MOSQUÉE TOULOUN
La mosquée Touloun ou Teyloun remonte à près d’un siècle avant la fondation du Caire; c’est le plus ancien monument que cette ville renferme dans ses murs; elle est située à l’extrémité de la partie sud,
, sur le versant d’une colline appelée Gebel-Yechkar. Elle fut bâtie en 876 (263 de l’hégire), par Ahmed ebn-Touloun qui gouvernail l’Egypte pour son propre compte tout en reconnaissant la suzeraineté du khalife ahbasside El-Motamed ebn-Moutaouakkel.
Histoire. — A l’époque où Ahmed ebn-Touloun parait sur la scène politique, l’empire de l’islam était en proie à des intrigues et à des conspirations permanentes. Il était rare alors que les personnages influents appelés aux fonctions de gouverneurs, se déterminassent à quitter la cour du khalife pour aller prendre possession du commandement qui leur était confié; mais ils faisaient gérer les provinces en leur nom par des lieutenants. Le territoire de l'Egypte était partagé entre divers vice-gouverneurs et administrateurs : les uns commandaient à Fostat, les autres à Alexandrie, d’autres encore dans la Haute- Egypte. Le pouvoir n’était pas même concentré dans les mêmes mains; dans chacune de ces divisions
l’armée avait un chef particulier, tandis qu’un autre fonctionnaire était chargé de l’administration civile et du prélèvement des impôts.
La réputation dont jouissait Ahmed ebn-Touloun avait déterminé Bakbak, gouverneur titulaire de l’Egypte, à le choisir pour son représentant militaire à Fostat ; l’administration financière était déjà confiée à Ahmed ebn-el-Modabher. Celui-ci vint à la rencontre du lieutenant militaire escorté de cent esclaves indiens, et lui offrit un présent de dix mille dinars (environ 150,000 fr.). Ahmed ebn-Touloun refusa l’or et demanda en échange les cent esclaves armés. Ebn-el-Modabber, bien que soupçonnant l’intention de cette demande imprévue, n’osa s’y refuser et céda son escorte. A partir de ce moment tout le pouvoir passa entre les mains d’Ahmed ebn-Touloun, qui devint bientôt assez puissant en Egypte pour y égaler en autorité le gouverneur dont il n’élait que le représentant, et soumettre par la force des armes, soit les ennemis qui voulaient s’opposer à l’agrandissement de sa puissance, soit d’autres vice-gouverneurs qui prétendaient conserver leur indépendance envers lui. Il s’établit au quartier d’El-Asker, sur un pied de défensive assez redoutable pour n’avoir à craindre aucune attaque ni à l’intérieur ni au dehors. Mais il ne put habiter longtemps le palais de ses prédécesseurs; l’enceinte qui renfermait El-Asker et Fostat était devenue insuffisante pour contenir les vastes magasins que nécessitaient ses immenses préparatifs
MOSQUÉES
de guerre, le nombre toujours croissant de ses chevaux et de ses esclaves, et les richesses immenses qu’il avait amassées. 11 chercha donc un nouvel emplacement qui pût réunir l’avantage de la position avec la proximité de Fostat et de son faubourg; son choix se fixa alors sur le plateau qui s’étend à l’orient du Nil jusqu’au pied du mont Moqattam. Cette place était remplie de tombeaux chrétiens et juifs; Ahmed les fit démolir et commença par y bâtir une citadelle et un manège. Bientôt tout le terrain fut couvert de constructions, et ce nouveau quartier devint rapidement une ville remarquable par ses riches palais, ses jardins magnifiques, ses bains et ses bazars; on l’appela El-Qatdiah (les fiefs), en souvenir des terres qui avaient été concédées par Ahmed aux chefs de son armée et à ses principaux partisans. L’édifice qui surpassait tous les autres par son étendue et sa magnificence, était le palais du vicegouverneur. La porte principale de ce monument était surmontée d’un belvéder aux formes élégantes d’où l’on découvrait un panorama admirable : c’était d’abord Fostat avec sa vieille forteresse aux lourdes murailles; puis l’ile de Raoudab verdoyante et fleurie qui se mire au milieu des eaux tranquilles du Nil; plus loin, derrière les bois de palmiers de la rive occidentale du fleuve, le désert aride et, tout au fond, sur le plateau de la chaîne libyque, les imposantes pyramides qui ferment l’horizon de ce côté.
Cette ancienne ville d’Ahmed ebn-Touloun, sa
forteresse, son palais, appelé el-Meïdan du nom de la place sur laquelle il s’élevait, ont subi 1 effet inévitable du temps et des catastrophes que tant de révolutions, et principalement celles qui ensanglantèrent le règne d’El-Mostanser, ont amenées depuis cette époque en Égypte. Le Caire, bâti plus tard, a emabi et renfermé dans sa vaste enceinte la ville moins étendue qui l’avait précédé; mais des traces de 1 ancienne cité sont parfaitement reconnaissables de nos jours, et la belle mosquée qui existe encore suffit pour attester son ancienne splendeur. L’étang qui est au-dessous de la colline sur laquelle les Français établirent le fort Muireur en 1799, porte encore le nom de Birket-Touloun; il aurait, dit-on, fait partie des jardins d’ Ahmed ; la colline de décombres serait elle-même formée des débris de son palais.
L’an 258 de l’hégire (871 de J. C.) Ahmed ebn- Touloun fut nommé officiellement, par le khalife El-Motamed, seul maître des pouvoirs civils et militaires, c’est-à-dire de toute l’administration politique et financière de l’Égypte. Le premier acte du nouveau gouverneur général fut de supprimer une partie des impôts et de mettre un terme aux vexations excessives établies par l’intendant des finances Ebn-el-Modabber. 11 fit ensuite réparer le Kilomètre, créa des fontaines publiques, fonda un hôpital dans le quartier d’El- Asker, et fit élever deux mosquées, l’une à proximité de son palais, l’autre sur le mont Moqattam.
Pendant qu’ Ahmed s’occupait ainsi des affaires
MOSQUEES
intérieures, une guerre sérieuse vint menacer sa puissance et la tranquillité de l’Égypte. La capitale fut mise en état de défense ; File de Raoudah fortifiée et protégée par une ligne de cent galères armées. Des signaux établis sur différents poinls, des pigeons voyageurs, devaient avertir les chefs de corps des mouvements de l’ennemi. L’armée d’invasion envoyée par El-MouafFaq, frère du khalife, s’arrêta aux frontières du Delta. Quelque temps après la paix était signée.
Après avoir gouverné l’Égypte pendant dix-huit ans, Ahmed ehn-Touloun mourut à l’àge de cinquante ans en 884 (270 de l’hégire) et fut inhumé sur le Moqattam. Ce prince avait étendu son pouvoir jusque sur la Syrie; c’est lui qui fit bâtir à Jaffa la première citadelle qui ait défendu cette place, jusque-là dépourvue de fortifications. La ville de Sour, l’ancienne Tyr, lui dut aussi son entière reconstruction. Ahmed était doué d’un esprit droit et d’un heureux naturel; il s’était livré particulièrement à l’étude des traditions musulmanes, et sa réputation s’étendait des bords du Nil à Samarrah alors capitale du khalifat. Lorsqu’ils voulut bâtir la mosquée qui porte son nom, il recommanda de ne rien épargner pour en faire un édifice qui surpassât en dimension et en richesse la mosquée d A m r à Fostat; il voulait, disent les historiens arabes, que les portiques fussent soutenus par trois cents colonnes de marbre ; mais on lui objecta qu’un aussi grand nombre de colonnes ne
pourrait jamais se trouver clans toute l’Egypte, à moins qu’on ne les enlevât aux anciens monuments de Memphis ou aux églises des chrétiens. Ahmed, à qui il répugnait d’employer de semblables moyens, consulta un architecte copte qui lui avait déjà exécuté plusieurs travaux et en qui il avait toute confiance. L’architecte lui proposa de bâtir une mosquée aussi belle qu’il le désirait, sans employer une seule colonne, à l’exception toutefois de celles qui doivent être placées de chaque côte de la qiblah. Le plan fut trouvé parfait et Ahmed donna aussitôt l’ordre de se mettre à l’œuvre. Le monument fut élevé en chaux et en briques, sans aucuns matériaux combustibles. « Je veux, avait dit le fondateur, que si Postât et ses « faubourgs périssent un jour par l’eau ou par le- « feu, ma mosquée puisse survivre à cette destrucn lion. «
En deux ans l’édifice fut achevé; trois cents lampes d’airain suspendues à la voûte par de longues chaînes de cuivre, décoraient l’intérieur ; des nattes et des tapis couvraient le sol. Au mois de Ramadàn 263, Ahmed annonça que le temple était ouvert à la piété des fidèles; cependant personne ne se présenta : on craignait que les fonds qui avaient servi à payer tant de richesses, n’eussent été acquis par des voies illicites; mais le prince se justifia de ce soupçon, et déclara avec serment qu’il n’avait rien dépensé qui fût au delà de ses moyens ; il acheva de rassurer le peuple en affirmant que dans ses courses aux environs de la
MOSQUEES
ville, il avait trouvé un trésor suffisant pour bâtir sa mosquée et la doter.
— La mosquée Touloun est entourée d’une double enceinte afin d’isoler le lieu de la prière des bruits du dehors. L’entrée principale est sous une arcade transversale qui s’ouvre sur la face nord, ou plus exactement nord-ouest, de l’édifice. Trente-quatre petites fenêtres en ogive, forment comme un attique le long de chaque façade; leurs ouvertures répondent deux à deux aux dix-sept arcades des galeries intérieures. Les plafonds sont en bois de dattier, et les poutres revêtues de planches afin de paraître équarries. Immédiatement au-dessous de ce plafond, règne une frise en bois sur laquelle est sculpté, en caractères koufiques, le Qoran tout entier. Quelques historiens arabes prétendent que cette frise, qui existe encore en partie, était formée « des planches de l’arche de Noé, dont Ahmed avait retrouvé les débris sur le mont Ararat en Arménie! «
Au milieu de la cour s’élevait un pavillon surmonté d’une haute coupole soutenue par huit colonnes de marbre, et ornée extérieurement d’une sorte de galerie à treillage doré, supportée par seize autres colonnes entre lesquelles étaient suspendus des vases en bronze remplis de parfums que l’on brûlait tous les vendredis pendant la prière solennelle. Sous la coupole d’azur parsemée d’étoiles d’or, était un bassin en mosaïque d’où l’eau jaillissait en gerbe, et entretenait dans cet endroit une douce fraîcheur.
Près de l’entrée principale de la mosquée s élevait un palais appelé la Maison du Gouvernement , où Ahmed s’arrêtait en venant assister aux prières publiques. Ce palais communiquait avec la mosquée par une chambre entourée de rideaux, qui formait une sorte de maqsourah où se tenaient le prince et sa famille pendant les cérémonies. Sur le côté sud-ouest du mur d’enceinte était un collège public, où les disciples de Rabîeh ebn-Soleyman’ enseignaient la théologie et la jurisprudence.
La mosquée Touloun peut être considérée comme le type le plus pur de l’architecture arabe en Egypte pendant la première époque. Elle est exempte de cette foule de détails inutiles qui choquent l’œil dans la plupart des autres mosquées. L’édifice a été construit d’un seul jet, et les réparations faites par le sultan Melek-el-Mansour Lagîn’en 1296 (696 de l’hégire), n’y ont apporté aucune modification importante. Les murs sont en briques rouges recouvertes
d’un fort enduit sur lequel se détachent des ornements,
des moulures en stuc, et de petites colonnes engagées aux angles des pilastres qui supportent les arcades a angle aigu très peu sensible; au-dessus de chaque pilastre, une ouverture ogivale a été ménagée pour donner plus de grâce et de légèreté aux portiques. La décoration a de l’ensemble et de l’unité. Les fenêtres pratiquées dans les murs extérieurs sont eu pierre calcaire et découpées à jour sans vitraux. Le pourtour des ouvertures ainsi que le dessous des
i O JL
MOSQUÉES
arcades sont couverts d’arabesques et d’inscriptions.
Le sanctuaire a cinq rangs de portiques. Le memhm est en bois de noyer, à compartiments incrustes d’ivoire et découpés à jour; la porte, delicatemen sculptée, est surmontée d’une corniche a stalactites. La qiblah se détache sur un panneau charge d ornements en couleur encadrés de moulures ; elle est soutenue par quatre colonnes dont deux en marbre no.r;
le fond est en mosaïque; la partie supérieure a e e réparée et la mosaïque maladroitement raccordée avec de la peinture. Au-dessus de la qiblah s’arrondn gracieusement une petite coupole à jour soutenue par des pendentifs en bois. Une autre qiblah, toute formée d’appliques en plâtre, et de beaucoup moms ancienne que le reste du monument, est placée a vingt-cinq mètres h gauche du membar.
Le bassin aux ablutions qui existe aujourd hui a remplacé l’ancien pavillon, brûle en 12J4 (69 a l'hégire) sous Melek-el-Adel-Ketboghâ. Ce bassin est abrité par une coupole en brique, reliée à une base carrée par des pendentifs couronnés d’une inscription monumentale en caractères naskhys. Le mur intérieur de la cour est terminé par une large frise avec des rosaces en creux inscrites dans un encadrement octogone. La partie supérieure du mur d enceinte, découpée en forme de créneaux écbancres, ressemble de loin à une immense bordure de dentelle.
La mosquée a trois minarets qui tombent en ruine ; le plus grand est de forme assez bizarre : la base
carrée et massive supporte une tour ronde terminée par une autre tour octogone a deux étages. Au pied du minaret, une porte en fer à cheval s’ouvre sur l’escalier extérieur qui décrit une ligne en spirale jusqu’à la galerie supérieure. Le sommet du massif est couronné par une girouette de bronze en forme de barque dans laquelle on mettait autrefois du blé et de l’eau pour les oiseaux. « Cette girouette, dit un écrivain arabe, a été longtemps un sujet de superstition pour le peuple : ses mouvements correspondaient aux « révolutions du soleil», et si parfois le vent la faisait dévier, on devait s’attendre à de grands évènements. »
En 1847 Mohammed-Ali transforma la mosquée Touloun, déjà abandonnée, en hospice pour les vieillards et les infirmes. C’est Clot-Bey qui fut chargé de cette charitable fondation. « C’est à Clot-Bey, dit M. Prisse d’Avennes, qu’est due la ruine d’un aussi beau, d’un aussi ancien monument de l’art arabe, car pour approprier ce vaste édifice à sa nouvelle destination, il a bouché toutes les arcades par de mauvais murs percés de fenêtres vitrées, et il en a divisé l’étendue en petits logements. Il n’est pas possible aujourd’hui d’embrasser l’ensemble de la mosquée, ni même d’en dessiner les principaux détails. On ne peut s’empêcher de déplorer l’inutilité d’un tel acte de vandalisme caché sous un masque de philanthropie. »
La mosquée Touloun présentait encore en 1880
MOSQUÉES. 1 53
l’aspect d’une cour des Miracles ; toutes les misères de la vie humaine s’y trouvaient réunies. Le voyageui pouvait à peine se défendre contre les pauvres et les infirmes à demi nus qui le poursuivaient sans relâche de leurs sollicitations importunes, accompagnées de contorsions repoussantes. Sous les portiques étaient groupés des vieillards affaiblis couverts d’un haillon, et qui semblaient n’avoir plus la force de tendie la main. Des idiots couraient en poussant des cris assourdissants, ou grimaçaient quelque rire stupide enroulant des yeux égarés, pour essayer d apitoyer le visiteur sur leur sort. La vue de ces malheureux, à tout moment rudoyés par leurs gardiens, offrait un spectacle émouvant et dégoûtant à la fois. Le khédive a ordonné que ces infortunés fussent transférés au moristân de Boulaq où ils sont mieux traités.
Aujourd’hui la mosquée est déserte; aucun bruit ne vient troubler le silence profond qui règne dans son immense enceinte. En traversant les nefs du sanctuaire où pas même l’écho ne répond au bruit des pas, on se reporte malgré soi aux premiers temps de l’islamisme, et ce vieux temple semble alors revivre pour un instant au milieu de ses ruines désolées. Mais l’on revient bientôt à la triste réalité en se retrouvant parmi ces pierres qui s émiettent, ces plafonds qui s’écroulent, et 1 on a le cœur navié en songeant que les derniers vestiges de ce chefd’œuvre ne tarderont pas à disparaitre sous un amas de décombres.