‹ Le CaireChapitre 10 sur 25 · A AN · texte numérisé non relu

A AN

En l'an 069 le khalife Mouiz;z; dont le royaume s'était étendu dans l'Afrique du Nord jusqu’à Kairouan, se rendait maître, par les heureuses

victoires de son général Gohar, de l'Égypte, et allait y fonder cette dynastie fatimitle qui, pendant deux siècles, y brilla d'un si vif éclat. Les princes de cette dynastie s'étaient donné le nom de fatimite, parce qu'ils prétendaient descendre de Fatma, fille du prophète.

Il voulut de suite y fonder une nouvelle capitale, rivale de Bagdad, alors au faîte de la grandeur. Le tracé de son enceinte, la porta vers le

Bab-en-Nasr.

nord-est, jusqu’au pied des montagnes de Mokattam, et on lui donna le nom d’el-Qähirah, la victorieuse; dès lors, aux yeux des Arabes, il n'y eut plus que deux villes, Masr el-Qàhirah, et Masr el-Atiqàäh, le Caire et le vieux Caire (Fostat). Et la nouvelle ville se couvrit très vite de monuments admirables. De cette glorieuse époque date la mosquée El-A;har.

Terminée dès 077, elle subit depuis lors des remaniements qui altérèrent son plan primitif; mais jamais elle ne perdit le double caractère qu’elle eut à l’origine, de maison de prière et de maison d'enseignement. Le collège qu'y établit en 978 El-Az:z, le fils du kalife El-Mouyzz, acquit très

vite une grande renommée, et demeura jusqu’à nos jours l’Université la plus célèbre de tout le monde musulman. Les clercs y affluent encore de tous les pays d’Islam, et c’est un spectacle unique que celui des vastes

Mosquée d'El-Hakem et son minaret.

préaux où se presse la foule des étudiants de tout âge et de toute race, les Turcs et les Persans, les Indous et les Syriens, les Algériens et les Nègres. Sur les nattes qui couvrent le sol, étendus ou assis, plongés dans le sommeil ou la méditation, écrivant ou lisant, priant, disputant, ou attentifs à la parole d’un maître, ils peuplent ce lieu d’une rumeur légère, et du va-etvient de leurs pieds respectueusement déchaussés. L’infidèle peut y pour-

suivre sa visite sous la conduite d’un guide, mais bien des yeux farouches et où brille confusément une flamme de fanatisme semblent la supporter, bien plutôt qu'ils ne l’accueillent. On se sent transporté ici au milieu de coutumes très anciennes, dans quelque Sorbonne ou quelque Oxford

Façade de la mosquée d’El-Akmar.

musulman, où rien pour ainsi dire n'aurait bougé depuis les lointaines origines.

On arrive par une rue étroite et tortueuse à l’entrée principale, la porte des Barbiers, très postérieure à la mosquée, et qu’éleva au XvIII° siècle Abd er-Rahmân; de la cour centrale, on voitse dresser dans le ciel cinq merveilleux minarets, d’une élégance et d’une grâce singulières, et qui

témoignent ici d'une des belles inventions de l'architecture arabe. Aucun d’entre eux n’est semblable, et chacun est d’une fantaisie capricieuse et charmante. De tous les points élevés du Caire on les voit, et ils sont toujours une des joies des vues plongeantes.

Une des particularités remarquables de la mosquée d’El-Azhar (qui est commune avec tous les autres monuments fatimites), ce sont les arcs

Tombeau, Sebil et medresseh Saleh Nigm-ed-Din.

de ses portiques qui sont de forme dite persane, c'est-à-dire engendrés par un arc de courbe terminé à chaque extrémité par une tangente, influence due aux origines Chiites des Fatimites.

Le grand lioüan ouvre une perspective profonde et de lumière tamisée avec ses huit rangées de colonnes, prises aux plus beaux édifices du monde antique. Elles sont tantôt simples, tantôt géminées, parfois mais rarement par groupes de trois. L'effet quand on y pénètre est surprenant; ici, comme à Cordoue, la forêt de colonnes ouvre un infini auquel ramène toujours le peu d’élévation du portique. Dans cette lumière discrète, et

que les colonnes rompent de mille jeux changeants, chantent harmonieusement les costumes bariolés des groupes d'étudiants. L'Université d'El-Azhar compte plus de 300 professeurs et de 9.000

Façade du maristan de Kalaoun.

élèves : chaque rite y a son quartier, avec son nazir ou inspecteur. La durée des études y est de trois à six ans, et l’enseignement gratuit. Les étudiants pauvres reçoivent tous les deux jours des petits subsides de pain, d'huile, et même d'argent. — L’hospitalisation s'y donne aussi aux musulmans pauvres et étrangers qui peuvent y passer la nuit sur les nattes étendues sous les galeries. — Il ne faut donc pas s'étonner que les frais d’en-

tretien y soient élevés, à peu près de 600.000 piastres (150.000 francs). Ce budget est alimenté en partie par une subvention de l’État, et en partie par les revenus des biens des Ouakfs ou domaniaux, et aussi par

Mirhab du maristan de Kalaoun.

les revenus de fondations pieuses qui sont assez fréquentes, telles que dans les Universités anglaises ou américaines.

De quelle valeur y est l’enseignement? On ne saurait le dire, tellement les moyens de contrôle y font défaut. Mais il n’est pas douteux qu’il doit y être très traditionnel et retardataire, et les esprits de progrès s’en affranchiront peu à peu, en demandant à leur tutrice, l'Angleterre, des moyens d'émancipation intellectuelle plus en rapport avec leur future destinée.

Quatre autres mosquées au Caire datent encore de la dynastie Fatimite : la mosquée d'El-Hakem (1003) où furent primitivement exposées les collections d'art Arabe ; et où les arcs exceptionnellement retournent à la forme ogivale, comme à la mosquée de Touloun, — la (rama el-Gueïou-

Portail de la medresseh de Mohammed-en-Nassir.

chi, — la charmante petite mosquée d'El-Akmar (1125) récemment dégagée des masures qui l’entouraient — et enfin la mosquée Saleh- Telayeh, rappelant beaucoup la mosquée d’'El-Hakem.

C'est aussi de l’époque fatimite que datent les muraïlles de l’est, et les portes monumentales, dont Bab-en-Nasr, la porte de la Victoire, est un des spécimens les plus parfaits. Elles datent de la fin du x1° siècle, et du règne d’'El-Mostanser. Elles apparaissent très différentes de l’art

arabe purement égyptien, et les inspirations romano-byzantines y apparaissent flagrantes. Elles rappellent le plein cintre des portes romaines, et les trois frères syriens d'Edesse appelés en Égypte à la fin du xr° siècle, qui les construisirent avaient dû certainement étudier de près les monu-

R'HRERE ER)

* 4 N TEFARFFESREIHE

Mirhab et minbar de la medresseh de Mohammed-en-Nassir.

ments d'architecture militaire romaine et byzantine dont la Syrie était couverte.

C’est par la porte Bab-el-Nasr que l’armée française entra au Caire en 1708.

La dynastie fatimite s'était éteinte, victime de la rivalité des vizirs.

L'Egypte et la Syrie trouvèrent bientôt un maître en la personne du kurde Saladin. Son règne et celui de ses successeurs furent une suite de luttes intérieures et extérieures mémorables, dont la reprise de Jérusalem sur les Croisés, en 1187, ne fut pas un des épisodes les moins fameux.

Cette dynastie Ayyoubite éleva beaucoup de medresseh (collèges) auprès de ses mosquées, pour y faire revivre l'enseignement des quatre doctrines de la foi musulmane.

Deux de ces monuments sont particulièrement remarquables :

Le premier groupe de monuments élevé par le sultan Saleh-Nigm-ed-Din, comprenait : une mosquée, un minaret, une école et un tombeau. Les restes qui subsistent en sont du plus hautr-intéret. "TC" comme dans le tombeau de l’Imämel-Chafey (1211), presque contemporain, se rencontrent peut-être les plus belles sculptures de bois qui aient été faites au Caire.

Les portes, les vantaux de

fenêtres, et les panneaux des catafalques, présentent Minaret de la medresseh de Mohammed-en-Nassir.

de petits panneaux assem-

blés où la ciselure du bois atteint le plus haut point de délicatesse nerveuse et simple.

Déjà avec les fatimites s'étaient éteintes les premières dynasties princières de l'Égypte ; l'accession au pouvoir des esclaves dont les grands dignitaires avaient formé leurs gardes, et quiles trahissaient, devint de plus en plus fréquente, et toute cette période de l’histoire de l'Égypte musulmane est remplie d'heureux coups de force qui portent au pouvoir des mammlouks audacieux.

Quelques-uns furent toutefois des souverains remarquables : Beïbarsel-Bondoukari, Kalaoun-el-Mansour, Mohammed-en-Nassir, Hassan, tous princes intelligents, actifs et amis des arts, eurent des règnes glorieux et brillants : sous leur impulsion, le Caire se couvrit d’édifices d’une splendeur incomparable, et l'on peut dire du xIv° siècle qu'il fut pour l’art arabe un âge d’or.

Selon une loi que nous avons déjà pu constater, c’est du sud au nord que le Caire s’accroissait des nouveaux quartiers, des palais et des mosquées dont chaque nouveau prince voulait marquer son règne. A la suite du Caire fatimite et de ses palais qui ont disparu depuis cinq ou six siècles, nous pouvons admirer encore dans la rue Gohergyeh un des groupes de monuments les plus beaux que le passé nous ait légués.

Il est en un des points les plus animés et les plus grouillants de la vieille ville, et les édifices ne s’y sont pas dégagés des échoppes qui dès l’origine s'étaient collées à leurs flancs. Ce sont là ces végétations parasites quise développent aux dépens des grands corps organisés, et c'est un élément pittoresque dont jadis nos grandes cathédrales gothiques n'étaient pas privées.

Trois monuments se font suite, collés les uns aux autres : la mosquéetombeau de Kalaoun, la mosquée de Mohammed-en-Nassir, et celle de Barqouq dont nous parlerons plus loin, puisqu'elle est postérieure aux deux premières.

La mosquée-tombeau de Kalaoun, offre un portail simple et élégant, à droite duquel s’étend une façade en pierres de taille de deux couleurs alternantes, où de grandes ogives à baies géminées rappellent notre architecture normande. Le minaret un peu trapu, est très imposant — on pénètre par un large couloir jusqu’à la porte d'entrée du tombeau, et sitôt qu'on y a pénétré, on est saisi d'admiration. Dans une vaste salle carrée, quatre piliers et quatre colonnes en granit rose combinés, forment un octogone. — La décoration intérieure est d’une rare richesse : la niche du mirhab est décorée d’une merveilleuse mosaïque combinée avec des rangées de petits arceaux de marbre ; les murs et les piliers sont revêtus de mosaïques. Au centre, le catafalque du Sultan est entouré d’une grille

de bois qui est une merveille de tournage. — De l’ancien Maristan, l'hôpital des fous, que Kalaoun avait fait construire un peu en arrière de sa mosquée, il ne reste rien, et les cabanons sont loués aujourd’hui à des artisans.

De la mosquée que Mohammed-En-Nassir faisait élever, à la suite de

Cour centrale à coupole de la mosquée du sultan En-Nassir, à la citadelle.

celle de son père, il ne reste rien d’autre que le portail; il offre cette particularité d’être le porche gothique de l’église d'Akka (1291), et d'y avoir été enlevé par le sultan El-Azziz frère d'En-Nassir, et rapporté au Caire comme un glorieux trophée.

Pour trouver la mosquée du sultan Hassan, il faut revenir sur ses pas et se diriger vers la citadelle; on rencontre en chemin la belle mosquée de l’'Emir El-Mardani, contemporain d'En-Nassir. Elle possède un mirhab célèbre, tout étoilé de nacre, de pierres rouges et d’émail bleu. Elle vient d'être l’objet d’une complète restauration fort bien menée par

60 LESCALRE

Herz-Bey.— Puis un peu plus loin, la mosquée de l’Æmir Ak-Sounkor

(1346); elle fut entièrement restaurée en 1651 par Ibrahim Agha, et les

revêtements de carreaux de faïence qui datent de cette époque, sont les seuls qui existent encore au Caire. La cour de cette mosquée est charmante, avec sa fontaine ombragée de beaux arbres.

Page 1