MUSÉE DE BOULAQ
Le Alusée d’antiquités égyptiennes de Boulaq a été fondé par Alariette-Pacba pour conserver les précieuses collections provenant des fouilles exécutées dans toute l’Egypte, et pour servira l’étude pratique de l’égyptologie. Alais bien qu’il soit, sous ce point de vue, le plus riche du monde, il est cependant, incomplet, et les rives du Nil recèlent encore sous
Jeurs sables plus d’un monument qui devra jeter la lumière sur plusieurs points de l’histoire restés obscurs jusqu’ici.
Mariette-Pacha est mort, brisé par ses travaux, à la fin del’année 1880, et M. Maspéro, un des maîtres de l’égyptologie, a été appelé pour continuer sa lourde tâche. Cette tâche est rude, en effet, et souvent ingrate; les difficultés à vaincre demandent un courage à toute épreuve, et souvent même anéantissent les forces de l’homme le plus robuste. Parcourir les déserts sous un soleil de plomb, sonder le terrain à chaque pas, attaquer le granit d’une montagne ou s’engager dans les galeries croulantes des temples et des hypogées, déblayer des monuments, fouiller, toujours fouiller ce sable incandescent qui aveugle, avec l’ardeur passionnée du savant qui veut ariacher à cette vieille terre des Pharaons quelques lambeaux de son passé, telle est la nature des travaux de l’égyptologue. Déjà des fouilles entreprises par M. Maspéro dans la nécropole de Memphis et à ihèbesontété couronnées d’un succès éclatant; la découverte de Deïr-el-Bahari surtout est venue enrichir l’histoire de documents précieux, et fixer les incertitudes sur quelques points douteux.
Depuis douze ans les Arabes avaient découveit une tombe royale dont ils vendaient le mobilier aux étrangers de passage à Thèbes. La vue des objets rapportés en Europe avait, dès 1879, révélé à M. Maspéro le fait de cette découverte. Dès son picmier
voyage dans la Haute-Égypte, en mars 1881, il fit surveiller les possesseurs présumés de ce trésor : il fallut deux mois et plus de destitutions, menaces, promesses, pour déterminer l’un d’eux à révéler 1 endroit secret. Enfin, en juillet, l’emplacement était connu, et M. Emile Brugsch-Bey, conservateur adjoint, auquel M. Maspéro avait laissé ses pouvoirs, accompagné d Ali-effendi Ivemàl, pénétrait le premier dans la cachette. Des trésors gisaient là entassés pêle-mêle : des boites à statuettes funéraires, des canopes, des vases à libation en bronze jonchaient le sol ; tout au iond on apercevait la tente funèbre de la reine Isimkheb, pliée et chiffonnée comme un objet sansvaleur, qu’un prêtre trop pressé de sortir aurait jeté négligemment dans un coin. «Les cercueils et les momies, entrevus rapidement à la lueur d’une bougie, portaient des noms historiques : Aménopbis 1er, Thoutmès II, Ahmès Pr et son fils Siamoun, Soqnouri, la reine Ahhotpou, Ahmès Nofritari; et d autres. Dans la chambre du fond, le désordre était au comble; mais on reconnaissait à première vue la prédominance du style propre à la XXe dynastie. Au lieu de roitelets obscurs, les Arabes avaient déterré un plein hypogée de Pharaons. Et quels Pharaons! les plus illustres peut-être de l’histoire d’Égypte : Thoutmès III et Séti Ier, Ahmès le libérateur et Ramsès II le conquérant. »
Aujourd hui tous ces trésors sont venus prendre place au milieu des monuments du Musée de Boulaq.
a Ils sont divisés en deux groupes; le premier comprend une vingtaine de cercueils, refaits ou brisés pour la plupart, où l’on reconnaît du premier coup d’œil le style de la XVIIIe et de la XIX8 dynastie. Ceux du second groupe sont uniformes d’aspect, et portent le cachet de la XXe dynastie. « Dans le premier groupe on remarque les monuments suivants :
«N° I. Cercueil gigantesque formé des épaisseurs d’étoffes superposées et imprégnées de stuc. 11 est peint en jaune, et porte en bande verticale le proscynème habituel, en l’honneur delà reine Nofritai i , femme du roi A limés Ier. Hauteur, 3 met. 17, sans les plumes que la reine portait sur la tête et qui sont brisées. La perruque, les traits du visage et les colliers sont relevés de bleu.
« X° 12. Cercueil identique à celui de la reine Xofritari, mais au nom de la royale épouse loyale mère Ahhotpou.
« X° 13. Cercueil de Thoutmès Ier, usurpé par le roi Pinot-em et fortement remanié par lui.
«N° U. Cercueil à fond blanc, tête peinte en jaune, ligure souriante, perruque noire. L inscription est au nom du roi, Akhoprinri Thoutmès Higciïs , c està-dire de Thoutmès IL
« K° 15. Petit coffret en ivoire et en bois, au nom de la reine Hàtasou.
« N8 18. Grand cercueil blanc dont les pieds ont été brisés anciennement. Les traits sont relevés de noir, les yeux en émail; sur la poitrine, trois inscriptions
datées, de longueur différente. La momie est enveloppée d’une forte toile jaunâtre et ne porte aucune inscription apparente. Elle a 1 m. 75 de long : c’est le cercueil du roi Sétiler.
« IV0 19. Cercueil en bois non peint, en forme d’Osiris. Les yeux sont émaillés, les traits rehaussés de noir; les mains tiennent chacune un sceptre. Sur le devant, troisinscriptionsdontl’une, effacée àl’éponge, a été ensuite surchargée, mais est encore lisible en partie. Sur le sommet de la tête, une inscription hiératique de mauvaise écriture. Sur la poitrine, à l’encre, les cartouches de Usirmari Sotpenri Ram sion Miriamoun; Ramsès II ou XII.
« Le style du monument et les détails de l’orthographe, dit M. Maspéro, nous reportent à la XXe dynastie : il était donc naturel de prendre le seul roi de la XX'dynastiequi porteces cartouches pour Ramsès XII. Toutefois, pour trancherla question d’identité, j’ai cru devoir enlever une partie des bandages de la momie, qui paraissaient mal attachés, et j’ai trouvé le maillot original portant sur la poitrine une inscription hiératique dont la teneur ne laisse subsister aucun doute. C’est bien le corps de Ramsès II que nous possédons, et non pas celui de Ramsès XII. Le cercueil dans lequel il était enfermé primitivement avait été détruit par quelque accident, et un roi de la XX8 dynastie lui en lit refaire un nouveau; c’est là ce qui explique et l’aspect du monument et l’orthographe des cartouches.
15 0 U LAQ.
u Les cercueils du second groupe appartiennent au type bien connu de la XX0 dynastie : deux caisses et trois gaines à tête humaine, s’emboîtant l’une dans l’autre; immense perruque noire ou bleue ; tête et mains dorées, ou cuivrées par économie; innombrables représentations au pinceau, engluées d’un épais vernis jaune et recouvrant toutes les parois. Les couleurs sont d’une vivacité et d’une conservation étonnantes, ainsi que les momies. De prime abord, on peut affirmer que tous les cercueils ont été fabriqués dans un même atelier, presque simultanément.
u Ce fut pour sauver des voleurs les pharaons défunts qu’on se décida à les enfouir. On espérait qu’un puits de onze mètres, suivi d’un corridor étroit de soixante-dix mètres, les protégerait contre les profanations, et l’expérience a prouvé qu’on n’avait pas trop mal calculé, puisque des siècles se sont écoulés depuis le jour où on les déposa, jusqu’à celui où les Arabes de Cheikh-Abd-el-Gbournab découvrirent la cachette. Reste à déterminer la date exacte à laquelle le transfert eut lieu L »
D’après l’inventaire général, les monuments conservés au Musée de Boulaq sont divisés en quatre séries : les monuments religieux, les monuments funéraires, les monuments civils, les monuments historiques.
1 V. La Trouvaille de Deïr-el-Bahari. 20 photog. par K. Iîrugsch — Texte par G. Maspéro. — Le Caire, F. Mourès rt C/e, 1882.
Les monuments religieux sont ceux qui proviennent des habitations privées, des tombeaux et des temples. Ceux qu’on trouve dans les habitations privées sont extrêmement rares. Ils consistent en statuettes de divinités, qui paraissent avoir servi d’amulettes, et en symboles qui faisaient probablement partie de la parure des femmes. Les Égyptiens n’ont pas eu d’autre culte domestique que celui de leurs ancêtres. Croyant à la bienfaisante influence des âmes admises à jouir des félicités suprêmes, ils gardaient au milieu d’eux les statues de leurs parents, et leur faisaient jouer le rôle des pénates chez les Romains. Les monuments qui, malgré leur présence dans les tombes, restent exclusivement religieux, sont en très petit nombre. Les seuls que l’on puisse citer sont les statuettes divines de toutes matières, qu’on recueille dans la cavité de la poitrine des momies.
Les monuments provenant des temples sont : Les barques sacrées que l’on promenait à certains anniversaires. Chaque temple avait plusieurs de ces barques qui étaient le plus souvent en bois précieux, et parfois même en argent ou en or. Au centre s’élevait une petite chapelle ou naos dans laquelle était enfermée une image de divinité qu’on recouvrait d’un voile. A la proue et à la poupe étaient disposés des emblèmes richement travaillés. Dans les processions publiques, le plancher sur lequel reposaient ces barques était porté sur les épaules des prêtres. —
Les naos ou châsses contenaient tantôt un animal sacré, tantôt un emblème devant lequel on récitait des prières. Les temples possédaient des naos de toutes dimensions et de tontes matières. Au fond du sanctuaire s’élevait cependant le naos par excellence, qui se distinguait par ses proportions colossales. Les vases d’or et d’argent et autres objets précieux, dont les trésors des temples étaient enrichis, ont dû disparaître les premiers dans le naufrage de la civilisation égyptienne. Aussi en trouve-t-on rarement dans les collections. Le Musée de Boulaq possède cependant cinq magnifiques vases d’argent qui peuvent passer pour de bons spécimens des ustensiles sacrés. Les tables d’offrandes sont les monuments commémoratifs d’une fondation pieuse, faite par le personnage dont elle porte le nom. Elles relatent le plus souvent, sculptés sur leur face supérieure, les dons que le dédicateur s’engageait à fournir en nature. — La stèle est une dalle rectangulaire, le plus souvent arrondie par en haut. Les Egyptiens l’ont mise en usage pour y graver des inscriptions de tout genre. Le plus souvent la stèle n’est qu’un acte d’invocation à l’une des divinités du temple où elle est placée ; d’autres fois elle contient des textes qu’on voulait faire passer aux générations futures, comme par exemple le poème historico-religieux gravé en l’honneur des victoires de Thoutmès 111. — Les statues, grandes et petites, sont répandues par tas irrégulièrement disséminés dans les fondations des
temples ou dans le sable qui leur sert de sol ; tantôt elles prennent des proportions plus grandioses, et représentent soit des divinités, soit des rois revêtus des attributs sacrés. Une statue représentant le dieu absolu du temple, abstraction faite du dédicateur, n’existait peut-être pas; le naos paraît en avoir tenu lieu, et cachait au vulgaire la vue du symbole vivant ,ou inanimé, qu’on regardait comme le représentant le plus direct de la Divinité.
Monuments funéraires . — Les auteurs de la tradition classique nous ont appris que les Egyptiens faisaient peu de cas des demeures qu’ils habitaient pendant la vie, et qu’au contraire ils entouraient de tous leurs soins les « maisons éternelles » où ils devaient reposer après leur mort. L’étude des monuments est d’accord avec le témoignage des écrivains grecs et latins. Les maisons des villes étaient petites, étroites, bâties en bois ou en briques crues; les tombeaux ont bravé les siècles. Le mobilier funéraire répondait au luxe des tombes : meubles, statues, stèles, amulettes étaient entassés autour du mort. Au contraire, ce que nous connaissons des villes égyptiennes, nous autorise à penser qu’il en était de ces villes comme de toutes les cités modernes de l’Orient, où la vie en plein air dispense la grande masse des habitants de cette recherche de luxe qui est un des besoins de notre civilisation. Mettre les morts à l’abri de toute atteinte de l’inondation, a été le principe qui a toujours guidé les Égyptiens dans le
choix de remplacement réservé aux nécropoles. Les tombes ne forment jamais un tout bien coordonné, et l’on ne peut pas dire qu’elles aient été invariablement construites sur un type uniforme; cependant, à quelque époque qu’il appartienne, un monument funéraire complet est divisé en trois parties : la chapelle extérieure , le puits, les caveaux taillés dans le roc.
La chapelle extérieure se composait d’une ou de plusieurs chambres accessibles en tout temps; les parents s’y réunissaient pour honorer le mort; des cérémonies funèbres y étaient accomplies. Suivant le rang et la richesse du défunt, un luxe plus ou moins grand présidait à l’arrangement des chambres dont ces chapelles étaient composées ; c’est là que se trouvaient les stèles funéraires, les tables d’offrandes, les statues de particuliers, au milieu des bas-reliefs et des inscriptions dont les murs étaient ornés. Un puits vertical descendait de la chapelle à la chambre mortuaire où reposait la momie, avec laquelle étaient les rituels, les scarabées, les figurines, les amulettes, les statuettes funéraires, les canopes, les vases, les armes, les meubles. Après la cérémonie, le puits était comblé avec des éclats de pierre mêlés de sable et de terre, le tout formant avec l’eau qu’on y jetait, une sorte de ciment compacte qu’on ne parvient aujourd’hui à percer qu’avec les plus grands efforts.
Monuments civils. — Les recherches dans les
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buttes qui marquent le site des villes antiques n’ont presque rien produit. Si cependant quelques vitrines du musée de Boulaq offrent à la curiosité du visiteur un certain nombre d’objets qui témoignent de la civilisation sous les anciens Égyptiens, ces objets proviennent des tombes. Telle est la belle collection des statues de l’ancien empire ; tels sont les vases, les armes, les meubles, les outils et tous les objets de la vie privée, qu’on recueille surtout dans les tombes contemporaines des Entef (onzième dynastie) et des Ptolémées.
Monuments historiques. — Aucun peuple n’a eu plus de souci de la postérité, aucun peuple n’a pins travaillé pour transmettre à l'avenir d’ineffaçables traces de son passé, que le peuple égyptien. Les temples ne sont pas seulement des édifices religieux; les tableaux de batailles, les poèmes composés en l’honneur de certains héros, les récits de campagnes y prennent place, et deviennent ainsi des monuments que l’histoire réclame. Dans les tombes ellesmêmes, à côté des formules d’invocation aux divinités funèbres, apparaissent tout à coup des récits plus ou moins longs, où le mort prend la parole et fait son autobiographie. Les obélisques, les colosses, les stèles monumentales, des parois entières de certains temples sont des monuments historiques. Les plus nombreux, sinon les plus précieux pour la science, sont les statues de rois trouvées dans les temples. 11 est naturel de penser que ces rois les y consa-
craient eux-mêmes, pour embellir le lieu saint et s’attirer ainsi la protection des dieux.
Le musée de Boulaq rivalise avec tous les autres musées d’Europe pour les monuments royaux de grandes dimensions. Il possède en effet ces stèles de reines et ces beaux sarcophages de granit des princes de l’Ancien-Empire ; il peut surtout montrer, comme un admirable spécimen de l’art à ces époques si prodigieusement reculées, la statue de Khéphren (Khafra, fondateur de la seconde pyramide de Giseh), chef-d’œuvre qu’aucun autre temps n’a surpassé et qui compte près de six mille ans d’existence.
Les Hyksos eux-mêmes se révèlent pour la première fois au Musée, par des monuments qui nous font connaître la race et la civilisation de ces Asiatiques. De la dix-huitième dynastie, se montrent les sphinx et les bustes de Thoutmès III. Au même roi appartient aussi la stèle déjà célèbre sur laquelle est gravé tout un chant poétique, composé en l’honneur des victoires de ce conquérant. Parmi les autres monuments nous citerons :
La statue de la reine Améniritis, en albâtre. Cette reine a joué un rôle important dans les affaires de l’Egypte au temps de l’occupation éthiopienne (XXVe dynastie).
La statue de la déesse Thouëris; elle a la tête et le corps de l’hippopotame, les pattes et les griffes de la lionne. D’après un renseignement fourni par Plutarque, Thouëris aurait été la concubine de Typhon.
Le groupe de la déesse Hatlior (représentée sous sa forme de vache), d’Osiris et d’Isis; ces trois statues ont été trouvées à Saqqarah.
Un personnage en bois, appelé communément le Cheikli-el-Beled, représenté debout tenant en main le bâton du commandement; ce monument appartient à l’Ancien-Empire. La tête est d’une expression saisissante; les yeux sont en quartz blanc opaque; au centre, un morceau de cristal sert de prunelle.
Une collection de bijoux trouvés avec la momie de la reine Aah-botep : des bracelets d’or et de perles, un diadème, des colliers, des anneaux, des chaînes d’or, des poignards, des hachettes, une petite barque en or avec son équipage, etc.
La Table de Saqqarah, gravée sur les deux faces.
Cinq stèles en granit, provenant de Napata (Gebel- Barkal).
Deux magnifiques statues trouvées à Meïdoum ; l’une représente le prince Ra-botep, l’autre une femme nommée Nefer-t (IIIe dynastie); et, de la même époque, une peinture à la gouache représentant des oies paissant.
Deux colosses de Ramsès II, l’un debout, ayant 3"', 30 de hauteur; l’autre assis, de 2 '“,60.
La pierre de San; calcaire de 2"’, 22 de haut, contenant un décret en trois langues : hiéroglyphique, grecque et démolique.
La statue d’Alexandrie ; monument égyptien de l’époque grecque, en basalte noir.
La statue d’Aménophis IV, en calcaire.
Les tètes des statues royales de Menephtah et de Tahtah, etc.
A côté de tous ces monuments, il faut placer les scarabées, quelques armes portant des cartouches, des vases ornés de noms royaux, des stèles relatant, à propos de la mort d’un personnage, la date d’un règne. Les bijoux dont le roi Amosis couvrit la momie de la reine Aah-hotep sont le type de ces monuments qui, originairement funéraires, deviennent des monuments historiques.
MOSQUÉE SINANIE H.
La mosquée Sinanîeh , appelée aussi la grande mosquée de Boulaq, a été fondée par Si nàn -Pacha, gouverneur de l’Égypte et vizir de Sélim ebn-Soleyman’ (Sélim II), empereur de Constantinople. La « grande mosquée » est loin de juslifier son titre. L’extérieur est d’aspect fort simple, presque misérable. Une petite porte donne accès à une cour déserte, mal pavée, au fond et à droite de laquelle s’ouvre une salle unique, dont le sol est couvrit de nattes et de tapis ; c’est le sanctuaire de la mosquée. Les murs se développent d’abord sur un carré d environ quinze mètres de côté, puis, à une certaine
élévation, présentent seize faces dont huit percées de vitraux circulaires en couleur. La partie supérieure est bordée d’une rangée de petites fenêtres ogivales multicolores, au-dessus desquelles s’arrondit une coupole écrasée dépourvue d’ornement.
La qiblah, entièrement revêtue de plaques de marbre, est flanquée de deux colonnes octogones. Audessus des lambris qui tapissent l’intérieur, sont de jolis entrelacs qui ressortent en lignes blanches sur un fond noir et rouge; la partie cintrée est toute formée de lignes brisées alternativement noires et blanches. Le membar n’offre rien de particulier; les quelques détails que l’on pourrait peut-être remarquer dans ses sculptures ont disparu sous 1 empâtement des couches de peinture que l’on y applique religieusement chaque année à l’approche de la fête patronale. Le dikka, adossé au mur, est soutenu par deux consoles en bois; il est exactement dans les mêmes conditions artistiques que le membar auquel il fait face.
MOSQUÉE ABOU-L-AELAH.
Presque à l’extrémité de l’avenue qui commence à l’ouest du jardin de l’Esbéldeh et va rejoindre le Nil à Boulaq, on remarque à gauche une petite mos-
quée très intéressante, étouffée au milieu des maisons qui l'avoisinent. Une élégante coupole à demi cachée par un joli minaret composé d’une seule galerie; une porte tréflée, décorée d’inscriptions et d’arabesques en couleur qui ressortent sur un champ d’azur; unegrandevérandah moderne en bois découpé qui abrite le parvis du lieu saint, teljes sont les marques extérieures auxquelles on reconnaît d’abord la mosquée Abou-l-Aelah (ou Abou-l-01ah).
Le système des voûtes de l’intérieur est l’arc à angle aigu reposant sur des colonnes cylindriques ou octogones en marbre blanc, qui proviennent, comme celles des autres monuments religieux du Caire, d’anciens édifices pharaoniques. Les arceaux sont reliés entre eux par des tirants en bois; autrefois ils étaient lehaussés d’une archivolte gravée en stuc, aujourd’hui disparue et remplacée par des peintures à l’ocre rouge. Le plafond est percé d’un malqaf, sorte de grand ventilateur destiné à établir un courant d’air avec la cour du fond.
La qiblah se dessine entre deux frêles colonnetfes octogones, et à travers une double rangée de lampes suspendues à des chaînettes de fer. Au-dessus des dessins rectilignes qui décorent le fond de la qiblah, sont trois petites niches tréflées dans lesquelles est inscrit le nom du Prophète. Le membar est digne d’attention : les deux côtés sont sillonnés en tous sens par des entrelacs incrustés d’ivoire d’un travail admirable. La corniche de la porte elle dais qui couronne
la chaire ont été postérieurement ajoutés par une main ignorante; les stalactites qu’on a voulu imiter sont détestables. Dans le mur, à gauche du sanctuaire, une petite porte du même genre que les faces latérales du membar communique avec la salle du tombeau.
L’entrée de cette salle, un peu avant d’arriver au sanctuaire, est d’une beauté singulièrement remarquable; toute la boiserie a été rapportée de l’Inde. L’intérieur est décoré avec une certaine recherche; les murs sont revêtus de panneaux en bois, dont la corniche supporte de nombreux ex-voto encadrés de baguettes dorées; la clôture du tombeau est exécutée dans le même goût que la porte d’entrée dont nous venons de parler. C’est dans cette salle, éclairée seulement par un demi-jour et dans laquelle ne pénètrent pas facilement les mécréants, que repose, sous un dôme magnifique dans tous ses détails, le saint en l’honneur duquel la mosquée a été érigée.
GÉZ1I1EH.
Le palais de Gézîreh est situé dans l’ile qui faii face à Boulaq ; on s’y rend par le pont de Qasr-el-iVi 1 en suivant une belle route ombragée de grands acacias-lehbck, bordée à droite par le Nil, à gauche par
des pépinières et des jardins contenant de nombreuses espèces d’arbres et de plantes exotiques.
Le palais s’élève sur la rive même du fleuve; ce monument, de construction récente, est bâti dans le style arabe d’un bel effet et échappe au mauvais goût que l’on rencontre dans presque tous les autres palais modernes. L’intérieur, surtout la salle de bal, est d’une richesse de décoration surprenante; on y montre les luxueux appartements qui furent occupés par l’impératrice Eugénie lors de son voyage en Égypte, àl’époquede l’inauguration du canal de Suez. Prés du palais est un kiosque magnifique qui mérite d’être visité à cause de ses formes élégantes. Le jardin est de toute beauté; les arbres fruitiers de l’Inde y sont cultivés en abondance; les fleurs et les plantes les plus rares s’étalent sous les yeux des visiteurs à travers les volières, les grottes, les cascades, les rivières, les allées qui bordent les pelouses plantées d’arbres appartenant aux régions tropicales, et les bassins dont quelques-uns sont ombragés de bambous gigantesques qui développent leurs tiges à une hauteur considérable. La ménagerie, qui était une des plus belles curiosités du jardin, n’existe plus aujourd’hui.
A l’ouest du palais de Gézîreh est un vaste aquarium au milieu d’un jardin qui malheureusement dépérit de jour en jour faute d’entretien ; 1 aquarium lui-même est presque abandonné; les bassins sont taris depuis longtemps, et il ne sert plus guère
aujourd’hui que de lieu de repos ou de rendez-vous aux habitants du Caire qui viennent se promener sous les frais ombrages de l’avenue circulaire de Gézîreh.
EMB ABEH.
Le village d 'Embâbeh s’étend en face de Boulaq, sur la rive gauche du Nil, au milieu d’une belle plaine de verdure resserrée en cet endroit entre le fleuve et le désert libyque. Ce village n’a absolument d’intéressant que les faits historiques dont son nom rappelle le souvenir. C’est au sud-ouest d’Embâbeh que se déroula, le 21 juillet 1798, le drame sanglant qui porta le premier coup à cette milice ardente des Mamelouks, et qui ouvrit à Bonaparte les portes du Caire. 11 ne sera peut-être pas inutile de rappeler ici le récit de la bataille des Pyramides, sur le terrain même où Faction s’est passée.
Le 21 (7 Safer 1213), dès une heure du matin , les Français quittèrent Oum-Dînar. A l’aurore, l’armée qui marchait depuis quinze jours vers le Caire, découvrit enfin au delà du Nil qui coulait à sa gauche, les nombreux minarets de cette immense capitale, et à sa droite, les Pyramides de Giseh qui se dressaient majestueusement sur les confins du désert, et que doraient les rayons empourprés du soleil levant. A
E M I! A B E Tï .
la vue de ces constructions étonnantes, les soldats s’arrêtèrent comme saisis de curiosité et d’admiration; l’armée tout entière battit des mains, le visage de Bonaparte lui-même rayonnait d’enthousiasme. Toujours prompt à s’emparer des émotions qu’il voyait naître, il se mit à galoper devant les rangs de ses troupes déjà électrisées par l’appréhension d’une bataille prochaine, et leur montrant les gigantesques monuments des anciens pharaons : « Soldats , leur dit-il, songez que du haut de ces Pyramides , quarante siècles vous contemplent ! ... »
Après une courte halte on s’avança d’un pas plus rapide, car on voyait à chaque instant grandir les Pyramides et les édifices du Caire se multiplier. On ne s’arrêta plus que vers dix heures quand on aperçut le village d’Embàbeh et, en avant de ce village, la longue ligne d’or et d’acier que présentait l’ennemi rangé en bataille. Mourad ét Ibrahim, chefs des Mamelouks, qui s’attendaient à être attaqués sur les deux rives du Nil, avaient divisé leurs forces en deux armées que reliait entre elles une nombreuse flottille. A droite du fleuve, Ibrahim avec deux mille Mamelouks, et le pacha turc, Saïd-Abou-Bekr, avec douze à quinze mille janissaires ou spahis, s’étaient chargés de couvrir les remparts du Caire, ou plutôt se tenaient prêts à en sortir avec leurs femmes, leurs esclaves, leurs trésors , en cas d’insuccès, pour se réfugier en Syrie. Sur la rive gauche, Mourad plus belliqueux, plus brave que son collègue, mieux décidé surtout
se défendre, occupait avec quarante mille hommes la plaine qui s étend entre le Nil et les Pyramides.
Au premier moment, Bonaparte jugea ces dispositions formidables ; mais il changea d’opinion dès qu’on put reconnaître le camp retranché des ennemis. Il partagea son armée en cinq divisions disposées en carrés. Les divisions commandées par les généraux Desaix et Reynier formaient la droite vers le désert; la division Dugua, le centre; les divisions Menou et Bon, la gauche le long du Nil. Chaque carré présentait six rangs de profondeur; l’artillerie était placée aux angles, les généraux et les bagages au milieu. Au signal donné, Desaix se met le premier en mouvement; après lui vient Je carré de Reynier, puis le carré de Dugua, au centre duquel se tient Bonaparte; i n même temps les deux autres se mettent en marche pour contourner Embàbeh, hors de la portée du canon. Mais Mourad, qui voit toutes les colonnes s’ébranler, se porte rapidement en avant avec les deux tiers de sa nombreuse cavalerie, laisse le reste pour soutenir le camp retranché et encourager l’infanterie, et vient fondre comme un ouragan sur les deux carrés de droite. C’est un spectacle effrayant que celui d’une charge de sept à huit mille de ces terribles guerriers : les chevaux blanchissant sous l’écume, excités par leurs cavaliers le sabre au poing, l’œil injecté de sang> retentir l’air de leur respiration bruyante; hommes et chevaux disparaissent dans un immense tourbillon de poussière;, des cris rauques, articulés
avec une énergie sauvage, jettent partout l’épouvante et l’effroi; le torrent animé roule avec l’impétuosité de la foudre, et menace de tout renverser sur son passage.
La masse des Mamelouks vint se heurter au carré Desaix et échoua contre la fermeté de l’infanterie. Ces cavaliers si brillants, si intrépides, n’avaient aucune notion des manœuvres européennes, et ne savaient charger qu’en désordre. Les fantassins français les attendent de pied ferme, les accueillent par d’alfreuscs décharges de mousqueterie et par d’horribles volées de mitraille. Les Mamelouks ainsi reçus partout, tombent percés de mille blessures au pied des carrés, forteresses vivantes et enflammées, hérissées d’infranchissables murailles de fer. Les Mamelouks tournant bride, se rejettent sur la division Reynier. Accueillis avec la même impassibilité, avec le même feu, ils veulent, par un mouvement naturel, retourner vers le point d’oii ils sont partis; mais ils trouvent sur leurs derrières la division Dugua que Bonaparte a portée vers le Nil , et les voici en complète déroute. Cependant Mourad, couvert de sang, étourdi devoir la victoire lui échapper, rallie ses troupes, et bientôt la mêlée devient générale; déjà plus de sept mille cadavres mamelouks jonchent le sol, et .Mourad, enfin convaincu de l’inutilité de ses efforts, s enfuit vers la Haute-Égypte. De leur côté, Ibrahim et Saïd- Abou-Bekr, voyant les Français maîtres du champ de bataille, firent mettre le feu à la flottille égyptienne,
et disparurent à travers les plaines du désert qui sépare la Syrie de l’Égypte.
Le 24, dans 1 après-midi, Bonaparte fit son entrée solennelle au Caire. Un grand nombre d’habitants déjà revenus de leur première frayeur, tant la modération des Français ressemblait peu à l’altière et tyrannique conduite des Mamelouks, se portèrent à la rencontre du coitége. Chacun voulait contempler le vainqueur des beys, le chef de ces étrangers audacieux dont la lenommée célébrait si haut les exploits. Accoutumée à voir ses anciens maîtres passer toujours sombres, toujours menaçants, cette foule, composée d’individus de toutes classes, restait comme ébahie quand elle voyait Bonaparte et les autres généraux s’avancer lentement au milieu d’elle et lui sourire avec bienveillance. Mais ce qui surtout la stupéfiait, ce qui bouleversait toutes les idées qu’elle s’était faites relativement aux Urançais, c était que des hommes pour qui elle avait rêvé des costumes si splendides, des équipements si coûteux, des physionomies si farouches, pussent se montrer si braves sous des vêtements si mesquins, accomplir de si grands exploits avec des armes si simples et se battre comme des lions avec tant de douceur empreinte sur leur visage.
Bonaparte alla loger dans le palais d’Elfy-Bey, situé sur la place de l’Esbékieh et dont le jardin confinait à la campagne. Ce palais se trouve aujourd’hui près de la porte ouest du jardin de l’Esbékîeh , à l’angle de l’avenue de Boulaq.