIRONS.
de tout être vivant; aussi ne rencontre-t-on jamais dans les temples musulmans des figures d’hommes ou d’animaux. L’imagination de l’artiste arabe n’interroge dans la nature que les parures les plus brillantes de la végétation, ou bien toute son attention se porte sur les entrelacs, ingénieuse combinaison de figures géométriques qui présentent à première vue un fouillis de lignes brisées, dont la clef a été retrouvée par M. Bourgoin.
Souvent les voyageurs frappés de l’état de délabrement dans lequel se trouvent la plupart des mosquées, ne savent comment concilier cette marque de négligence avec la piété ardente des musulmans, et le respect qu’ils professent pour les édifices de leur culte. Mais c’est ce respect même poussé à l’excès qui est la cause de leur négligence apparente. Ils craignent, en effet, de violer la sainteté du lieu en y faisant des réparations, et il faut vraiment que l’édifice menace ruine pour en arriver à ces extrémités profanes. Le nom du fondateur et la date de l’érection d’un monument religieux, sont toujours rappelés dans une inscription murale, soit par des chiffres, soit par un tarîkh ou chronogramme formé par le dernier hémistiche d’un vers dont les lettres, qui ont une valeur numérique conventionnelle, représentent le nombre que l’on veut exprimer.