MOSQUÉE BARQOUQ
En laissant à gauche la mosquée El-Achraf-lnal, on arrive bientôt à celle du sultan Barqouq , le plus vaste monument funéraire de la nécropole. L’origine de sa construction remonte à l’an 1386 (788 de l’hégire).
Histoire. — El-Melek-el-Zaher-Barqouq , fondateur de la deuxième dynastie des Mamelouks, monta sur le trône en 1382 (784 de l’hégire), après avoir fait exiler Hàgy, arrière-petit-fils du sultan Qalaoun, sous prétexte que la trop grande jeunesse de ce prince était nuisible à la bonne administration des affaires de l’État. Barqouq était fils d’un renégat circassien; il fut acheté en Crimée par un marchand nommé Osman’ , qui l’amena en Égypte et le vendit à l’émir Yl-Boghâ (1364-765), qui l’incorpora dans sa garde. Ses dispositions brillantes lui valurent les bonnes grâces de son maître; il reçut une instruction soignée et se distingua dans la théologie et la jurisprudence. Devenu sultan à force d’intrigues, il réunit le khalife
Moufaouakkel-b-Illah , le Cheikh-el-IsIam, les oulémas et les émirs, fit légitimer son usurpation, et prit le titre d’El-Melek-el-Zaher, « le roi illustre » .
A cette époque, le célèbre Tymour-Lenk (Tamerlan) remplissait la terre du bruit de ses conquêtes et de la terreur de son nom; ses bordes tartares étaient prêtes à fondre sur l’Égypte. Barqouq, réunissant à la bâte ses meilleures troupes, s’avança en Syrie et tint en échec le conquérant de l’Asie. Mais tandis qu’il faisait tête à l’ennemi extérieur, il apprit qu’un complot se tramait au Caire contre sa personne. Le sultan reprit aussitôt la route de l’Égypte, et trouva la capitale en pleine insurrection. Les chefs de la révolte furent sévèrement punis ; les autres se soumirent et protestèrent de leur dévouement sans bornes au souverain. Barqouq fit grâce, mais bientôt les menées recommencèrent; la trahison éclata chez ceux-là mêmes qui avaient fait les serments les plus sincères en apparence, et Barqouq fut déposé, après un règne de dix ans et demi. Huit mois après, il ressaisissait les rênes du gouvernement, et assurait sa tranquillité en faisant massacrer ses ennemis.
La paix intérieure semblait rétablie, et Tymour- Lenk, sur le point d’ouvrir une campagne contre les Ottomans commandés par Bayazid (Bajazet Ier), paraissait avoir oublié l’Égypte, quand un jour on reçut au Caire une députation tartare qui venait sommer, avec les plus insolentes menaces, le sultan d’Egypte de se reconnaître vassal de Tymour. Dans
la lettre que le conquérant asiatique envoyait à Barqouq, on remarquait ce passage : « Il ne doit y avoir qu’un seul maître sur la terre, comme il n’y a qu’un seul maître au ciel. » Le sultan outré de tant d’impudence, et s’appuyant sur l’alliance qu’il venait de faire avec Baÿazid, fit massacrer les députés et se tint prêt à résister vigoureusement à l’ennemi.
Les Tartares coururent à la vengeance en répandant le sang à travers les populations de la Syrie. L’Égypte allait à son tour devenir la proie de ces hordes sauvages, quand la conquête des Indes appela Tymour et détourna l’ouragan. L’éloignement de son ennemi n’endormit pas la vigilance de Barqouq ; il fit de grands armements pour résister à l’attaque inévitable qu’il prévoyait. C’est au milieu de ces préparatifs qu’il mourut, à soixante ans, d’une attaque d’apoplexie en 1399 (801 de l’hégire).
— - La mosquée Barqouq est de forme carrée; aux angles de la façade s’élancent deux minarets semblables, à trois rangs de galeries, d’abord carrés puis cylindriques, et terminés par une lanterne octogone dont les côtés, aujourd’hui murés, enlèvent à cette partie toute sa légèreté. Aux deux angles opposés, sont deux chapelles funéraires surmontées d’une coupole guillochée.
L’entrée principale, aujourd’hui fermée, est sur la face nord-ouest; elle est ornée de stalactites finement exécutées, et d’une architrave en albâtre du plus bel effet. Dans le vestibule où l’on se trouve
après avoir franchi un seuil en granit, on admire une jolie coupole en forme d’étoile, chargée d’ornements délicats et d appliques en marbre de couleur à moitié dégradées. Cette partie du monument est dans un tel état de délabrement, qu’il serait imprudent de s y aventurer. On pénètre de préférence dans la cour par une autre entrée, presque aussi ruinée que la première, à l’angle sud.
La cour, au milieu de laquelle une fontaine tarie depuis longtemps tombe de vétusté, est bordée d arcades à deux courbures, supportées par des piliers carrés à pans coupés, et reliées par des tirants en bois. Ces arcades, en grande partie écroulées, donnaient autrefois accès à des salles d’audience et à des logements destinés aux étrangers. Les salles principales étaient rafraîchies par des jets d’eau dont on voit encore les bassins qui ne tarderont pas à disparaître sous les décombres des voûtes, qui s’effondrent sous le poids des années. Sur le côté qui fait face au sanctuaire, on aperçoit un grand renfoncement où était placée une estrade sur laquelle se tenait le sultan les jours de grande cérémonie.
Le sanctuaire a trois rangées de piliers; on n’y remarque que le membar en pierre, surmonté d’un dais festonné. Ce membar est peut-être un peu massif, mais les ornements dont il est couvert sont délicieusement ciselés; la porte est un modèle du genre. La qiblah principale, c’est-à-dire la plus rapprochée du membar, est surmontée d’un petit dôme sculpté.
Aux deux extrémités du sanctuaire s’ouvrent, au milieu de larges cloisons en bois ouvragé, les deux portes des salles sépulcrales du sultan et de son harem. Sous la coupole de gauche, et pi ès d une petite qiblah, un catafalque en albâtre ciselé marque l’endroit où repose le corps de Barqouq; à côté, une colonne en marbre, coiffée d’une sorte de turban, apparaît comme un gardien fidèle' qui depuis des siècles veille au chevet de son maître. Cette colonne, sur laquelle est gravée en relief une note biographique, rappelle, dit-on, par sa hauteur, la taille du sultan. Le second tombeau qui est dans la même salle renferme le corps de Farag, fils et successeui de Barqouq, décapité à Damas en 1-412 (815 de 1 hégire), l’autre appartient au frère de Farag, Abd-el-Aziz , mort à Alexandrie (1405-808). Comme les chapelles funéraires des mosquées de Qalaoun et du sultan Hassan, celle de Barqouq jouit d une certaine réputation de sainteté; elle possède une pierre noire apportée de la Mecque par un pieux pèlerin, et que l’on n’oublie jamais de faire voir aux visiteurs; les dévots attribuent .a cette précieuse relique des qualités miraculeuses.
La mosquée Barqouq est remarquable par la régularité de ses lignes et l’accord qui règne dans toute sa disposition. Elle est aujourd hui complètement abandonnée; les pierres se détachent une à une, entraînant dans leur chute des pans de mur qui, faute d’appui ou d’équilibre, s écroulent avec un bi uit
sinistre, et l’édifice entier ne tardera pas à être enseveli sous ses ruines. Heureusement le sanctuaire et les murs extérieurs ont résisté aux ravages du temps, mais le moment n’est pas éloigné où ces belles coupoles deviendront trop lourdes pour leurs légers supports, où ces élégants minarets jumeaux, trop affaiblis par l’âge, réuniront en vain leurs efforts pour résister aux rafales du désert; tout disparaîtra bientôt en gémissant un dernier râle d’agonie, et le fastueux sultan sera, lui aussi, oublié sous les débris de la mosquée qui devait l’immortaliser. Il n’est déjà, bêlas! plus temps de sauver du péril ce monument qui rappelle tant de souvenirs; et quand l’heure iatale aura sonné, quand les siècles auront accompli leur œuvre de destruction, le vieil Arabe, aujourd’hui seul gardien de ce temple croulant, s’en ira tristement, jetant un dernier regard sur cet amas de pierres répandues sur le sol en soupirant d’un air de résignation : Allah el-Aazim , Dieu est grand!
MOSQUÉE BARSEBAY.
A l’ouest de la mosquée Barqouq s’élèvent plusieurs coupoles funéraires, parmi lesquelles on remarque celle de Solexjman’ décorée de fort belles sculptures et d’inscriptions en faïence en partie
détruites; celle de Sciba-Benat ’ ou des Sept-Filles, dont le dôme se distingue de ceux des tombeaux voisins par sa forme toute particulière; et c'elle de Bar sebây, reconnaissable à son minaret ruiné, sans ornement, terminé par un simple poteau en bois qui se dresse dans les airs.
Histoire. — Barsebây, esclave affranchi du sultan Tatar, s’empara du pouvoir quatre, mois après la mort de son maître. Il fut solennellement proclamé en 1422 (8251 de l’hégire), et prit le titre de Melekel-Acbraf (le roi très noble). Son gouvernement fut sage, modéré et paisible; il embellit le kCaire de plusieurs monuments, entre autres de la mosquée El-Achrajîeh qu’il fit construire , la deuxième année de son règne, dans le quartier des bazars, à l’entrée du Hamzaoui. (V. p. 206.)
Barsebây entreprit plusieurs expéditions contre les Francs; il soumit l’île de Chypre, et le roi Jean III de Lusignan, forcé de se reconnaître vassal de l’Égypte, paya annuellement un tribut considérable.
C’estpendant le règne du sultan Barsebây qu’eurent lieu les premiers traités d’alliance entre l’Égypte et la Porte Ottomane qui étendait déjà sa puissance sur toute l’Asie Mineure sous Mourad II. Les historiens arabes s’accordent à présenter Barsebây comme étant le plus accompli de tous les sultans de la dynastie des Mamelouks circassiens, et rendent le témoignage le plus éclatant à ses qualités personnelles. Il mourut en 1438 (841 de l’hégire).
— Le portail de la mosquée Barsebày est précédé d’un double perron. Près du minaret, à l’angle nord, une grande coupole couverte d’ornements formés d’entrelacs et de bâtons rompus abrite le tombeau du sultan. L intérieur de l’édifice est en ruine. Les vitraux en gypse, découpés à jour, sont en partie murés, et les magnifiques grilles de bronze qui les protégeaient ont été enlevées pour servir de parure à quelque construction moderne.
La partie occidentale de la nécropole est couverte de mausolées, tous surmontés d’un dôme plus ou moins ricbe en ornements, mais toujours de bon goût; seule, la coupole de Maabad’-el-Rifaï contraste par sa forme lourde et écrasée avec le caractère général d’élégance de tous les autres monuments.
MOSQUÉE QAÏT-BAY
Au sud des tombeaux de Barqouq et de Barsebày, au milieu d’une quantité de masures habitées, s’élève, à l’angle d’une vaste cour abandonnée, un petit édifice aux proportions admirables : c’est la mosquée du sultan Qaït-Bây , un chef-d’œuvre de l’architecture arabe en Égypte au quinzième siècle.
Histoire. — En 1467 (872 de l'hégire), l'émir Qaït- Bày fut choisi pour être placé à la tête du gouverne-
la vallée des tombeaux.
ment, et les chefs des milices le saluèrent publiquement'du titre de Melek-el-Achraf. C’était, comme la plupart des souverains de la dynastie des Mamelouks, un esclave affranchi qui avait dû à sa valeur et à ses talents militaires son élévation au sultanat d’Egypte. Qaït-Bày s’illustra par plusieurs campagnes en Syrie. Secondé par l’émir Ezbéky, il défit à plusieurs reprises les armées ottomanes, et assura la paix dans ses États par le traité de 1491 (896 de l’hégire), conclu avec Bayazid 11, qui régnait alors à Constantinople.
— La mosquée de Qaït-Bay a été récemment restaurée. Au pied du minaret, remarquable par la richesse de ses détails, s’ouvre une grande baie à arcade tréflée, avec encorbellements en stalactites. Au fond du vestibule, est une niche avec un banc de marbre où se tenait le sultan pendant la prière publique, les jours de grande cérémonie. On arrivait à cette espèce de trône après avoir franchi les marches d’un perron, sur lesquelles était placée une double baie de janissaires. A gauche est un sabil (fontaine publique), et au-dessus une salle d’école. A droite, un corridor conduit à une salle bypèthre sur laquelle s’ouvre le sanctuaire où l’on admire des vitraux d un merveilleux travail; le plafond est divisé en compartiments couverts d’arabesques rehaussés d or. En suivant un petit corridor qui fait suite a celui de l’entrée, on arrive à une salle carrée surmontée d’une magnifique coupole, et éclairée pai un demi jour tombant d’une rangée de petites ouvertures en
verres de couleur qui couronnent les pendentifs : c’est la sépulture du sultan Qaït-Bày. Les rosaces, les fenêtres sont exécutées avec une extrême délicatesse. Le tombeau, entouré d’une grille en bois, est placé devant la qiblah. De chaque côté sont deux petits blocs en granit, l’un noir, sur lequel on voit l’empreinte des deux pieds du Prophète, l’autre rose, qui porte la trace du pied droit seulement. Ces pierres, rapportées, dit-on, de la Mekke par Qaït- Bày lui-même, sont enfermées dans deux sortes de châsses, dont l’une, en marbre, est surmontée d’un petit dôme en bronze inscrusté de filets dorés, et supporté par quatre colonnettes; l’autre, en bois peint, est de forme pyramidale.
La restauration de la mosquée de Qaït-Bày a été exécutée de main de maître; c’est jusqu’à présent le seul édifice du Caire où l’on puisse se faire une idée exacte de toutes les combinaisons de l’art arabe il y a quatre siècles. Chaque partie du monument présente des motifs d’études particulières. Les arceaux sont disposés en claveaux de marbre alternativement blancs et noirs; les murs et le pavé sont divisés en compartiments de marbre de diverses nuances, sur lesquelles ressortent de longs filets blancs, des lisérés, des entrelacs noirs dont les dessins capricieux varient à 1 infini. « En voyant les ressources merveilleuses, dit M. Rhoné, que les Arabes ont su trouver dans la géométrie pour la décoration des édifices, on regrette moins pour l’art que la loi de l'islamisme
leur ait défendu, comme un acte d’idolâtrie, d’y introduire des représentations d’êtres animés. Bien que ces lois restrictives fussent moins absolues qu’on ne le croit généralement, qui sait si, en détournant les artistes arabes de la sculpture et delà statuaire, elles ne les ont pas maintenus dans la voie de cette aptitude spéciale et quasi transcendante qu’ont les Sémites pour toutes subtiles combinaisons, et en particulier pour celles des nombres, des lignes et des figures géométriques? Tout ce que les Persans et les Arabes d’Espagne, plus libres que ceux de Syrie et d’Égypte, ont tenté en sculpture ou en dessin de figures animées, est en somme au-dessous du médiocre : au point de vue de l’ornement, au contraire, tous ces peuples sémitiques, avec leurs styles différents, sont en quelque sorte demeurés sans rivaux. »
A l’extrémité est du Caire, dans le quartier de Touloun, il existe une autre petite mosquée de Qaït- Bày, qui semble avoir la même origine que celle dont nous venons de parler. C’est comme la première, un chef-d’œuvre de l’art. La porte principale est des plus simples, mais l’intérieur est surtout remarquable par ses plafonds à poutrelles décorés d araaesques dorés et de dessins en losanges avec bossages an bois marqueté de nacre. Ce monument, qu un remblement de terre a un peu lézardé, parait oublié nême des habitants du quartier.
En quittant la nécropole des sultans mamelouks.
on rentre habituellement au Caire par la porte d’El-Ghoraïb ou par Sa rue Neuve, en passant par une tranchée pratiquée au milieu des buttes de décombres qui bornent la ville de ce côté. Sur ces hauteurs étaient autrefois les forts Dupuis et Reboul; c’est de ce dernier fort que, lors de l’insurrection du Caire, le 21 octobre 1798 (28 Gamady-el-aouel 1213), le général Daumartin, sur l’ordre de Bonaparte, réduisit au silence les révoltés réfugiés dans la cour de la mosquée d’El-Azhar. Le panorama que l’on découvre du haut de ces buttes est vraiment splendide ; on a sous les yeux un de ces rares tableaux dans lesquels la nature a déployé toutes ses beautés: vastes jardins, immenses plaines parsemées de grands arbres, fleuve, canaux, montagnes, désert, et au milieu de tout cela une cité calme, mystérieuse, dont chaque quartier, chaque rue, chaque monument rappelle des souvenirs. Cette partie de la ville, à l’est, conserve encore foute son originalité orientale : telle elle était au temps des khalifes et des mamelouks, telle elle existe encore aujourd’hui ; la manie de percer de nouvelles rues, d’abattre des quartiers entiers pour les transformer à l’européenne, n’a pas encore pénétré jusqu’ici. Au nord, à l’ouest et au sud, le Caire n’a, pour ainsi dire, pas de limites bien déterminées; dans les quartiers extérieurs, les maisons deviennent de plus en plus rares à mesure que l’on avance vers la campagne, et finissent par se réduire à quelques habitations isolées pour se con-
fondre avec celles des environs ; ici la ville est brusquement arrêtée par un vieux mur crénelé qui se prolonge à gauche jusqu’à la Citadelle, et à droite au B o urg-ez-Ziffer (tour des Esprits) pour se rattacher aux fortifications de Bal-el-\Tasr.
NECROPOLE DE L’IMAM CHAFEÏ
TOMBEAU DE L’iMAM.
Le vaste cimetière auquel le tombeau de l'imam Chafeï a donné son nom, s’étend au sud de la ville, entre le Gebel-Moqattam et le Vieux-Caire. En sortant par le Bab-el-Qarâfeb, à l’extrémité de la place Mobammed-Ali, on laisse à gauche un champ couvert de mosquées funéraires ruinées appartenant aux sultans mamelouks, et, en se dirigeant directement vers le sud, on aperçoit à travers plusieurs mausolées modernes, la coupole grisâtre sous laquelle repose le corps vénéré de l’imâm.
Mohammed ebn-Edris, surnomm k el-Chafeï, vivait sous le règne du khalife El-Ma’moun, fils et successeur d’Haroun-el-Rachid. Cet illustre docteur est le fondateur d’un des quatre rites orthodoxes que reconnaît la religion musulmane; ses sectateurs, très nombreux en Egypte, sont appelés Chaféites. (V. page 162.) L’imàrn mourut en 204 de l’hégire (819 de J. C.).
L’entrée du tombeau donne sur une rue pavée,, bordée de constructions qui remontent au temps
AÉCRÛPOLE DE L'IMAM CHAFEÏ.
d’Ahmed ebn-Touloun. On pénètre dans l’intérieur après avoir franchi quatre portes dont la troisième, surmontée d’une inscription en lettres d’or, est couverte de ferrures en argent massif. La salle est d’une richesse inconcevable : les murs, à la moitié de leur hauteur, sont revêtus de lambris en marbre de diverses nuances et de plaques en faïence émaillée, au-dessus desquels s’étend une large frise à fond brun où se détachent des arabesques en relief. La coupole est de toute beauté; ses dessins bleus et rouges, entourés d’une sorte de grillage doré, sont d’un effet charmant. Les pendentifs sont rehaussés par de minces filets d’or qui accentuent leurs formes etleur donnent plus de grâce et de légèreté. Rien n’a été négligé dans la décoration intérieure de ce monument, qui vient d’être réparé; il y aurait peut-être à redire sur la question de goût si l’on examinait les détails, mais tout cet assemblage de dorures, de peintures, de mosaïques, et jusqu’aux lourds tapis dont le sol est couvert, présente au premier aspect une certaine harmonie qui saisit d’admiration.
Immédiatement à gauche de l’entrée, dans un angle, est la qiblah , soutenue par deux colonneties; à la partie supérieure se déroule une inscription sur fond écarlate, au-dessus de laquelle sont plusieurs rangées de plaques émaillées à dessins bleus et verts. Le tombeau est entouré d’une grille d’ébène à plaques d’argent et incrustée de nacre. Il est dominé par une sorte de baldaquin auquel sont suspendus
des lampes en verre de couleur, et des œufs d’autruche retenus dans des réseaux de soie. Du côté de la tète on remarque une colonne de marbre portant, comme celle du tombeau de Barqouq, une note biographique gravée en relief, et un grand coffre aux extrémités duquel sont deux énormes chandeliers de bronze. Deux autres mausolées, entourés d’un grillage peint en vert, avoisinent celui de l'imam; ils appartiennent, l'un au sultan Mohammed el-Kâmel, l’autre à sa mère, la princesse Chamsa’, qui fit construire la coupole du monument. Un troisième, celui du fils d’Abd-el-Hakam, est à l’entrée d’un petit maqsourah qui servait, dans le principe, de lieu de méditation. A l’angle sud-ouest de la salle sont des armoires qui contiennent des manuscrits et des ouvrages religieux du rite chafeïte.
Le tombeau de l’imâm est très difficilement accessible aux étrangers; la vénération profonde dont il est l’objet impose tellement aux musulmans, que les fidèles vont presque toujours faire leurs dévotions dans la petite mosquée qui est contiguë a la chapelle funéraire. Cette mosquée est dans un état de dénûment complet : les murs sont blanchis à la chaux; trois rangs de colonnes disparates, en marbre blanc veiné et pour la plupart inclinées, supportent des arceaux en ogive reliés par des tirants en bois; le sanctuaire est éclairé par une large ouverture carrée en forme de malqqf, au milieu du plafond tout enluminé de fleurs. Une modeste qiblah , composée du
NÉCROPOLE DE L'IMAM CH A F El
même marbre que les colonnes et n ayant pour tout ornement qu’une courte légende arabe en lettres d’or sur fond bleu, est placée dans un angie; le membar , repeint à l’ocre brune, est flanqué au mur à côté de la qiblah. Le bassin aux ablutions se trouve dans une sorte de cour, à droite de l’entrée.
Rien dans cette mosquée ne mérite la peine d’être examiné, et cependant on la montre aux visiteuis comme étant tout ce qu’il y a de plus intéressant à voir en cet endroit; le tombeau est rigoureusement fermé au mécréant s’il n’est muni d’une permission bien en règle, et encore, toutes les fois qu’il se présentera, on saura l’éconduire poliment sous quelque prétexte plausible. La carte que l’on délivre gratuitement au ministère des Ouaqfs , et qui donne le droit de visiter toutes les mosquées, même celle d’El-Azhar, est insuffisante : il faut une lettre spéciale pour pénétrer dans la chapelle de 1 imâm. Et si l’on ne parle pas suffisamment l’arabe, il est indispensable de se faire accompagner par un interprète musulman.
En descendant un peu vers le nord-ouest, on arrive à une enceinte qui contient de jolis mausolées de mamelouks; ce sont de petits monuments sculptés, avec des colonnettes lisses ou coiffées d’un turban ; les plus riches sont placés sous une sorte de dais en maçonnerie. Dans le premier groupe que l’on aperçoit près de l’entrée, on remarque le tombeau du célèbre Ali-Bey surnommé el-Kibir (le
Grand), et celui d Ismaïl-Bey ; le premier porte la date de 1186 de l’hégire (1773), l’autre, de 1205 (1791).
tombeaux de la famille de mohammed-ali.
La chapelle funéraire où reposent les descendants de la famille de Mohammed-Ali est une des plus intéressantes du cimetière de l'Imam. Les mausolées sont de forme très simple et chargés d’inscriptions, de peintures et de dorures. En entrant par la porte qui touche au cimetière mamelouk dont nous avons parlé, on a devant soi les tombeaux d’Abbas-Pacha, vice-roi d’Égypte, mort à Benha-el-Aasal en 1854,’ et celui de son fils El-Hamy; ensuite, parmi les principaux, viennent ceux d’Ahmed-Pacha, fils d’ibrahim, noyé dans le Nil à la suite d’un accident de chemin de fer; de Toussoum-Pacha, second fils de Mohammed-Ali, mort au retour de son expédition en Arabie, à Bérembal, près de Rosette, victime de son amour pour une esclave grecque malade de la peste et qui expi i a dans ses bras; d Ismaïl-Pacha, frère du précédent, brûlé vif à Chendy, lors de sa campagne au Soudan ; du cruel Abmed-Bey le Defterdar, mort en 1833, et enfin celui d’Ibrahim-Pacha, le vainqueur de Nézib, mort en 1848.
XÈCROrOLE DE L'IMAM CHAFEI.
MOSQUÉE DE SlDI-CH AH1N’.
Non loin de la nécropole de l'imam Cltafei est une petite mosquée en ruine qui n’échappe point à la curiosité du voyageur, à cause de sa position pittoresque; elle a été bâtie au treizième siècle par un eunuque appelé Sidi-Chahîn , qui appartenait au sultan Beybars. Cette mosquée, qui parait comme accrochée au flanc du Moqattam, est tout à fait originale; on y arrive en gravissant un sentier rapide et pierreux, derrière le tombeau du cheikh Omar ebn-el-Fàred, au milieu des carrières. Mais si 1 on éprouve quelques difficultés en faisant cette excursion, on est largement dédommagé de ses fatigues par la vue magnifique dont on jouit lorsqu on est arrivé à la galerie du minaret qui s élève à 1 angle nord-ouest. Le paysage que l’on découvre défie toute description; d’un seul coup, l’œil embrasse une génération de soixante-dix siècles : au delà du Nil, les pyramides de la vaste nécropole de Memphis, depuis Giseh jusqu’à Dachour ; le Masr-el-Atiqah avec les sites de Fostat, d’El-Asker et d’El-Qataïah ; le Caire avec sa citadelle et ses constructions modernes à l’européenne, dont 1 échantillon le plus rapproché du spectateur est la gare du chemin de
fer tic Hélouan. A droite de l'entrée du minaret est une inscription, à peine lisible aujourd’hui, tracée par un pèlerin hindou en 1869, époque à laquelle nous l’avons vue pour la première fois. En voici la traduction : « Salut, ô maître vénéré qui reposes ici; tu devais avoir un grand cœur et une belle âme, pour que tes amis aient placé tes restes en face d’un si grand horizon !... »
A côté des salles effondrées, des murs écroulés, le sanctuaire est la seule partie du monument qui offre un abri contre les rayons du soleil. Quatre colonnes peintes à l’ocre rouge soutiennent un plafond en bois qui tombe de vétusté. La petite qiblali ne tient plus debout; ses jolies mosaïques en marbre rouge, blanc, noir, vert, et ses trois rangées d’étoiles tombent en plaquettes luisantes sur le sol couvert de plairas. Le tombeau du fondateur et deux autres appartenant à sa famille sont séparés du sanctuaire par une cloison en bois ouvragé. La frêle colonne de marbre qui sert d’appui au dikka placé dans un angle, est l’objet d’une légende assez curieuse : elle aurait été rapportée de Damas à cause de sa forme particulière, et d’un large cercle d’argent qui ornait sa partie supérieure, et sur lequel étaient gravés des signes cabalistiques; personne n’ayant pu en déchiffrer le sens, la colonne fut placée d’abord dans le palais de Salah-ed-Din, puis à l’endroit où elle est actuellement. Un jour, un Persan vint par hasard visiter la mosquée de Sidi- Chahïn’ et donna l’explication de l’énigme : l’anneau