‹ Le Caire et ses environsChapitre 38 sur 69 · CONTEURS PUBLICS · texte numérisé non relu

CONTEURS PUBLICS

i Désespéré, il prend une épouse nouvelle, Koudra,

| (pii peu de temps après son mariage devint enceinte. Un jour en se promenant avec ses esclaves, Koudra voit un oiseau noir qui fond sur d’autres oiseaux, en lue un grand nombre et disperse le reste. Émue à la vue de ce spectacle, elle prie Dieu de lui donner un fils aussi fort et aussi courageux que cet oiseau, dût-il être noir comme lui. Son vœu est exaucé : elle met au monde un enfant noir. L’émir plein de joie à la vue de son fils, invite ses amis à un banquet pour partager son bonheur. Mais le septième jour l'enfant est montré aux convives; ceux-ci exhortent leur hôte à renvoyer la femme infidèle qui a mis au monde un enfant témoignage vivant de sa honte. L’émir cède, mais à regret, car il aime éperdument son épouse et ne doute pas que l’enfant ne soit bien son fils. Koudra est renvoyée à son père. Quelque temps après, un autre émir touché de compassion au récit des infortunes de la jeune femme, la recueille chez lui, élève son fils comme les siens et lui donne le nom de Barakat. Dès sa plus tendre jeunesse, l’enfant lait preuve d’une force extraordinaire et d’un indomptable courage. Parvenu à l’adolescence, il fait la guerre aux tribus voisines et s’illustre par des exploits extraordinaires. Un jour il interroge sa mère sur son histoire; Koudra pour se venger de l’époux qui la outragée, lui dit que Ilisq est l’auteur de ses malheurs, le meurtrier de son père et le destructeur de sa tribu... Altéré de vengeance, le vaillant Barakat

cherche Risq, lui fait la guerre, le hat et va le tuer, lorsque Koudra prévient un parricide en dévoilant la vérité à son fils. Risq et Barakat se reconnaissent, Koudra rentre dans le harem de son époux qui lui prodigue mille marques de tendresse, et Barakat reprend le nom d’Abou-Zeyd qui lui avait été donné à sa naissance.

Telle est en résumé la première partie de l’histoire d’Ahou-Zeyd dont les aventures sont semées d’épisodes extraordinaires. Ce roman parait avoir été écrit au dixième siècle de notre ère.

Bien que le répertoire des conteurs soit peu varié, leurs récits charment toujours l’auditoire constamment attentif à la parole animée et aux gestes pleins d’expression de l’orateur. Celui-ci même, suivant l’effet produit, ajoute souvent quelque improvisation au texte original. Le conte terminé , il reçoit du maître de l’étahlissement un léger salaire, et fait circuler un plateau qui peut être parfois rempli de monnaie de cuivre, mais où les plus petites pièces d’argent font rarement apparition.

ROMANCES ET CHANSONS

Tous les Égyptiens, sans exception aucune, ont le sentiment du rhythme; ils aiment le retour des consonnances; souvent même ils répètent à l’infini deux seuls vers après lesquels vient toujours le même î’efrain, quelquefois un seul mot favori, comme par exemple : le'ileli ! ya leileh... (nuit! oh! nuit...). La ooésie arabe a été cultivée dans tous les genres, mais ;elui que l’on retrouve le plus fréquemment est le jfenre érotique. Presque tous les poètes ont chanté sur un ton élégiaque les peines des amoureux ; les mages dont leurs vers sont fleuris, sont empruntées iux mœurs du pays et à l’amour tel qu’on l’entend 3n Orient, c’est-à-dire un mélange de mysticisme et le volupté, où le fatalisme joue une grand rôle, et )ù le nom d’Allah intervient au milieu des transports es plus lascifs, avec des retours de mélancolie sur e néant des choses et la rapidité du temps. Les larfums du jasmin, les douces teintes de la rose, la latience du chameau, la force et la majesté du lion,

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l’élégance, l’agilité et les beaux yeux de la gazelle, la fécondité du Nil, le silence et la sérénité des nuits, la lune qui se lève, l’aurore, etc., fournissent d’abondantes figures; la richesse et la flexibilité de la langue arabe permettent de trouver facilement, même dans l’improvisation, une forme modulée suivant les impressions que le cœur éprouve.

Voici quelques exemples de poésies arabes :

u Mon amour que j’ai tenu longtemps caché a enfin éclaté à tes yeux. Tu m’as enveloppé du sombre vêtement d’une langueur mortelle; mais aujourd’hui mon cœur déborde et je ne puis plus te celer mon secret. Le moment est venu d’oublier dans les joies de l’amour le temps qui fuit, qui fuit sans cesse. Ne repousse point ma tendresse du seuil mystérieux de tes faveurs, car la jeunesse s’envole comme un par fum emporté par la brise... Lorsque tu passes le long des sentiers solitaires de ton jardin enchanté, et que, pour respirer la fraîcheur de l’ombre, tu rejettes le voile sous lequel tu caches ton enivrante beauté, le rossignol suspend son chant d’amour et la rose est jalouse de tes charmes. Les joncs du ruisseau s’inclinent sur tes pas avec un murmure mélodieux. Le soleil même semble te prodiguer d’amoureuses caresses. Ta taille élancée est devenue svelte et gracieuse comme la tige du lis. Comment mon cœur ne languirait-il pas pour toi, ô ma bien-aimée! Tes regards célestes me ravissent, tes paroles m’enchantent et sont plus douces que la clarté de la lune

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au milieu de la nuit, tes baisers m’enivrent, tes caresses me font mourir. O merveille de beauté ! rien avant toi, rien après toi. »

Ou bien :

«Va, messager d’amour, va me chercher ma gazelle; amène-moi cette beauté à la cuisse de perles, dis-lui que mes lèvres appellent ses baisers. La voici; elle écarte le voile jaloux qui me dérobait ses traits divins. Est-ce un éclair céleste qui brille à mes yeux, ou si ce sont les feux allumés au désert par la caravane, qui resplendissent dans la nuit... Le son sein où fleurit la rose s’échappe un parfum qui donne le délire. Sa tète penchée sur ma poitrine s’est relevée, ses beaux yeux noirs humides d’amour ont rencontré les miens, et sa bouche, semblable à une grenade entr’ouverte , a murmuré : Je suis ton esclave !... »

Ou encore :

« O fleur de citronnier éclose à la rosée des nuits! heureux celui qui t’a embrassée! insensé celui qui délie ses bras d’autour de toi! Heureux, trois fois heureux celui qui, le soir, t’étreignit sans rouvrir ses bras aux lueurs du matin ! »

Traduction d’une chanson de soldai :

— - Je suis natif de Qalioub, et depuis l’heure de ma naissance j’avais vu seize fois le Nil couvrir les champs.

— Et j’avais un voisin nommé cheikh Abd-el-Aal

qui avait une fille dont le visage n’était connu que de moi seul. Rien n’égalait Fatma en souplesse et en beauté; ses yeux étaient grands comme des jindjàn’ (petites tasses à café) ; sa chair avait la fermeté et la force de la jeunesse. Nous n’avions qu’un cœur sans rivaux, et l’on s’apprêtait à nous unir lorsque le hache f ; que Dieu damne, me fit lier les deux mains et, m’attachant par le cou avec cinquante de mes compagnons, me fit conduire au camp. Commej étais pauvre et mon voisin aussi, rien ne put attendrir le kachef, que Dieu damne!

— Les tambours, les trompettes, les fifres m étourdirent tellement que j’oubliai bientôt ma cabane, mes chèvres et mon chadouf (machine pour 1 arrosage) ; mais je ne pouvais oublier le soleil de ma vie, la lumière de ma pensée, la pauvre Fatma.

— Et l’on me fit cadeau d’un fusil, d’un habit du nizam , d’une giberne; puis il fallait trourner la tête à droite et à gauche, se tenir sur un pied ; en garçon adroit j’appris bientôt diwau’ doux! salant dout'! (l’arme au bras, présentez arme) et beaucoup d autres belles choses.

— Et me voilà parti avec mon régiment pour la Mekke. Je verrai donc la Kaabah! Nous nous battîmes dans les déserts, dans les rochers, dans les montagnes; nous tuâmes les ennemis du Prophète; enfin j’entrai en hadji (pèlerin) à la Mekke tant désirée. Dieu soit loué!

— Et l’on me fit caporal... Après trois années de

ROMANCES ET CHANSONS

truerre, on noos entasse dans des vaisseaux; nous retournons dans le pays du fleuve béni. Me voilà au camp, tout troublé d’être si près de Qalioub, de ma pauvre Fatma. Je n osais y aller de peui d y trouver les choses changées.

Et aussitôt la fièvre s’empare de moi ; on me

conduit au grand hôpital d’Abou-Zabel, et les médecins frandji (européens), plus insupportables que mon mal, m’empêchaient de mangèr pour vendre ma ration... Dieu les damne!

— Et je devenais chaque jour plus laible et plus triste; j’allais mourir... Un matin, les médecins m’apportent une drogue dont l’odeur m épouvantait et me rendait plus malade encore. J avais la tasse sur les lèvres, lorsque du dehors une voix qui me perce jusqu’à l’âme, m’appelle : Hussein ! Hussein ! yei aéni! (Hassan’, Hassan’, ô mes yeux!)

— Et je jette la tasse au nez de l’infirmier; la force me revient et coule dans mon sang ; je me lève guéii, et ces sots médecins s’imaginaient que c’était leur remède qui avait opéré. Mon billet de sortie, demandai-je, et l’on me donna mon billet de sortie.

— Et me voilà dans les bras de Fatma, qui m’attendait toute tremblante. Après nos embrassements, elle me raconta comment elle avait su mon retour, et comment elle était venue au camp.

— Et, disait-elle, comme elle voulait y entrer, un nègre lui présenta sa baïonnette et lui cria : Dourt (Halte!) Comme elle ne savait pas ce que signifiait

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ce ■« dour » , elle ne répondait pas, et le noir criait encore plus fort en s’avançant sur elle, quand l’officier turc arriva et lui demanda ce qu’elle voulait.

— Et elle lui dit : Je veux mon Hassan’, mon amoureux que je n’ai pas vu depuis trois ans; et

l’officier lui tournant le dos lui dit : Je m'en La

pauvre enfant se retira confuse. Enfin elle rencontra la sœur d’un sergent qui lui dit :

— ■ Ton amoureux est à l’hôpital, malade de ne point te voir. Et plus leste que la gazelle, cette chère lumière de ma vie s’est approchée d’une fenêtre de l’hôpital et s’est écriée : Hassan 7 Hassan 7 ya aénil

— Et plein de joie, je la porte en triomphe dans mon camp. Je la montre comme un fou à mon colonel, à mon commandant, à mon capitaine, à mon lieutenant, à mon sergent.

— - Et ayant obtenu une permission, nous allons nous marier à Qalioub, où le vieux Abd-el-Aal nous attendait pour nous bénir. Dieu soit loué!

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