‹ Le Caire et ses environsChapitre 50 sur 69 · MATARIEH · texte numérisé non relu

MATARIEH

A un kilomètre d’Héliopolis, en revenant vers le Caire, on voit au village de Matarîeh un grand sycomore sous lequel, suivant la tradition, la Sainte- Famille se reposa lorsqu’elle vint en Egypte chercher un refuge contre les persécutions d’Hérode. Cet arbre se trouve dans un jardin appartenant à des

Coptes; le petit ruisseau qui coule près de là provient d’une source miraculeuse que l’enfant Jésus fit jaillir pour se désaltérer. On voyait, il y a encore deux siècles, les restes d’une maison qui aurait été habitée par les saints fugitifs, et c’est dans le petit étang qui existe à l’entrée du village, que la Vierge lavait les langes de l’Enfant divin. Voici ce que raconte le Père Vansleb, qui visita l’Égypte en I G 7 2 : « Le 12 juillet, je fus, en compagnie de quelques marchands français, au village de Matcivea situé du costé d’est du Caire, en distance de chemin d’environ deux heures de cheval, pour voir les lieux que Nostre- Seigneur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère ont sanctifiés de leur présence; et en mesme temps le jardin où l’on plantoit autrefois les plantes du baume.

“ En entrant dans la cour, on voit à main droite un petit oratoire des Turcs, basti sur les ruines d’une petite égl ise copte, où l’on révéroit quelques vestiges de Nostre-Seigneur et de sa très-sainte Mère. On

I appelait El-Mcilicid (markad) ou « lieu de repos » .

II y a dans ce Mali ad un petit réservoir. Les Coptes ont pour tradition que la sainte Vierge avoit coutume dy laver les linges de son cher enfant; et mesme que pendant qu’elle étoit occupée à ce travail, elle le faisoit reposer dans une niche qui est dans la muraille du Makad; lieux où les religieux francs disoient autrefois la messe par dévotion. Tout près de ce Makad ou Reposoir, est un puits miraculeux.

“ La tradition des Coptes porte, et mesme quelques

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historiens mahométans en tombent aussi d accord, que Nostre-Seigneur s’est lavé dans ce puits, et qu’il communiqua par un miracle, à ses eaux, leur douceur et bonté extraordinaires. Après avoir fait collation dans le reposoir, et bu de cette bonne eau par dévotion, nous entrâmes dans le jardin...

« On voyoit autrefois dans ce même jardin, le sycomore qui, suivant la tradition des Coptes, s étoit fendu par un miracle pour mettre à couvert Nostre-Seigneur Jésus-Christ et sa très-sainte Mère, lorsque les satellites d’Hérode les poursuivoient. On dit que, s’étant cachés dans cette ouverture, ils se sauvèrent par ce moyen de leurs mains, à la faveur d une toile d’araignée qui les couvroit, et qui paraissoit fort vieille, quoiqu’elle eût été faite dans un instant par un miracle divin. Les Pères Cordeliers de la Terre- Sainte, qui demeurent au Caire, disputent avec les jardiniers la possession de cet arbre, disant qu il tomba de vieillesse l’an 1656 et qu ils en ramassèrent les dernières pièces, qu’ils conservent dans leur sacristie, où je les ai vues, comme une relique trèsprécieuse. Les jardiniers montrent, au contraire, dans ce jardin, une souche que j’ai vuë aussi, qu ils assurent être le reste de cet ancien sycomore... « D’après le récit du P. Vansleb, on peut conjecturer, à moins d’un nouveau miracle, que l’arbre qui existe aujourd’hui n’est pas le même que celui dont il est question dans les livres saints. Quoi qu’il en soit, le sycomore actuel, qui tombe de vétusté, est appelé

Arbre de la Vierge et présenté comme authentique. Les musulmans mêmes, qui professent un grand respect pour Jésus fils de Marie, et qui le regardent comme un de leurs prophètes, font remonter l’existence de cet arbre sacré jusqu’au temps des Pharaons. Mais on ne respecte pas sa vieillesse, et il fait peine à vo.r : son écorce est tailladée par la main des visiteurs, on arrache ses feuilles, trop heureux quand on ne lui coupe pas des branches entières. Il y a peu d’années, un Européen du Caire, sans doute poussé par son trop grand amour pour les reliques, lui fit subir une mutilation bien autrement grave : il coupa 1 une de ses plus grosses racines et en fit faire des tabatières qu il alla lui-même distribuer contre récompense, dans les établissements religieux de l’Italie.

CHOEBRAH

La promenade favorite des élégants du Caire est l’avenue de Choubrah, au nord de la ville, sur la rive orientale du Nil. De vieux sycomores, dont les branches forment à une grande hauteur une voûte impénétrable aux rayons du soleil, bordent cette avenue; à droite et a gauche sont de magnifiques villas entourées de jardins. Le palais qui s’élève à l’extrémité de cette promenade a été bâti à grands frais pour Mohammed-Ali,

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par des architectes qui sans doute ont cru se distinguer en créant un genre fantaisiste assez original ; mais malheureusement ils n’ont réussi qu’à produire une construction complètement dépourvue de goût et d’ordonnance Le jardin, sillonné de nombreux ruisseaux, est dessiné à l’arabe en allées droites remarquables par les arbustes précieux et les fleurs qu’on y a réunis. Au centre s’étend un vasté bassin rectangulaire en marbre blanc, entouré d’une balustrade de même marbre et d’une colonnade avec des kiosques qui s’avancent dans l’eau ; à chaque angle est un salon meublé de divans fanés. Ces portiques étiolés, ces toits d’angles qui surplombent lourdement le bassin, tout ce luxe criard semble respirer la tristesse et l’abandon. Près du palais s’élève un pavillon qui domine une suite de terrasses couvertes de verdure, et d’où l’on jouit d’une vue magnifique sur le Nil et la campagne.

Le jardin de Choubrah est aujourd’hui réservé ; il n’est permis d’y entrer que muni d’une carte délivrée par le maître des cérémonies du khédive, et que l’on obtient sur la présentation d’une lettre que les consuls mettent toujours gracieusement à la disposition de leurs nationaux.

DERVICHES

Une abnégation entière du monde, le mépris des honneurs et des richesses, les mortifications volontaires les plus cruelles, une conviction profonde dans les révélations du mysticisme, déterminèrent quelques croyants à s’isoler du reste de leurs coreligionnaires pour s’adonner aux exercices d’une rigoureuse pénitence. « Anéantis-toi, dit Farid-ed-Din , telle est la perfection. Renonce à toi-même, c’est le gage de ton union avec Dieu. Perds-toi en lui pour découvrir ce mystère; toute autre chose est superflue. .. » Pénétrés de ces sentiments, ils se reposaient dans les extases de la vie contemplative; leur esprit était concentré sur un point unique : l’amour mystique; quelquefois ils arrivaient à un tel degré d’inspiration que, dans leur exaltation insensée, ils croyaient de bonne foi avoir des communications secrètes avec la Divinité. Souvent, au plus fort de leur délire, ils étaient en proie à des agitations nerveuses dans le genre des fameux convulsionnaires de Saint-Médard ; d’autres

DERVICHES

fois ils tombaient dans un état de catalepsie qui se prolongeait pendant plusieurs jours, en donnant au corps toute la rigidité de la mort. Telles étaient, à l’origine, les qualités qui distinguaient ces pieux anachorètes, les premiers qui portèrent le nom de derviches.

Aujourd’hui, les derviches sont constitués en communautés; le sentiment religieux s’est considérablement affaibli, et le côté extérieur seul a été conservé. La vie monacale, telle qu’elle se présente dans l’islam, est tout à fait différente de celle que nous rencontrons en Europe. Si l’Orient musulman connaît les ordres monastiques, il ne connaît le cloître que comme une institution chrétienne. Le Prophète proscrivit les couvents. « Quant à la vie monacale, dit-il (LUI!, 27) , ce sont eux (les chrétiens) qui l’ont inventée. » Mais tel est l’attrait d’une existence contemplative, surtout en Orient, que les croyants tournèrent la difficulté en s’appuyant sur cette autre sentence : « La pauvreté fait ma gloire. » La charité et la munificence publiques amenèrent la création des tekkieli ou couvents, qui ne furent primitivement rien autre et ne sont encore en partie que des couvents pour les pauvres. Le lekkieh se compose presque toujours d’un grand corps de bâtiment de forme rectangulaire enserrant une cour ou un jardin. Un large escalier y conduit de la rue et aboutit à une colonnade qui se profile le long des trois faces internes. Au centre de la cour est un vaste bassin à ablutions entouré de quelques plantes

d’ornement et ombragé par quelques palmiers ou des acacias-lebek. Au fond, la partie laissée libre par le bâtiment contient une salle de prière. Le corps du logis est occupé par un nombre facultatif de cellules ou riwaks ayant chacune leur petite fenêtre et leur porte ouvrant sur le promenoir commun. L’une d’elles, plus grande que les autres, sert de logement au cheikh chargé de la direction de l’établissement. Du côté de la rue, le bas de l'édifice, à droite et à gauche de l’entrée qui donne accès à l’escalier, est occupé par d’étroits réduits utilisés comme ateliers ou boutiques. La façade, d’un caractère sévère, présente un large mur dont la monotonie n’est rompue que par de petites fenêtres percées de place en place et éclairant faiblement l’intérieur.

Le couvent ne condamne pas le derviche à l’isolement ou au célibat; il lui permet de passer la nuit dans sa demeure s’il en a une, bien qu’il soit d’usage que le derviche vienne de temps en temps se reposer sous le même toit que ses frères. Le tekkieh ou chariqàh est donc pour lui un lieu de réunion où il se livre à ses exercices de dévotion, à ses coutumes ou à ses danses religieuses ( zikr ), à ses macérations, à ses prières. Semblables aux apôtres de l’Église primitive, les derviches ne reculent devant aucune profession manuelle; ils s’en font même une gloire. Un seul de leurs nombreux ordres tolère chez ses adeptes la mendicité : tous les autres derviches gagnent leur vie en exerçant divers métiers; ils ne cherchent pas la

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richesse, mais ils condamnent l’oisiveté et évitent par la des vices dont, selon le pins vrai des proverbes, elle est la mère. Admirateurs convaincus des fondateurs de leurs sectes respectives, ils ont généralement adopté, non-seulement les professions qui faisaient vivre ces fondateurs ou qu’ils tenaient en plus haute considération, mais encore leurs noms, et c’est là une analogie de plus avec les ordres religieux catholiques. Les uns sont pêcheurs, les autres tailleurs, fabricants de tentes, de selles, de babouches; les métiers les plus paisibles sont ceux qu’ils préfèrent, et leur honnêteté et l’austérité de leur vie leur ont acquis, à peu d’exceptions près, l’estime générale.

Les principaux ordres de derviches sont :

1° Les Rifaïeli; fondés par Saïd-Ahmed-Rifaï ; ils possèdent un couvent près de la mosquée du sultan Hassan; leurs drapeaux et leurs turbans sont noirs. Ces derviches forment plusieurs sectes, dont les plus répandues sont les Aoulad-Houdn ou Houanîeh, et les Saadîeh. Les premiers se font remarquer dans les fêtes publiques en affectant un mépris profond pour les souffrances corporelles : ils se percent les chairs avec des pointes de fer, prennent à pleine main des tisons enflammés, broient du verre entre leurs dents, etc. Les autres ont des drapeaux verts; ils sont charmeurs de serpents et se font passer sur le corps aux cérémonies du dôseh.

2° Les Kadirîeh } fondés par Saïd-Abd-el-Kaderel-Gilâny ; ils portent des drapeaux et des turbans

blancs. La plupart d’entre eux exercent la profession de pêcheurs et promènent dans les processions des filets de différentes couleurs, des lignes et autres attributs de leur métier.

3° Les Ahmedîeh, fondés par Saïd-Ahmed-el- Bedaouî; leurs drapeaux et leurs turbans sont rouges. Des sectes nombreuses se rattachent à cet ordre; celles qui comptent le plus de partisans sont les Chinnaouîeh, qui jouent le principal rôle au tombeau de Saïd-Ahmed pendant les fêtes de Tantah, et les Aoulad-NoUj composés généralement de jeunes gens qui portent comme signes distinctifs de hauts bonnets pointus, et sur la poitrine de nombreux colliers composés de perles en verre et de petites balles passées dans un fil.

L initiation à un ordre quelconque de derviches est des plus simples; les cérémonies ne sont point entourées de mystères; aucun vœu n’est prononcé : le postulant se présente chez le cheikh de l’ordre qu il a choisi, et, après s’être purifié par les ablutions d’usage, récite une prière après laquelle il exprime son repentir sincère des péchés qu’il a commis, et la résolution qu’il prend de se corriger; puis il jure de rester fidèle à l’ordre dans lequel il désire entrer; il récite ensuite à trois reprises la profession de foi : La ilaha ila Allah... et baise les mains du cheikh.

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