MOSQUÉE AMR
La première mosquée construite en Égypte est celle à'Amr’ ; son érection remonte à l’an 21 de l’hégire (642), c’est-à-dire plus de trois siècles avant la fondation du Caire. Elle fut bâtie sur un terrain appartenant à l’armée, non loin de l’antique Babylone. La première pierre fut posée en présence de quatrevingts d’entre les compagnons du Prophète. A l’origine, ce temple n’avait que cinquante coudées de longueur sur trente de largeur; mais ses proportions ont été considérablement agrandies à différentes
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époques. Mousaïlamah’ebn-Yahia , gouverneur de l’Égypte sous Haroun-el-Rachid , éleva îe premier minaret; deux siècles plus tard, le khalife Aziz-b- Illali en fit construire un autre, et remplaça le membar par une chaire plus riche. En 1047 (438 de î’hég.), sous le règne d’El-Mostanser, les deux colonnes de la qiblah furent recouvertes de lames d’argent, et la partie supérieure ornée d’une plaque de même métal sur laquelle on lisait, tracé en grands caractères, le nom du khalife Omar’ebn-el-Khattab. Les sultans Qalaoun et Beybars firent recouvrir les murs des galeries latérales de lambris en marbre. Barsebày confia à un architecte copte le soin de décorer le sanctuaire de mosaïques, d’agrandir le mur d’enceinte et de reconstruire la fontaine aux ablutions. Les dernières réparations furent entreprises par ordre de Mourad-Bey , quelques années avant l’expédition française.
Les auteurs arabes du quatorzième siècle racontent que chaque nuit la mosquée d’Amr’ était éclairée par dix-huit mille mèches, et font un récit vraiment extraordinaire du luxe qu’on y déployait. Aujourd’hui, on ne trouve aucun indice de cette richesse d’ornementation, dont il est encore fait mention sous le gouvernement du vizir Mohammed-Pacha, en 1623, et la plus grande simplicité, le plus grand dénûment règne dans tout l’ensemble. La cour a quatre-vingts mètres de côté ; au centre est la fontaine aux ablutions, ombragée d’un grand sycomore. Le sanctuaire a cent
vingt-six colonnes disposées sur six rangs ; elles offrent une série de types les plus variés; on y rencontre des fûts et des chapiteaux de tous les ordres et de tous les âges : égyptiens, grecs, romains, byzantins, enlevés aux anciens temples et aux églises. Les chapiteaux et les hases ont été ajustés comme par hasard, afin d élever les colonnes à une hauteur régulière de cinq mètres; à cette hauteur, des tirants en bois fixés horizontalement, tiennent l’écartement des- voussures. A l’angle sud-est du sanctuaire est le tombeau du fondateur ; à l’autre extrémité se trouve une source d eau saumâtre qui communique, suivant 3 affirmation du gardien de la mosquée, avec la fontaine sacrée de la Mekke appelée Zem-zem.
Près du membar on distingue une colonne à laquelle se rattache une légende que le gardien ne manque jamais de raconter aux visiteurs : «Pendant qu’Amr’ bâtissait sa mosquée, dit-il, le khalife Omar, qui était un grand savant, aperçut, un jour qu’il se promenait sous les portiques du temple de la Mekke, que la colonne dressée à cette place était mal taillée: s adressant alors à un des piliers qui se trouvaient près de lui : « Je t’ordonne, dit-il, de te transporter a l’instant même à la mosquée d’Amr’ et de te placer devant la qihlah. » La colonne resta immobile. Omar étonné la poussa de la main, en lui ordonnant encore de partir pour Fostat. Cette fois elle oscilla, mais n’obéit pas davantage à cette nouvelle injonction. Alors le khalife furieux leva la courbache qu’il tenait
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à la main, et frappa violemment le pilier en lui disant : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux, pars... » Pourquoi avais-tu oublié d’invoquer Dieu? répondit la colonne. Et aussitôt elle s’élança dans les airs, tournoya un instant au-dessus de la Kaabah, prit son vol du côté de l’Egypte et vint se poser à la place qu’elle occupe actuellement. » Comme preuve de la véracité de ce récit, on montre aujourd’hui sur cette colonne un endroit déprimé et une longue veine blanche qui sont les traces de la main et du coup de courbache du khalife.
La mosquée d’Amr’ est complètement abandonnée; plusieurs parties de l’édifice tombent en ruine. Les colonnes des deux portiques latéraux ont été enlevées pour servir à d’autres monuments. La cour extérieure qui précédait l’entrée du temple contenait autrefois des bâtiments réservés aux voyageurs; ces constructions n’existent plus aujourd’hui; sur leur emplacement s’élèvent quelques masures arabes dont plusieurs servent à des ateliers de poterie.
Suivant un ancien usage, lorsque la crue tardive du Nil fait pressentir une disette, les oulémas, les cheikhs, les prêtres catholiques, coptes, grecs, les rabbins se rendent à la mosquée d’Amr’ avec leurs coreligionnaires. Chaque secte se réunit hors de l’enceinte pour implorer le secours du Ciel et conjurer ainsi les malheurs qui menacent le pays par suite de l’insutfisance de l'inondation. Cette cérémonie se fait avec beaucoup d’ordre et de dévotion.
Toutes les religions se témoignent une déférence mutuelle, et se conduisent comme si elles ne formaient qu’une seule famille.