CHAPITRE III
Chapiteau byzantin de la mosquée d'Amrou.
11 existe au Caire près de 400 mosquées; nous n'avons nullement l'intention de les énumérer toutes, ni, à plus forte raison, de les décrire. Il nous suffira d’en choisir quelques-unes, les plus remarquables, et en les présentant chronologiquement d'essayer de montrer le développement au Caire de l’art arabe qui ne fut nulle part plus florissant, et qui y produisit quelques-uns des plus beaux monuments qu’on connaisse dans le monde musulman.
Il n'y a pas d’art arabe pré-islamique, et son point de départ a été la mosquée. La première qui apparut, celle de la Mecque, semble avoir été une simple enceinte avec
quelques parties couvertes. À peu d'années d'intervalle et dans deux
pays différents, surgissent à Jérusalem la Koubbetes-Sakra, dite mosquée
d'Omar, et en Égypte la mosquée d'Amrou ; la première est un monument déjà admirable, et où les influences et le travail byzantins sont manifestes; d’heureux hasards nous l’ont de plus conservée dans le plus parfait état. La seconde, au contraire, a subi de telles vicissitudes et fut si souvent remaniée que nous ne pouvons, dans son état actuel, en concevoir la moindre idée.
Cour intérieure de la mosquée d’Amrou.
Quand l'Égypte fut tombée au pouvoir du Khalife Omar, un de ses généraux, Amrou, avait conduit son armée vers le Nil, décidé à fonder une ville sur ses bords. Le premier monument dont il se préoccupa de doter la nouvelle ville de Fostat, fut la mosquée (l'an 21 de l’hégire). Elle était, au dire de l'historien arabe Makrisi, très simple et très primitive ; la toiture en était même si basse, qu’on dut la surélever quelque soixante ans après. Et depuis tous les Khalifes et les Sultans apportèrent leurs fantaisies personnelles à la bouleverser.
Pour y arriver, on doit longer au sud du Caire moderne toute l'immense plaine où fut l’antique Fostat, et qui est maintenant d’une désolation
indicible. Un immense aqueduc construit autrefois par Saladin, et qui
Plaque commémorative de la mosquée d’Ibn Touloun.
amène l’eau du Nil jusqu’à la citadelle, en rompt un peu la monotonie.
On se trouve devant un vaste parallélogramme clos de murs, dans lequel on pénètre par une grande porte. L'aspect est de vétusté et
d'abandon. Au milieu de l’immense cour, une fontaine aux ablutions très refaite, jure avec l’état plutôt pitoyable du reste.
Au fond de la cour, le /{ouäân ou oratoire couvert, comprenait six nefs encore visibles, portées par des colonnes provenant d’'édifices antiques. L'une d’elles présente un creux assez sensible, comme formé par un coup porté. L'imagination populaire a brodé là-dessus ; il faut toujours, en Orient, prêter l'oreille à ce qu’elle raconte, et aux développements poétiques et
merveilleux qu'elle sait si souvent en tirer.
Cour intérieure de la mosquée d’Ibn Touloun.
Donc, le khalife Omar, se promenait à la Mecque sous les galeries de de la mosquée et songeaïit à son fidèle Amrou. Tout à coup une vision lui fit apparaître son lieutenant occupé au Caire à surveiller les travaux de sa mosquée etla mise en place des colonnes. Omar vit une de ces colonnes mal taillée, mal dressée et pouvant compromettre plus tard la stabilité de l'édifice. Il toucha un des piliers de la mosquée de la Mecque où ilse trouvait et lui ordonna de partir pour le Caire prendre la place de la colonne inquiétante. Le pilier ne bougea pas. Omar le poussa de la main et répéta son ordre. Le pilier oscilla, comme indécis, puis demeura. Omar entrant dans une violente colère, le frappa de son kourbach en disant : « Au nom
de Dieu clément et miséricordieux! va! » — « Tu avais oublié d’invoquer Dieu » répondit le pilier. Puis se détachant de la colonnade dont il faisait
partie, il disparut, et vint se placer devant la kibla de la mosquée égyptienne.
Portique de la mosquée d’Ibn Touloun.
La mosquée d'Amrou est à peu près abandonnée; on n’y célèbre le culte qu'une fois par an, en Ramadan; elle présente une noble et mélancolique solitude, les lézards en ont fait leur retraite et courent entre les lézardes des piliers; les hirondelles y décrivent leurs capricieuses arabesques, et maçonnent leurs nids sous la toiture. Et le gardien très modeste,
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évite de vous poursuivre d'explications bien inutiles, étonné sans doute de la curiosité qu'on apporte à venir visiter un endroit si dénué d’attraits.
Il faut sauter plus de deux siècles pour rencontrer au Caire un monument religieux nouveau, et c’est dans la partie sud de la ville qu'il faut
Chapiteaux byzantins de la kibla de la mosquée d’Ibn Touloun.
le chercher. On a toutes les peines du monde à en découvrir l'entrée, cinq de ses portes ayant été murées. On longe des murs interminables au milieu d'un quartier né avec la mosquée même, mosquée qui devait être aussi une forteresse, à en juger d’après le chemin de ronde qui l’entourait d’une seconde enceinte.
C’est en 876 que le sultan Ahmed ibn Touloun chargeait un architecte copte de construire sa mosquée sur la colline de Yachkoëür, et dès qu’on en a franchi le seuil, on est surpris de ses dimensions énormes, et de la beauté de son ordonnance. Elle n'a pas moins de 143 mètres sur 119. Ici encore se présente la disposition d’un Sahn ou cour centrale,
entourée de Liouäns ou portiques. C’est le plus beau spécimen de mosquée à portiques qu’on puisse voir. Il faut remarquer les belles OGIVES dont sont formées les arcades, et la décoration des chapiteaux ainsi que des frises, où tout le goût byzantin se manifeste encore. C’est ici pour la
Clôture de fenêtre en plâtre ajouré de la mosquée d’Ibn Touloun.
première fois qu'apparaît dans le monde l’arc ogival, comme élément caractéristique et systématique de l’architecture. Le mur de fond est percé de verrières arabes, où les cloisons de plâtre offrent une infinie variété de motifs. — Le Mirhab, ou niche symbolique, indiquant au priant la direction de la Mecque vers laquelle il doit se tourner, est revêtu de mosaïque de marbre et de verre. — Le minbar, ou chaire à prêcher,
était un des plus merveilleux travaux de menuiserie arabe qui aient été faits au Caire. Des inscriptions indiquent qu’il avait été construit par le sultan Housâm-ed-din-Lachin, qui restaura la mosquée au XIV‘ siècle.
Portail de la mosquée d’El-Azhar.
L’assemblage des ornements polygonaux de bois de cèdre incrusté d'ivoire, y présentait des motifs décoratifs d’une invention surprenante. La façon dont le bois était sculpté indiquait une vigueur d'outil remarquable — II faut bien en parler au passé, car presque toutes les parties en sont aujourd'hui au Kensington Muséum de Londres.
L'immense cour sur laquelle on débouche au sortir des nefs un peu sombres comme celles d'une basilique, ne laisse apercevoir au delà des
Les minarets de la mosquée d’El-Azhar.
murs extérieurs de la mosquée qu’un vaste horizon de ciel dans lequel se dessine sans cesse le vol lent et circulaire des milans et des faucons. Un minaret vient seul rompre de son élancement l’horizontalité des lignes; il est en forme de tour massive et l’escalier qu'il renferme finit en colimaçon comme celui d’un donjon féodal. On découvre de la plate-forme,
une vue admirable, dont les premiers plans, fournis par les quartiers contemporains de la mosquée et tassés contre elle, ne sont pas les moins intéressants,
Ce fut, à vrai dire, la seconde ville, et qui survécut avec mille transformations à la première (Fostat) au nord de laquelle elle était venue se fonder. Elle avait reçu le nom du Æ7 gata iyah (fief) et l’un des plus
Cour intérieure de la mosquée d’El-Azhar.
récents historiens du Caire, et le plus sagace, M. Herz-bey, nous dit « que « cette nouvelle cité était vite parvenue à la plus grande splendeur : de « merveilleux jardins, de riches palais, des mosquées splendides, embel- « lissaient ses rues. Le palais que Touloun s’y était fait construire surpassait les autres édifices par son étendue et la magnificence de sa construction et de sa décoration ».