‹ Le Caire et ses environsChapitre 62 sur 69 · LE SPHINX · texte numérisé non relu

LE SPHINX

A environ cinq cents mètres à l’est de la pyramide de Khéphren, est un rocher naturel auquel on a donné l’apparence extérieure d’un lion accroupi à tète humaine. Les irrégularités du rocher, auquel on a voulu conserver toute sa dimension, ont été rectifiées au moyen d’une maçonnerie rapportée. La tête seule a été sculptée ; on peut encore reconnaître qu’elle était originairement peinte en rouge. La hauteur totale du monument, prise au-dessus des

LES rYR A MIRES.

sables accumulés qui en cachent la pallie inférieure, est de 19 mètres 80; la face, en partie mutilée, mesure 9 mètres depuis le menton jusqu’au sommet du front; sa largeur est de 4 mètres 15; l’œil a 1 mètre 40 ; la bouche 2 mètres 32 ; le nez 1 mètre 79 ; l’oreille 1 mètre 97 ; la longueur du colosse est de 63 mètres 50.

En 1816, le capitaine Caviglia entreprit le déblaiement du Sphinx. Un autel, un petit édicule formé par trois stèles et un lion accroupi furent trouvés entre les pattes du monstre. La stèle du fond est en granit, haute de 4 mètres; elle est appliquée sur la poitrine du Sphinx, et porte l’image du pharaon Thoutmès IV de la XVIIIe dynastie, offrant d’un côté l’encens, et de l’autre une libation à la figure d’un sphinx, représentant sans doute le colosse, avec la barbe et les attributs d’un dieu. Le lion était placé à l’entrée du sanctuaire et regardait la stèle centrale. Le rocher ne portait aucune trace qui put faire supposer l’existence d’un couloir intérieur. En 1853, M. Mariette fut chargé par le duc de Luynes de continuer ce travail, qu’il poursuivit en 1854 par ordre du gouvernement français, et quatre ans plus tard pour le compte du gouvernement égyptien.

Dans une longue description du Sphinx, Pline raconte que de son temps on croyait que ce monument avais été la tombe d’Amosis, de la XXVIe dynastie. Depuis qu’il a été déblayé par Caviglia,

plusieurs savants, après avoir d’abord attribué le Sphinx à Khéphren, supposèrent qu’il devait avoir quelque rapport avec Toutmès IV, représenté sur la grande stèle du sanctuaire ; mais les recherches de M. Mariette et surtout la découverte de la stèle qui a trait à la fille de Khéops et dont nous avons parlé plus haut, ont jeté sur cette question obscure un jour inattendu. La stèle porte des inscriptions sur la face principale et sur la partie supérieure du socle qui fait retour en avant. La première de ces inscriptions est d’une excellente conservation, quoique d’un style médiocre ; l’autre ne laisse plus voir que quelques signes auxquels il est impossible de donner un sens. La face principale ressemble à un naos qui aurait perdu sa corniche. Le texte gravé sur la tranche droite est ainsi conçu : « Le vivant Horus, le..., roi de la Haute et de la Basse-Égyjite, Khoufou, vivant , a restauré le temple d’Isis, rectrice de la pyramide (située) à l’endroit où est le Sphinx, à la face nordouest du temple d’Osiris, seigneur de Rosatou. Il a bâti sa pyramide là où est le temple de cette déesse, et il a (aussi) bâti la pyramide de la princesse Hentsen là où est ce temple. »

On lit sur la tranche gauche : « Le vivant Horus , le..., roi de la Haute et de la Basse-Éyypte, Khoufou, vivant a fait (ceci) à sa mère Isis, la divine mère (qui est) Hathor, rectrice des memnonia, ayant prescrit de le faire (graver) sur une stèle. Et il leur a renouvelé (les fondations) des divines

LES PYRAMIDES

offrandes , et leur a bâti son temple en pierre } et une seconde fois il a aussi restauré les dieux (de ce temple) dans son sanctuaire. »

De plus, le Sphinx est représenté gravé sur la stèle ; son image est accompagnée de l’inscription suivante : « Le lieu du Sphinx de Hor-em-Khou (Harmakhis) est au sud du temple d’Isis } rectrice de la Pyramide, et au nord (du temple) d'Osiris , seigneur de Rosatou. Les peintures du dieu de Horem-Khou sont conformes aux prescriptions. » — « Il résulte de ce texte que le Sphinx existait au temps de Khéops, puisqu’il figure au nombre des monuments que ce pharaon aurait restaurés ; on voit par là combien son antiquité est prodigieusement reculée. « Le Sphinx est l’emblème séculaire et comme la personnification de l’ancienne Egypte. Malgré les mutilations qui déchirent sa face, profanations dues au fanatisme de l’ignorance et de la superstition, la physionomie du colosse a conservé dans son ensemble ce calme, cette sérénité, qui font le caractère distinctif de la statuaire égyptienne. Que représentait réellement dans la pensée de ces temps lointains, cet accouplement fantastique de la grâce et de la force si étroitement unies ensemble qu’elles ne forment qu’un seul corps? Est-ce un rêve d’artiste, un caprice? Non, certes; rien n’était moins capricieux que le génie égyptien, génie éminemment réfléchi, génie tout symbolique et dont les conceptions, même les plus bizarres en apparence, cachaient un sens

profond. C’est le dieu Harmakhis, le « soleil levant »... Mais à quelle époque a-t-on taillé ce monument qui semble veiller sur les Pyramides, et quelle était la véritable destination de ce géant du désert? Les textes sont muets jusqu’ici. « Cette grande figure mutilée, dit Ampère, est d’un effet prodigieux; c’est comme une apparition éternelle. Le fantôme de pierre paraît attentif; on dirait qu’il entend et qu’il regarde. Sa grande oreille semble recueillir les bruits du passé; ses yeux tournés vers l’Orient, semblent épier. l’avenir ; le regard a une profondeur et une vérité qui fascinent le spectateur. Sur cette figure, moitié statue, moitié montagne, on découvre une majesté singulière, une grande sérénité et même une grande douceur. »

Un écrivain arabe, Abd-el-Rabman’, dit que le Spbinx était regardé comme un talisman qui protégeait les cultures contre l’envahissement des sables. Il a été mutilé sous le règne du sultan Barqouq, au quatorzième siècle, par un cbeikh fanatique. « Or il arriva, dit Abd-el-Rahman*, que les deux hommes qui étaient occupés à briser le nez de cette grande statue, avec de grosses masses de fer, tombèrent par terre sur des éclats de rocher et se tuèrent; aussitôt le simoun souffla. Les gens du peuple crurent à une vengeance du monstre, et nul n’osa plus y toucher, redoutant son courroux.» Makrîzi (quinzième siècle) parle aussi du colosse avec une admiration profonde.

« Un fou, di t-il, un certain cheikh Mohammed, sur-

nommé le jeûneur de son siècle , dans un accès de délire et pour se rendre agréable à Dieu, lui avait infligé, à coups de masse, les irréparables mutilations dont il porte pour toujours la trace. » Il paraît certain qu’au douzième siècle le Sphinx était encore intact;. Abd-el-Latif dit que la figure était très belle , la bouche gracieuse et souriante; il ajoute que la couleur rouge qui couvrait la l'ace était éclatante et fraîche. Les Arabes d’aujourd’hui désignent le Splnnx sous le nom A'Abou-l-Hôl, le « père de la terreur » .

le temple de granit.

Très du Sphinx, du côté sud-est, existe un monument remarquable, découvert par M. Manette et appelé communément le temple du Sphinx. Ce temple est entièrement construit en granit et en albâtre ; il est de forme rectangulaire et ouvert par le haut ; on y entre en suivant un passage en pente douce, du côté de la face nord. L’intérieur est divisé en trois parties par des piliers carrés supportant d’énormes linteaux en granit; les blocs sont de dimension extraordinaire : un seul mesure plus de six mètres de long sur trois et demi de large. Du côte de la face orientale, est une chambre étroite terminée à ses deux extrémités par deux autres chambres ;

LE C.iIRE ET SES ENVIRONS.

c’est là que se trouve le puits qui devait servir aux ablutions sacrées, et au fond duquel M. Mariette a trouvé la magnifique statue de Khéphren que l’on admire aujourd’hui au Musée de Boulaq. A l’angle sud-ouest de la partie centrale de l’édifice, est une chambre obscure contenant six niches superposées qui sans doute ont été creusées, comme celles de la pyramide de Mykérinos pour y recevoir des momies.

Aucune inscription, aucun ornement n’indique l’origine de cette construction ; son plan ne présente, dans son ensemble, aucun trait de ressemblance avec les temples qui ont été découverts dans toute l’Égypte. L Ancien-Empire n’a laissé aucun monument de ce genre pour être comparé à celui-ci. Est-ce un temple, ou un tombeau? Est-ce le temple d’Osiris dont il est question dans la stèle de Khoufou ? Est-ce le temple du dieu Har-em-Khou (Harmakhis) représenté par Je Sphinx, ou bien ce dieu n’est-il que le gardien ou le protecteur des momies que renfermaient les salles funéraires du temple ? Les deux monuments ont certainement quelque rapport entre eux. Des fouilles entreprises par M. Mariette ont mis au jour un dromos qui reliait Je Sphinx au temple de granit, et une enceinte qui entourait les deux monuments.

L opinion que Khéphren aurait bâti ce bizarre édifice pour servir de tombeau aux membres de sa famille, ne saurait être admise; la statue de ce pharaon et les huit statuettes trouvées dans ce temple, toutes gravées au nom de Khéphren, ne sont pas des

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raisons suffisantes. La stèle de Khoufou démontre clairement que le Sphinx existait bien avant la IVe dynastie; le temple de granit doit avoir, la même origine, et comme le colosse qui semble le garder, il posera encore longtemps au voyageur One énigme dont ses pierres muettes ne révéleront sans doute jamais le secret. Il faudrait le déblayer définitivement, non-seulement dans tout son pourtour, mais jusqu’aux murs de briques qui lui servent d’enceinte et empêcher, par l’exhaussement de ces murs, le retour des sables ; il faudrait mettre à nu, du haut en bas, les quatre façades extérieures de l’édifice. De l’angle nord-ouest du monument part un chemin moitié bâti, moitié taillé dans le roc, qui parait se diriger vers le Sphinx : il faudrait avoir raison de ce chemin. La nature des problèmes que soulève le Sphinx est telle, qu’on peut s’attendre à des découvertes qui sont d’autant plus intéressantes à provoquer, que jusqu’à présent il est impossible de prévoir ce qu’elles pourraient être

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