FÊTES MUSULMANES
Leilet-el-Achoura, nuit du 9 au 10 moharrem. — Cérémonie instituée par les Persans de la secte des chî’yah, pour rappeler la mort deHoussein, fils d’AIi et petit-fils du Prophète, tué par Yazid au combat de Iverbelah, en 61 de l'hégire (682).
Deux heures après la prière de l’aéchah, c’est-à-
<1 i re une heure et demie après le coucher du soleil, les Persans réunis dans la cour d’un okel appelée Hoch-Otaïeh, au quartier de Gamelieh , défilent en procession devant la mosquée Hassanein, où est conservée la tête de Houssein, traversent une partie de la rue Neuve du Mousky, et s’arrêtent au Hamzâouy, dans une maison préparée pour la circonstance.
En tète du cortège, uniquement composé de musulmans de la secte des Chi’yah, marche un groupe de Persans vêtus de riches costumes, escortés de quelques hommes portant des bannières et des falots; puis vient un cheval blanc, tout harnaché de blanc, sur lequel se tient un jeune garçon armé d’une épée nue. La tête de l’enfant et les harnais de sa monture sont maculés de sang. Un autre cheval bai ou brun, richement caparaçonné, mais sans cavalier, suit immédiatement le premier. Le cheval blanc représente celui de Houssein; il est accompagné de quelques derviches qui se lamentent en donnant toutes les marques de la plus violente douleur. Ces derviches sont suivis de quelques groupes de fanatiques vêtus d’une robe blanche ou simplement d’un caleçon; les uns tiennent un sabre recourbé dont le tranchant est tourné vers leur face; la peau de leur tête est tailladée, le sang ruisselle, la figure est comme voilée par un masque de sang figé ; les autres se font des blessures à l’aide d’objets tranchants qu’ils s’enfoncent dans la chair, se frappent la poitrine avec leur main ouverte, ou se flagellent avec
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des fouets en métal, quelquefois garnis de pointes de fer, suivant la ferveur des patients. Ces gens-là représentent les parents et les amis de Houssein qui succombèrent en combattant à ses cotés. A chaque instant le nom de Housseïn et celui de son frère Hassan, empoisonné à Médine, retentissent avec des cris déchirants. Le cortège arrive ainsi à la maison du Hamzâoui et pénètre dans la cour, où attendent plusieurs personnes en faisant des lectures qui rappellent le drame sanglant de Kerbelah. Ici les scènes de barbarie se renouvellent. A un signal donné le silence se rétablit, et le récit de la mort du fils d’Ali est fait par un maoulah d’une voix haute et pathétique. Les assistants, profondément impressionnés, font entendre des sanglots; on voit des larmes couler sur presque tous les visages ; par moments, les lamentations deviennent tellement aiguës et violentes, que l’on est obligé de suspendre la cérémonie. Pour terminer cet émouvant spectacle, on amène deux moutons dont l’un représente Yazid; aussitôt 1 indignation se peint sur toutes les physionomies, la fureur du peuple ne connaît plus de bornes, et la foule se rue sur le meurtrier de Houssein que 1 on massacre à coups de poignard.
Les Sounnîeh, ou musulmans orthodoxes, n’approuvent pas cette fête barbare, et ne reconnaissent aucune cérémonie fanatique de ce genre, qu ils regardent comme étant contraire aux principes religieux.
Youm-el-Achoura, c’est-à-dire le dixième jour de
moharrem , est observé avec un respect tout particulier. Les musulmans des deux sexes se réunissent en foule à la mosquée Hassanein pour y faire des prières en 1 honneur des fils d’Al i et principalement de Houssein, dont on célèbre 1 anniversaire. Les dix premiers jours du mois ont été employés à se préparer a cette solennité en faisant des aumônes. C’est aussi le moment où les mères de famille, qui toutes en général ont grande confiance aux talismans, achètent des amulettes pour les suspendre au cou ou au bras de leurs enfants.
Aazlet-el-Hagg, ou retour du pèlerinage de la Mekke et de la tente sacrée appelée Mahmal. — Cette fête a lieu habituellement vers la fin de safar ou dans les premiers jours de raby-el-aouel. Les pèlerins se réunissent dans les plaines de l’Abbassieb, et se rendent à la Citadelle en traversant la ville du nord au sud, avec le même cérémonial que le jour du départ de la caravane. (Voyez Mahmal , p. 344.)
Moulid-en’-Nebi. — Doseii, anniversaire de la naissance du Prophète. — Cette fête a été instituée par le sultan Mourad ebn-Selim, en 1584; elle a lieu actuellement à l’Abbassîeh, et commence le 4 rabycl-aouel. Le 11 du même mois, à une heure de 1 après-midi, une foule considérable de curieux se pressent pour assister à la cérémonie du Doseh : le cheikh des derviches Saadieh passe à cheval sur le corps de deux ou (rois cents fanatiques étendus sur le sol, en présence des différentes corporations reli-
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gieuses; c’est un spectacle dont on ne peut se faire une idée qu’en le voyant de ses propres yeux. A l’issue de cette scène barbare, les derviches Saadîeh, qui sont les psylles modernes de l’Egypte, se retirent dans une tente voisine de celle du Cheikh-el-Bekri, et se livrent à toutes sortes de jongleries avec des serpents. Le Dosehj ainsi que les excentricités qui sont les principaux traits caractéristiques du moûlid-eri- Nebi, sont blâmés par tous les musulmans de bon sens et condamnes par les oulémas. La cérémonie du Doseb, qui avait lieu sur l’avenue de IJouîaq, a été supprimée par ordre du Khédive en 1881.
La nuit du 11 au 12 appelée Lcïlet el-Moubârek, nuit bénie, est pleine d’attraits surtout pour les étrangers. Une superficie d’environ quarante hectares, près de la porte Houssenieh , est couverte de tentes magnifiques dont plusieurs sont doublées en soie et meublées; quelques-unes sont réservées aux zikrs; les autres sont à la disposition des visiteurs, connus ou inconnus, qui viennent s’y reposer un instant, et auxquels on offre gracieusement le café et la cigarette.
Moulid-el-Hassanein, anniversaire des deux Hassan (Hassan et Houssein), fils d’Ali et petit-fils du Prophète. — Au point de vue religieux, cette fête a presque autant d’importance que le moûlid-en-Nebi ; elle dure quinze jours, du 8 au 22 raby-el-akhar. A la même époque a lieu le moùîid du sultan El-Saleh (Negm-ed-Dîn-Ayoub, G48-1250). Pendant la durée
de ces deux fêtes, les rues qui avoisinent le bazar du Khân-Klialil sont illuminées toute la nuit.
Moulid-el-Rifai. — Saïd-Ahmed-el-Rifaï, neveu d’Abd-el-Qader-el-Gilàni, est un des plus grands saints de 1 Islam et le fondateur de l’ordre des derviches auquel il a donné son nom. Il mourut à Baghdad en 578 de l’hégire (1182). La mosquée qui lui est dédiée estactuellement en construction enface de lamosquée du sultan Hassan, près de la Citadelle.
Le Moùlid-el-Rifaï est célébré entre le 14 et le 26 gamady-el-akhar ; c est la fête la plus remarquable de toutes celles du calendrier musulman, par les scènes de barbarie qui en sont le caractère distinctif. L’interminable procession des Rifaieh traverse la ville en passant sous la porte de Zoueyleh (vers onze heures du matin), et de là se dirige vers la nécropole del’imàn Chafeï en passant devant la mosquée Hassan et par la porte de Qarâfeh, en dehors de laquelle sont dressées de nombreuses tentes, entre la Citadelle et le tombeau de l’Imàm.
Les derviches Rifaïeh se distinguent par leurs bannières et leurs turbans noirs. Le corlége est divisé par groupes précédés de lourds étendards sous lesquels se pressent des chanteurs de profession de foi et des musiciens. La foule des fanatiques est considélable : les uns, demi-nus, ont les chairs transpercées de broches de fer, ou se labourent la poitrine avec des poignards; les autres déchirent avee leurs dents des serpents tout en vie, mâchent du verre et des
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charbons ardents; d’autres encore jonglent avec des outils tranchants et se meurtrissent avec des martinets formés de chaînes de cuivre garnies de pointes aiguës ; dans certains groupes, pour donner plus de relief à l’action, des jeunes gens portent sur la poitrine une sorte de candélabre accroché dans le vif, et des enfants ont les joues et les bras traversés de petites aiguillettes de fer ornées de fleurs "aux extrémités. De loin en loin, des derviches armés de sabres poussent des exclamations d’une voix qui n’a rien d’humain, et font le simulacre de s’ouvrir le ventre et de se trancher la tète; parvenus au paroxysme de l’exaltation, ils se jettent à terre sur le dos, placent leurs sabres en travers sur la poitrine, le tranchant appliqué sur la peau, et, dans cette douloureuse position, un cheikh soutenu par ses acolytes marche d’un pied ferme sur le dos des sabres. Arrivé sur le lieu de la fête, le cortège se disperse, les derviches entrent dans les tentes, où ils se livrent à la danse des zikrs et à d’autres exercices à grand efiet.
Les personnes qui n’ont jamais assisté au Moûlidel-Rifaï taxeront d’exagéré le récit que nous venons d’en faire, et cependant nous sommes encore audessous de la vérité. Plusieurs fois nous avons vu de ces malheureux, en proie à un fanatisme aveugle que rien ne justifie, tomber en chemin sous la violence de leurs propres coups. On se demande pourquoi une pareille cérémonie est encore de nos jours tolérée au Caire. 11 est parfois très délicat en Orient de loucher
aux usages consacrés par le temps ; peu à peu ces usages barbares disparaîtront d’eux-mêmes; déjà dans la classe du peuple on est beaucoup revenu de ces sortes de sauvageries, et il est à remarquer que ce sont toujours les étrangers, venus de la Perse ou de l’Arabie, qui sont les premiers à se livrer aux scènes barbares dont nous avons parlé.
Moulid Sayida-jYefisah. — A la fin du mois de gamady-el-akhar a lieu le moùlid de Sette-Nefisah, arrière-pelite fille deHoussein, fils d’Ali. La fête est célébrée près delà mosquée de la sainte, au sud-est de la ville. Le dernier vendredi du mois est particulièrement consacré aux prières et aux réjouissances publiques.
HIollid Sayida-Zeynab. — Sayida-Zeynab était fille d’Ali et deFatmah, et par conséquent petite-fille du Prophète. La fête instituée en son honneur commence dans les premiers jours de regeb; le jour principal est le mercredi le plus rapproché du 15 du mois sacré.
Leilet-el-Meirag ou Leïlet-el-Isrâ. — Fcte qui rappelle la visite miraculeuse du Prophète dans le ciel, à la suite de son voyage nocturne de la Mekke à Jérusalem. Cette grande solennité, à laquelle prennent part tous les musulmans, a lieu dans la nuit du 26 au 27 regeb, sur la place d’Abdin’. Les prières etleszikrs commencent à neuf heures. Après minuit, un cheikh entouré des docteurs de la loi, récite un passage des livres saints qui a trait au miracle.
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Le mou] ici Abou-Saleh-el-Tachtoûcln coïncide avec le Leïîet-el-Meïrag. La fête a lieu près du tombeau du saint dans le voisinage de Bab-ech-Charîeb, au nord du Caire.
Leilet’-Nousf-min’-Chaaban’ , nuit du milieu de Chaabàn’. — Suivant une ancienne croyance, il existe dans un coin du paradis un arbre appelé chagaref-el-mountaha, sur les feuilles Auquel est inscrit le nom de chaque croyant. Dans la nuit du 14 au 15 du mois de chaabàn’ , cet arbre éprouve de violentes secousses, à la suite desquelles une partie de son feuillage tombe à terre ; chaque feuille ainsi détachée représente une personne destinée à mourir la nuit suivante. Des prières spéciales sont faites pour conjurer le Ciel, et depuis le coucher du soleil les mosquées sont envahies par la foule. Les minarets sont illuminés jusqu’au lendemain matin.
Moulid Imam’-Chafei. — Vers le milieu de chaabân’, un vendredi.
Moulid Soultan’-Hanéfi. — Dans les derniers jours du même mois.
Ramadan’. — Le jeune du mois de ramadan est rigoureusement observé par tout bon musulman, qui doit s’abstenir de boire, de manger, de fumer, depuis le lever jusqu’au coucher du soleil, pendant les trente jours du mois. Le jeûne commence aussitôt que la nouvelle lune a été aperçue, dans la nuit de 1 Obseivation (Leïlet’-el-Rou’yeh), par deux personnes au moins qui vont en faire la déclaration au cadi.
Celui-ci ordonne aussitôt que le Ramadan’ soit publiquement annoncé; des groupes se forment et parcourent les rues de la ville en criant siâm, siâm (jeûne).
Les nuits du Ramadan’ sont très animées; tous les minarets resplendissent de lumière jusqu’à leur dernière galerie. Vu du haut des terrasses, le Caire présente un aspect féerique; à travers les milliers de feux qui brillent dans l’espace aussi loin que l’œil peut s étendre, on distingue, comme des ombres indécises, les minarets dont les proportions paraissent considérablement grandies, et qui semblent percer la voûte d’azur foncé qui les couvre. La ville s’étend comme une immense masse noire sillonnée de lignes embrasées d’où s’échappe une rumeur souide; parfois les rues sont encombrées comme eu plein jour; les chants, la musique se mêlent aux cris des marchands ambulants et des éclats de rire qui partent des cafés où les conteurs publics rassemblent de nombreux auditeurs. A diverses reprises le canon se fait entendre pour avertir qu’il est l’heure de prendre quelque nourriture et que l’aurore est proche. Un dernier coup annonce le point du jour; les étoiles pâlissent, la lune s’en va, le moment du repos est venu, et pour le fidèle la nuit commence avec les premiers rayons du soleil levant, tandis que le mécréant songe à vaquer à ses occupations habituelles.
Le jeûne individuel n’est pas le seul caractère du
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Ramadan’ : les corporations religieuses, réunies ou chacune en particulier, donnent l’exemple de la prière jointe à la mortification. La cour de la maison du Cheikh-el-Bekri est ouverte à tout venant; des zikrs ont lieu toute la nuit, et les meilleurs moun’chid (chanteurs de poëmes lyriques) s’y donnent rendezvous. Dans les nuits qui précèdent le 13 et le 14 du mois, un service solennel, entre huit et dix heures, est célébré à la Citadelle, dans la mosquée de Mohammed-Ali , en l’honneur du chef de la famille régnante.
La nuit du 26 au 27, Leilet el-Qadr (la nuit du Pouvoir), rappelle l’époque où le Qoran fut envoyé par Dieu dans les régions du ciel inférieur d’où l’ange Gabriel l’inspira au Prophète durant vingt-trois ans. Pendant le Leïlet’-el-Qadr les portes du ciel restent ouvertes et les prières sont particulièrement efficaces. Le chapitre 97 du Qoran dit : « En vérité, nous avons envoyé le Qoran dans la nuit d el-Qadr } et quelle chose pourrait te faire comprendre combien cette nuit est excellente !... La nuit d’ el-Qadr est meilleure que mille nuits, car les anges sont envoyés par leur Seigneur avec une mission spéciale. C est la paix jusqu’au lever du matin. « Les cérémonies les plus intéressantes ont lieu pendant cette nuit; les derviches hurleurs et tourneurs et plusieurs autres corporations religieuses se réunissent en cette circonstance. La mosquée est brillamment illuminée; 1 effet produit par cette fête est des plus saisissants. Des céré-
inonies à peu près semblables se font également dans la mosquée Hassanein.
El-Aid-es-Soghaier , la petite Fête; en turc, Ramadan -Baïram. — Cette fête suit immédiatement le jeune du Ramadan’; on la célèbre pendant les trois premiers jours de cbaoual. C’est l’époque des visites, principalement pour les femmes; les fonctionnaires du gouvernement et les consuls vont présenter leurs hommages au Khédive. La fête populaire a lieu hors de Bab-el-Aasr et de Bah-el-Qarâfeh. On s’aborde par la formule suivante : Koullou saneh ou inté tayib. (Que tous les ans — à pareille époque — vous soyez en bonne santé !)
El-Kisoueh. — Le kîsoueh est le tapis qui recouvre extérieurement la Kaabah de la Mekke. Il est en cachemire noir richement brodé d’inscriptions en or, et fabriqué chaque année au Caire pour être envoyé à la Mekke. Quelques jours après le petit Baïram, on le transporte en grande pompe de la Citadelle à la mosquée Hassanein, par morceaux séparés placés sur des brancards. Il est ensuite cousu et orné du hézam ou large ceinture brodée, puis envoyé à l’Abbassieh, en attendant le départ des pèlerins pour la ville sainte.
El-Mahmal. — La procession du Mabmal a lieu le 22 ou le 23 chaoual ; c’est le jour du départ de la grande caravane de la Mekke. Le mahmal est une sorte de châssis carré en bois, dont la partie supérieure, de forme pyramidale, est terminée par une
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petite coupole en argent doré surmontée d’un croissant de même métal; ce châssis, placé sur un chameau, est couvert d’une riche étoffe rouge ou verte chargée d’ornements dorés. Le m ah mal n est qu un signe de ralliement pour les pèlerins; il représente la litière de Chagaret’-ed-Dor, reine d’Égypte (648- 1250), lorsqu’elle accomplit le pèlerinage de la Mekke. Le tapis brodé du mahmal 'ne doit pas être confondu avec celui dix fois plus grand destiné à la Kaabah : le premier est remplacé quand il est fané ou à l’avénement d’un nouveau khédive; l’autre est renouvelé chaque année et remplace celui envoyé l’année précédente, qui est coupé en morceaux et distribué pour orner des tombeaux particuliers ou pour être conservé comme relique.
La procession du Mahmal part de la place Mohammed-Ali; le signal est donné par le Khédive luimême, et répété par le canon de la Citadelle. In régiment d’infanterie, musique en tête et précédé de quelques officiers à cheval, ouvre la marche à travers une foule immense ; puis viennent les diverses corporations religieuses, avec leurs bannières, leurs chanteurs et leurs musiciens. L’interminable cortège s’avance lentement au milieu des rues étroites de l’ancienne ville, qu il tiaveisedu sud au nord. La foule déborde de tous côtés ; les fenêtres, les balcons, les terrasses regorgent de curieux. Les groupes de pèlerins, séparés par des soldats à cheval, sont salués au passage par les nombreux zaghioùtci
des femmes cachées derrière les macharabîehs. Ces roulades aiguës de la gorge, que l’on rencontre dans toutes les cérémonies, sont en cette occasion 1 expression des souhaits d’un heureux voyage. A mesure que les groupes se succèdent, la scène augmente d’intérêt; ici, des fiqi chantent la profession de foi en battant des mains pour marquer la mesure; là, des derviches récitent des versets du Qoran pendant que d’autres exécutent des zikrsdont la cadence est réglée au son des bazcij sortes de petits tambourins sur lesquels on frappe avec une lanière de cuir. Ce vieux cbeikh, bizarrement accoutré, qui disparaît sous les longues oriflammes à inscriptions blanches et rouges, c’est le cheikh-elbalta, ainsi nommé à cause d’une petite hache qu’il porte gravement sur l’épaule; il vient de très loin chaque année pour accomplir le saint pèlerinage; c’est un ouabj très vénéré, un fervent convaincu qui veille spirituellement sur la caravane. Cet autre vieillard à demi nu qui balance son torse sur un chameau en inclinant sa tête nue alourdie par le poids de ses pensées et par le sentiment d’une foi profonde, c’est le cheikh-el-gamal le cheikh du Chameau, qui, lui aussi, accompagne tous les ans le tapis sacré, et dont la présence au milieu des pèlerins inspire une certaine confiance, et redonne du courage à ceux qui faiblissent pendant les fatigues de la marche. Le cheikh-el-gamal suit immédiatement le Ma h mal ; derrière lui viennent sept ou huit autres
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cheikhs montés sur des chameaux, frappant sur des timbales à coups redoublés; quelques-uns portent des chats, des poissons secs accrochés dans des filets, ou tout autre emblème ayant une signification quelconque dans leur corporation.
En sortant du Bab-eî-Nasr, la caravane s’arrête à l’Abbassieh, près de la mosquée El-Mohammedieh où sont réunis les nombreux pèlerins qui n’ont pas pris part à la procession du Mahmal. Le surlendemain on emballe soigneusement le tapis (kîsoueh) et l’on se met en route pour le Birkel’-el-Hagg (lac des Pèlerins), un peu au delà de Matarîeh, près du village de Kafr-el-Gamous, sur la limite du désert. Ici la caravane, augmentée encore de nouveaux voyageurs, se met définitivement en route pour Suez à travers le désert, et de là se dirige vers la Mekke par le Ouadg-el-Tih, le défilé à'Akdba et le Ouadgel-Nar. La plus grande partie des pèlerins effectuent le voyage à pied; les femmes sont placées dans des palanquins appelés takhtaraoudn’j portés par deux chameaux, ou dans une litière simple (hodag). A Suez, des bateaux à vapeur sont mis à la disposition des voyageurs qui ne veulent pas suivre la route du désert.
Arrivés au petit village de Rabigh, à peu de distance de la Mekke et à une heure de la mer Rouge, les pèlerins remplissent le premier devoir du voyage, appelé Ihram : de grand matin on se fait raser la tête et la barbe, on coupe sa moustache
jusqu’à la commissure des lèvres, on s'épile fout le corps, puis, après avoir pris un bain, on se couvre de deux pièces de colon sans couture, dont l’une, nouée autour des reins, descend jusqu’aux pieds. Il n'est dès lors plus permis de tuer aucun animal, ni aucun insecte, ni meme de se gratter; on doit penser continuellement à Dieu, se montrer doux, affable, généreux envers ses semblables, et distribuer de l’argent aux pauvres. Pour entrer dans la ville sainte, le pèlerin suit ordinairement une route entre deux montagnes, qui aboutit au Maala (cimetière); là il visite le tombeau de Amncih, mère du Prophète, situé au fond d’une allée à droite; du côté opposé est celui de Khodîgah , sa première femme; dix minutes après il pénètre dans la ville, puis arrive à la mosquée de la Kaabah, la seule qui existe à la llekke, en passant sous le Bab-es-Selâm (porte de la Paix).
El-Aid-el-Kibir, la grande Fête ; en turc Kourbàri-Baïram, fête du Sacrifice. — Cette fête a lieu les 10, 11 et 12 zoul-qadeh, et correspond au jour où les pèlerins de la Mekke se rendent sur le mont Arafat et égorgent des moutons. Elle a été instituée pour rappeler le sacrifice d’Abraham. Le Kourbân’- Baïram est le grand jour des réceptions officielles; c’est la plus importante de toutes les fêtes religieuses de l’Islam.
A l’ouest du Caire s’étend, sur la rive droite du Nil, la petite ville de Bouiaq qui fait aujourd’hui presque partie intégrante de la capitale à laquelle elle est reliée, au nord et au sud, par de nombreuses constructions qui tous les jours surgissent du sol ; du côté méridional, par des palais, de l’autre par des habitations plus modestes. Sa position exceptionnelle lui permet de communiquer directement avec la Méditerranée par le fleuve, et avec le canal maritime de Suez par le canal Ismaïlieh. C’est le port du Caire qui s’occupe de toute la navigation commerciale du Delta, de même que le port du Vieux-Caire, situé à 5 kil. et demi en amont, traite les affaires de la Haute-Égypte. Bouiaq est encore, pour ainsi dire, le faubourg industriel du Caire : à part les nombreuses usines particulières, telles que l’usine à gaz, les moulins français Darblay, etc., sont réunies là plusieurs industries appartenant au gouvernement. On y remarque l’école des Arts et Métiers, dirigée
par AI. Guigon-Bey (le digne successeur de AI. Langlois-Bey), et d’où sortent des ouvriers capables auxquels on confie des travaux de mécanique qu’on ne remettait jadis qu’entre les mains des mécaniciens européens; puis les magnifiques ateliers du chemin de fer, qui ont pris une extension rapide depuis quelque temps. Boulaq possède aussi une grande fabrique de papier et une imprimerie nationale, fondée depuis 1822, dont la section européenne fonctionne sur le même pied que les grands établissements de ce genre en Europe, grâce aux soins actifs de son habile directeur, Al. Alourès, le doyen des imprimeurs en Egypte. A côté de ces établissements industriels, il est un monument unique au monde que tous les voyageurs n’oublient jamais de visiter : nous voulons parler du Alusée.